LE RISQUE DE DIEU

Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1997)
Trente et unième dimanche du temps ordinaire
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J

e ne sais pas si vous avez été tentés, comme moi, d'essayer, lorsque nous rencontrons des gens aux prises avec une tragédie profonde, injuste, d'es­sayer maladroitement certainement, mais d'essayer de combler ce que je pourrais appeler, de ce qu'on pour­rait appeler l'absence de Dieu, son silence. Nous sommes tentés, à certains moments dans notre vie, lorsque nous rencontrons des gens qui, comme Job, osent réclamer devant Dieu, nous sommes tentés de plaider pour Dieu, de prendre parti pour Lui et de rattraper un peu ce que cette personne vit avec dou­leur, cette distance, cette absence, son silence. Comme si nous voulions un peu compenser, donner le change. C'est peut-être une tentation, qui touche da­vantage les prêtres, mais je crois qu'elle nous touche tous, en ce sens qu'il est difficile parfois d'accepter qu'il n'y ait pas de parole vivante, au sens de quel­qu'un qui les prononcerait avec une bouche, avec une voix, devant la personne qui attend cette parole de vie, de réconfort et que nous nous sentons bien petits, bien faibles, et pourtant nous nous sentons le devoir de prononcer à sa Place cette parole de vie et de ré­confort.

Entre le premier commandement et le second commandement, il y a un abîme, ce que je vais appe­ler le risque de Dieu. Le premier commandement nomme Dieu : "Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur". Le second commandement ne nomme pas Dieu, mais nomme le prochain : "Tu ai­meras ton prochain comme toi-même". Entre les deux commandements que Jésus veut que nous les enten­dions comme équivalents, quelqu'un s'efface, quel­qu'un se cache, Dieu. C'est-à-dire et c'est cela qui fait la nouveauté du commandement, c'est que lorsque nous passons de l'ancien commandement qui signale la présence de Dieu, sa majesté, sa personne, lorsque nous passons au second commandement, dans le se­cond commandement, nous pourrions croire qu'Il a disparu et l'amour que nous devrions à Dieu est rem­placé par un amour du prochain. Vous allez me dire : "évidemment lorsque nous aimons le prochain, c'est ainsi que nous aimons Dieu". Bien sûr, c'est vrai, mais ce n'est pas toujours ainsi vécu. Et d'ailleurs actuelle­ment, en écoutant les gens parler de leur foi, j'ai le sentiment que si le message de l'Évangile est passé, le messager, lui, n'est pas passé.

J'ai le sentiment d'ailleurs que nous baignons dans une atmosphère "qui a recueilli et entendu le message de l'évangile". Alors évidemment les gens le conjuguent avec différents termes, peu importe, on n'est pas là pour juger.

Souvent le mot "tolérance" intervient, l'amour, la tolérance, le pardon, une sorte de soupe, mais dans cette soupe en tout cas on ne reconnaît pas le cuisinier. On ne reconnaît pas celui qui a mis les ingrédients pour que notre humanité soit différente et nouvelle. Le message est là, mais il est devenu anonyme. Les gens vous disent : "bien sûr que je crois qu'il faut que nous nous aimions et que nous nous pardonnions les uns aux autres". Bien sûr, il faut que nous nous tolérions, que nous soyons la différence, enfin tout ce vocabulaire qui est devenu le remplacement, qui est venu en remplacement de Quelqu'un qui parlerait et qui dirait en son propre Nom ce que je veux pour vous, en l'occurrence ce que Dieu veut pour nous. Évidemment le risque en passant du premier commandement au second commandement, c'est effectivement qu'on entende bien le message, mais qu'on ne reconnaisse plus le messager. C'était évident que Dieu prenait ce risque-là.

Dans l'évangile, ce qui me paraît très éton­nant, à la fin Jésus lui dit, au scribe, Il a tenté de lui faire comprendre le passage du premier commande­ment au second commandement, mais c'est Jésus qui parle, c'est Dieu Lui-même qui le dit, là, dans sa bou­che, avec son visage, avec son être, avec sa personne. "Voyant qu'il avait fait une remarque judicieuse, Jé­sus lui dit : tu n'es pas loin du Royaume de Dieu". Il est le Royaume de Dieu, Il est là, non pas uniquement dans le message qui est dit, dans le commandement qui est prononcé, mais Il est là dans la personne même du Christ. Et d'ailleurs après tout le monde se tait. On est confronté à quelque chose qui surplombe radicalement le dialogue qu'il y a entre le scribe et Jésus, et une sorte de stupéfaction, de rencontre avec quelque chose qui est au-delà du commandement, que le commandement voulait dévoiler, mais avec respect, qui était la personne même de Dieu présente dans le Christ.

Nous sommes donc stupéfaits, ils sont stupé­faits de découvrir que ce n'est pas seulement un com­mandement qui va nous mener vers une humanité nouvelle ou renouvelée, peu importe, mais c'est la personne qui les prononce alors pour nous qui, de fait, sommes dans l'absence, dans une certaine absence de cette voix que nous n'entendons pas, cette voie indi­rectement, nous ne voyons pas ce visage directement. Et nous n'avons comme moyen d'atteindre Dieu que votre visage et que le mien, pour l'instant. C'est juste, c'est un petit peu réduit comme accès à Dieu, et pourtant Jésus, Dieu prend le risque que désormais ce soit l'Église et la communion de nos visages, de nos êtres, de nos voix, qui donne accès à Dieu, qui donne accès au visage de Dieu, qui donne accès au visage immédiat, présent de Dieu. C'est le risque que Dieu a couru et qu'Il court toujours. Il l'a tellement couru d'ailleurs que certains préfèrent recevoir le message et ne plus entendre qui peut le prononcer.

L'Église est largement critiquée, par contre son message, certes plus ou moins édulcoré, est qua­siment entendu au point d'ailleurs que l'on ne voit plus d'où il vient. On ne voit plus d'où il vient et les gens oublient que si on supprimait, si on retirait tout d'un coup, brutalement, ce qui sert de rempart à la violence, au mal qu'il y a dans le cœur de l'homme, mais le monde, j'allais dire, le monde occidental, déjà il n'est pas très brillant, mais s'écroulerait totalement. C'est-à-dire que nous baignons dans l'évangile, dans la révélation judéo-chrétienne et nous n'en savons plus rien, nous l'avons oublié, nous avons oublié que c'était un message comme hétérogène à l'humanité, qu'on a ajouté à l'humanité, mais il s'est tellement intégré à nos façons de penser maintenant que les gens finalement sont tous un peu chrétiens, en ce sens qu'ils sont plus ou moins d'accord avec ce message.

Il suffit d'être de bonne volonté pour imaginer que c'est l'amour et le pardon qui vont améliorer notre vie. Le problème, c'est que cet amour et ce pardon déracinés, coupés, éradiqués de Celui qui l'a prononcé n'ont plus de sens, c'est sans force, cela ne mène pas plus loin. C'est une sorte de petite consolation réelle, mais qui ne traverse pas la vie, qui ne traverse pas la mort, qui ne traverse pas cette tragédie de la vie humaine.

Quelqu'un me disait récemment : "j'ai été privé de télé pendant une semaine", et il disait : "et je n'ai pas pu suivre les événements en direct, (je ne sais plus quels événements se sont déroulés à ce moment-là en France) il m'a manqué des images pour les vivre". C'est vrai que c'est en voyant telle ou telle image que nous sommes en contact direct avec ce qui se passe dans le monde. Il nous manque une actualité de Dieu. A force de répéter, l'Église a fini par rendre inaudible le message qu'elle voulait porter et peut-être à rendre invisible ou tellement bien caché Celui qui les a prononcés. C'est une vieille histoire.

Et nous, nous n'arrivons pas à compenser, nous n'arrivons pas à donner le change, nous n'arri­vons pas à rendre présent ce Dieu-là, parce que, c'est une hypothèse, je crois que la crise n'est pas forcé­ment une crise par rapport au message, il a fini par coller à la peau de la société occidentale dans laquelle nous sommes. Premier élément. Nous ne sommes pas assez conscients ou du moins nous n'osons pas penser que la violence qu'il y a en nous est toujours à com­battre et que cet homme nouveau, cette douceur, cette paix, cette maîtrise qui sont des fruits de l'Esprit, sont toujours à gagner. Finalement nous pensons grossiè­rement que cela va quand même un peu mieux et que nous sommes arrivés à un niveau de civilisation sur lequel nous pouvons nous reposer. Je ne le crois pas et je ne le croirai jamais. Chaque homme a à recom­mencer en lui-même la révolution de l'amour et du pardon, non pas par lui, mais avec son compagnon qui est Dieu. Et tout homme qui se dérobe à ce devoir, fait reculer toute l'humanité. C'est notre devoir à tous et c'est pour ça que nous sommes là, c'est parce que nous voulons dans la communion avec Dieu ré-inau­gurer, recommencer ce combat qu'il y a en nous contre notre propre violence qui, conjuguée à celle des autres, donne le mal, et nous la voyons.

Nous ne sommes pas à l'extérieur de ce com­bat, nous y sommes pleinement plongés et l'Église est le lieu de ce combat intense que nous menons avec le Christ. Et je crois qu'il serait préférable que nous re­connaissions, que nous entendions la violence qui sourd dans nos veines et dans notre cœur, pour la convertir plutôt que de la nier et de croire que les cho­ses sont nivelées. Il y a une véritable opération incroyable lorsque nous acceptons que Dieu rentre en nous pour transformer ce cœur de violence en un cœur de paix, en un cœur d'amour. Et si nous n'expérimentons pas en nous, concrètement, cette transformation de notre humanité, alors nous ne pouvons pas refléter le visage de Celui qui a prononcé ce message et nous ne pouvons pas le rendre vivant et présent à ceux qui le réclament. C'est l'Église.

Ce qui s'est passé aux J.M.J., ce n'est pas qu'un vieux monsieur avec un vêtement blanc est ar­rivé dans une voiture vitrée, c'est que certaines per­sonnes, je l'entendais encore hier, ont vécu une com­munion qui leur ouvrait le ciel, qui leur ouvrait cette présence. Ce n'est pas qu'on voie sur le pape le visage du Christ, c'est que dans la communion réalisée, dans l'aspect de la foule, dans l'aspect de l'attente, du désir, se reflétait vraiment l'immédiat visage de Dieu. Je crois que c'est ça et que nous sommes tous désireux, dans la communauté que nous formons, de revoir, de pressentir ce visage d'aujourd'hui de Dieu qui ne cesse de prendre le risque, comme je le disais, qu'on l'oublie au profit de son message. Mais son message sans Lui, le message sans messager, j'allais dire, perd toute sa valeur, toute sa saveur évidemment et se vide de toute sa force de salut. Ce n'est pas un message anonyme, c'est le message du Christ qui l'a dit hier, qui le dit aujourd'hui et demain, pour nous tous et notre salut.

 

 

AMEN