LE FESTIN MESSIANIQUE DES MORTS ET DES VIVANTS

Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE


D

ans la vie de tout homme il y a des fragilités et des limites, et la limite par excellence de la vie des hommes, c'est une limite irréfra­gable, c'est celle de la mort. En effet, nous le savons très bien, ne serait-ce que par l'expérience de notre relation aux autres, lorsqu'on voit mourir un être cher, nous nous rendons compte à la fois de notre impuis­sance à pouvoir continuer la vie qui est dans les autres et à plus forte raison notre propre vie. Il existe donc cette constatation d'une réalité inéluctable pour tout homme qui est la mort. Cette mort qui apparaît dans la Bible aussi est une réalité qui a bien souvent été envisagée de différentes manières. Et une des plus belles manières dont elle est envisagée c'est celle qui métamorphose la mort à la fin des temps, à la fin du monde ou encore à l'arrivée de Celui qui est promis et attendu, le Messie. Et dans le très beau texte que nous avons écouté au début de cette liturgie il est intéres­sant de noter que la fin du temps est marquée par un festin messianique, que la mort et la vie au-delà de la mort est comparée à un repas, à un festin des noces.

Nous trouvons ça dans la lecture d'Isaïe que nous avons faite, mais aussi dans le Livre de l'Apo­calypse qui nous décrit le retour de l'Agneau et notre union à Celui qui est le vainqueur de la mort comme un festin de noces. C'est pourquoi nous retrouvons les mêmes aspects que dans le Livre d'Isaïe, c'est celui des larmes qui sont séchées, c'est l'image de la mort qui disparaît à jamais, c'est l'histoire du festin avec ses viandes grasses, du bon vin, de viandes mœlleuses et de vin dépouillé.

Qu'est-ce que cela signifie pour nous, chré­tiens, que d'envisager le repas du Seigneur qui est le festin messianique en fonction de la mort ? Il me semble que le repas dans la Bible ouvre à deux pers­pectives importantes. D'abord c'est un signe sacré et ensuite c'est un signe de convivialité.

Le repas, signe sacré, dans la Bible apparaît lorsque Dieu veut être proche des hommes et lorsque les hommes aussi veulent s'unir à la divinité. La Bible nous en fournit deux exemples majeurs lorsque nous voyons ces trois hommes qui sont comme trois anges qui viennent vers Abraham et qui se lient à lui dans la promesse dont le signe est un repas qu'Abraham leur prépare. C'est aussi ce que nous trouvons dans le livre de l'Exode au chapitre vingt-quatrième lorsque la conclusion de l'Alliance, après avoir donné toutes ses Paroles, Dieu conclut cette Alliance avec tous les hommes qui sont là avec lui puis ils mangent et boi­vent. Il y a bien sûr en contrepartie de ces repas qui sont signe du sacré, signe que l'on s'unit à la divinité des "contre-repas", je dirais, qui sont les repas idolâ­triques, c'est-à-dire que l'on offre des repas aux dieux, aux divinités pour que justement il y ait aussi un lien, mais d'appropriation. Le veau d'or dans l'Exode est l'image type du repas défiguré, de ce sacré qui n'ouvre plus à une dimension transcendantale c'est-à-dire de l'action de Dieu pour les hommes, mais qui rabaisse les hommes simplement à une base matérialiste.

Le repas est signe aussi de convivialité. C'est ce que nous montre Jésus, ne serait-ce que par le pre­mier repas qui nous est décrit dans l'évangile, qui est le repas des noces de Cana. Et c'est aussi le repas, les multiples repas que Jésus prend avec les publicains, les pécheurs, repas d'ailleurs qu'on Lui reprochera d'avoir partagé avec ces hommes-là.

Ces deux signes manifestent toujours le lien, le lien qui peut exister avec tous les hôtes, avec ceux avec qui l'on partage le repas, mais aussi le lien avec le Tout-Autre, le lien avec Dieu. Le repas sacré et le repas convivial ouvrent à des dimensions verticales et horizontales. Et ce repas que l'on partage a d'abord un sens avec la vie. Pourquoi ? parce qu'on mange pour vivre et l'on partage un repas pour marquer justement que tous ensemble nous avons besoin de vivre et de partager non seulement la nourriture, mais aussi le lien qui peut exister les uns avec les autres, et que la vie est cet ensemble qui est exprimé par le mot convi­vialité, à la fois partage de la nourriture et partage des sentiments et du cœur. Le repas est fait pour cela.

Mais, et c'est ce qu'essayaient aussi de faire, je pense, certaines civilisations comme on le trouve encore à l'heure actuelle, si le repas nous ouvre aux autres, s'il nous ouvre au Tout-Autre, il nous ouvre alors à cette dimension de ceux qui sont auprès du Tout. Autre, auprès de Dieu. C'est pourquoi le chris­tianisme a repris l'idée du festin messianique. Le christianisme a repris cette idée que le repas partagé, c'est aussi le signe d'un repas que l'on peut prendre avec tous ceux que l'on ne voit plus.

Jésus, vous le savez, a créé la véritable Al­liance, Il a créé la véritable Alliance parce que, en son humanité, est réunie aussi sa Divinité. C'est une Al­liance qui se fait avec tous les hommes. Et pour per­pétuer cette Alliance, cette recherche que tous les hommes ont poursuivie depuis la nuit des temps, cette recherche du lien et de l'union, Jésus va l'insérer dans un repas lorsqu'Il va prendre du pain et du vin, qu'Il va en faire son corps et son sang. Et ce repas se conclut réellement et se vit d'une manière mystérieuse mais profonde dans le sacrifice de la croix qui devient le festin des noces de l'Agneau, comme on aime à le dire. Son corps marque à ce moment-là le passage de la vie à la mort et de la mort à la vie de ressuscité, un peu d'ailleurs comme les civilisations antiques se plai­saient à offrir à celui que l'on emmenait dans la tombe un repas pour le voyage, pour le passage. Un peu comme ces gens qui vont prendre leur repas sur la tombe de ceux qu'ils aiment, là il y a certainement une notion que le Christ a reprise et transfigurée puisqu'Il fait de son corps Lui-même le lieu du passage et qu'Il fait de son corps la nourriture en vie éternelle. Il passe de la vie à la mort et de la mort à la Résurrection non pas en ayant besoin, Lui, de manger pour vivre afin d'aller vers le monde de l'au-delà, mais c'est pour nous qu'Il donne réellement son corps en nourriture pour que notre propre partage avec sa vie et passage à sa vie soit une vie de ressuscité. Je dirais pour que le corps que nous partageons ne soit pas un corps de mort mais un corps de Dieu vivant qui nous appelle, et dans le repas même qui est source de vie à recevoir la vie éternelle. Ce repas se fait joindre le temporel et l'éternel, le limité et l'infini.

Aujourd'hui notre célébration s'ouvre donc sur une espérance, elle s'ouvre d'abord sur l'espérance du festin final, car en somme tous les repas que nous prenons et le repas par excellence qu'est le repas de l'eucharistie nous ouvrent à la communion et à l'Al­liance définitive avec Dieu dans l'au-delà. C'est à la fin des temps, ce sont les fins dernières, c'est l'escha­tologie, c'est au-delà de la mort, mais c'est un festin qui déjà se réalise aujourd'hui, car ce festin est un festin commencé puisque, lorsque nous prenons le corps et le sang de Jésus, c'est l'eucharistie, c'est l'ac­tion de grâces pour l'action vivifiante du principe vital de ce repas eucharistique dans notre propre vie, c'est celle du festin des noces c'est-à-dire où notre propre corps s'unit à la vie du Ressuscité dans le mystère de la croix. Désormais notre vie est scellée dans le passé par le sacrifice du Christ, scellée dans le présent par son sang, car sa Pâques qui nous ouvre à la vie est actualisée dans cette eucharistie pour que nous puis­sions vivre de cette espérance, pour que notre vie soit ainsi vivifiée. Et ensuite scellée dans l'avenir ouverte et resplendissante déjà de cette espérance par le fait que ceux qui nous ont quittés, ceux avec qui nous avons vécu, tissé des liens, partagé le repas, désor­mais la Pâque accomplie resplendit de joie sur le vi­sage de ceux dont les larmes ont été séchées.

C'est pourquoi l'Église a aimé, au cours de son eucharistie, qu'on prie pour les morts. C'est pour­quoi l'Église a aimé faire partager l'action de grâces de la vie de Dieu dans ce qu'il y a de plus sympathi­que et convivial, ce repas où elle a voulu y associer tous ceux qui nous ont quittés. C'est pourquoi l'eucha­ristie est devenue pour l'Église ce lien entre les vi­vants et les morts, non pas comme un repas morbide, non pas pour des activités mortifères ou funèbres, mais pour marquer de quel sang, de quelle vie Dieu s'unit à nous et s'unit à nous dans ce que nous avons de plus profond : la vie et la mort, cette vie marquée par un repas, cette mort marquée par le repas du Christ, cette vie éternelle marquée par le festin mes­sianique.

 

AMEN