DIEU N'A PAS FAIT LA MORT

Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

elui qui écoute ma Parole est déjà passé de la mort à la Vie. Il a la Vie éternelle." Je voudrais commenter cette parole de Jésus à travers quelques réflexions d'un philosophe contemporain Etienne BORNE qui écrivait : "Le problème de la mort est le même, spirituellement parlant, que le problème de Dieu. La mort est le non-sens, triomphant du sens. Elle est une provocation à l'athéisme car Dieu n'est pas si la mort est tout." Dieu n'est pas si la mort est tout.

''S'il fallait traduire en quelques mots la vé­rité de ce qui est contenu dans le rite des morts, de la liturgie des morts, on pourrait difficilement trouver mieux que ce trait fulgurant du Livre de la Sagesse : "Dieu n'a pas fait la mort." Certitude dont la brutalité résisterait mal au silence des morts et au silence de Dieu qui sont un seul et même silence. Et si, au-delà d'une religion naturelle qui est interrogation, attente humaine, il n'y avait la foi en la Résurrection qui sert d'évangile et d'Église ? La Toussaint, triomphe de l'espérance, est alors la vérité du Jour des morts. Elle y ajoute cette pacifiante lumière qui transfigure la pathétique mélancolie des rites funèbres et de la reli­gion naturelle".

A travers ce très beau témoignage d'un philo­sophe chrétien contemporain, je crois que nous som­mes ramenés à ce qui constitue le cœur de notre foi."Dieu n'est pas si la mort est tout. Dieu n'a pas fait la mort." Il est curieux de constater que dans la mentalité de ces deux dernières décennies, il y a eu deux grandes modifications dans ce que l'on pourrait appeler la Vulgate culturelle contemporaine. Et préci­sément les deux attitudes qui ont changé sont autour de ces deux "choses", la mort et Dieu. La mort, vous le pressentez, c'est le fait que maintenant tout homme sait qu'il doit mourir. Il le sait par-delà tous ces pro­cédés thérapeutiques qu'on a essayé de mettre en œu­vre pour retarder la mort. Maintenant, même dans la manière de soigner les gens hospitalisés, il y a des services spéciaux comme si, à un moment donné, médicalement même, la mort était reconnue. Ce n'est plus ce contre quoi l'on se bat, mais d'une certaine manière c'est ce avec quoi l'on compose pour que ceux qui s'avancent vers cette échéance de la mort soient véritablement, humainement, spirituellement accompagnés vers ce moment-là. Là où nos services d'hôpitaux paraissaient comme une immense machine pour éliminer même l'hypothèse de la mort, voici que la mort y est revenue, non pas comme la terreur, mais comme cette épreuve que tout homme doit affronter et qu'il relève de notre solidarité humaine d'aider chaque homme à affronter. Il y a là ce qu'on appelle "un fait de société" que je trouve extrêmement révélateur.

Notre société occidentale, qui par beaucoup de côtés était terrorisée par la mort, maintenant recommence à regarder la mort en face. Elle n'est plus un problème qu'il faut éliminer techniquement, qu'il faut dominer par des moyens médicaux, elle est en fait la reconnaissance fondamentale de notre condition humaine et que tous les liens de notre solidarité humaine sont engagés pour accompagner celui qui marche ainsi vers la mort.

Le deuxième aspect c'est celui de Dieu. On n'en a jamais autant parlé dans les livres. On n'en a jamais autant parlé dans les différents milieux, même ceux qui ne sont pas des milieux religieux. Dieu est, si je puis dire, redevenu un sujet dont on peur débat­tre. Quelle distance entre 68 où des slogans nietz­schéens dominaient une certaine image de marque de l'université française avec "Dieu est mort !" et aujour­d'hui où le problème de Dieu est redevenu une ques­tion fondamentale de l'homme ! C'est peut-être que, au fur et à mesure que nous avançons dans notre pro­pre histoire, nous sommes ramenés comme le disait Etienne Borne, devant cette question de savoir "Si la mort est tout, Dieu n'est pas", Dieu ou la mort, le non-sens de la mort triomphant du sens de la vie donné par Dieu. C'est dire qu'aujourd'hui, pour nous chrétiens, ce que nous croyons est au cœur des interrogations de nos contemporains. Ce que nous croyons du rapport de la mort et de Dieu est non seulement au cœur de nos vies parce que nous sommes croyants mais il est au cœur du monde même incroyant. Car aujourd'hui, on ne peut plus être homme si l'on n'affronte pas en même temps ces deux questions de Dieu et de la mort.

Je dirais que nous-mêmes, comme croyants, n'avons pas exactement ce qu'on appelle habituelle­ment une solution. Car une solution c'est précisément quelque chose du même ordre que les réalités que l'on manipule. La solution à un problème technique est elle-même une solution technique. Or la solution au problème de Dieu n'est pas une solution technique. La solution au problème de la mort n'est pas une solution technique. Cela nous renvoie précisément vers un ailleurs. Dieu n'est pas un élément du monde et par la mort nous sortons du monde. Dieu et la mort ont ceci de commun, qu'ils nous arrachent à l'existence de ce monde et qu'ils nous montrent que le monde lui-même ne porte pas en lui sa propre solution. Le monde lui-même ne porte pas en lui sa propre expli­cation, sa propre raison d'être.

Tout à l'heure, lorsque nous allons partager le pain qui est le corps ressuscité du Christ, nous n'ap­portons pas à proprement parler une solution à notre foi ou à nos interrogations. Nous donnons un signe sacramentel de ce que Dieu a vaincu la mort. Car le pain que nous rompons, même s'il provient de la terre et du travail des hommes comme il est dit dans la prière de l'offertoire, ce pain que nous rompons c'est désormais le corps ressuscité du Christ. Il y a de la résurrection qui traîne dans l'air. Il y a de la résurrec­tion qui vit dans l'Église. Il y a de la résurrection qui passe dans le cœur des croyants et qui n'est pas faite pour y rester. Et lorsque nous posons ce signe de l'eu­charistie, nous posons le signe de la résurrection, que Dieu n'a pas fait la mort, que la mort n'est pas tout mais que c'est Dieu qui est tout et que Dieu n'est pas mort. Dieu n'est pas mort. C'est cela le geste de notre foi ce matin. C'est vraiment une communion car une communion au corps du Christ et, par le corps du Christ, une communion à tous ceux qui nous sont chers et qui, vivant désormais de la puissance du Christ ressuscité, sont réellement en communion avec nous. C'est cela que Paul annonçait aux Thessaloni­ciens, il y a vingt siècles, c'est cette grande vérité de la Résurrection qui n'a cessé, pendant vingt siècles, de traverser l'histoire de notre culture et qui maintenant hante le monde et c'est de cela que nous sommes au­jourd'hui les témoins. Nous sommes véritablement les témoins de Dieu, de l'espérance et de la défaite de la mort.

 

 

AMEN