L'ESPÉRANCE ET LA FOI
Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ous ne célébrons pas les morts. La mort est un mal et il serait tout à fait déshonorable de célébrer un mal. Nous ne célébrons pas une souffrance, la nôtre peut-être ou celle de ces âmes dites du Purgatoire c'est-à-dire en état de purification, parce que la souffrance est un mal et il n'est pas digne de célébrer un mal. Il n'est digne et vrai de ne célébrer que la vie, les vivants. C'est pourquoi le titre liturgique de cette fête n'est pas celle des morts, ce qui aurait une connotation païenne. Le titre de la liturgie de ce jour c'est "la commémoration des fidèles défunts." Et dans ce terme de commémoration il y a deux autres mots, la mémoire et la communion. La mémoire, de fait, se dit de notre propre vie, des souvenirs que nous avons, que nous gardons précieusement, et il le faut, de ceux avec qui nous avons vécu, pour qui nous avons vécu et qui ont vécu pour nous. Nous devons garder précieusement cette mémoire, non pas parce qu'elle est dans le passé, non pas parce qu'elle serait objet uniquement de regrets, mais parce que cette mémoire nous signifie que nous ne vivons pas seuls, que notre vie est un tissage, une trame dont nous sommes, les uns et les autres et plus spécialement nos proches, les artisans. Nous sommes profondément liés les uns aux autres, nous existons les uns par les autres, tant au plan de la génération humaine que de la générosité affective, fraternelle ou intellectuelle. Et donc il faut garder dans notre cœur cette mémoire de ceux qui sont morts c'est-à-dire qui, aux yeux humains, ont quitté cette vie terrestre, qui ont, comme dit le titre, le mot défunt, achevé leur fonction, leur ministère, leur vie sur la terre, cette part d'existence qui leur avait été donnée par Dieu et qu'ils ont eux-mêmes dirigé tant bien que mal, selon les circonstances de leur vie, selon leurs convictions, selon leur bonheur ou les malheurs qu'ils ont pu connaître.
Mais, vous le sentez bien, nous ne sommes pas réunis ce matin uniquement au plan du souvenir. Il y a dans cette fête, une autre dimension qui est la plus importante au plan de la foi, qui est la communion dans cette mémoire. Mais cette mémoire n'est plus celle que je viens d'évoquer, c'est le mémorial de la mort et de la Résurrection du Christ, vécu en communion, commémoration. Et ce n'est que dans la foi, l'attachement et la volonté de vivre dans la Pâque du Christ, dans sa mort et dans sa résurrection, dans sa mort pour sa résurrection, dans sa résurrection pour abolir toute mort, c'est dans cette conviction qu'il nous faut, ce matin, nous souvenir et prier. Prier pour que tout homme qui meurt puisse ne pas refuser Dieu, prier pour que tout homme qui meurt et qui est marqué encore par le malheur, c'est-à-dire par le péché, par le mal, puisse accepter l'appel de Dieu, accepter cette ultime purification qui, de fait comme toute purification, sera douloureuse, mais qui est en définitive pas du tout une punition mais plutôt la dernière grâce, la dernière charité que Dieu veut nous faire de ce qui reste de notre existence d'homme pour que cela soit purifié et que ces défunts puissent entrer et jouir totalement de la lumière sans ombre de péché, du bonheur, sans ombre de malheur, de la paix sans ombre d'inquiétude ou de regret ou de rancœur ou de tout autre chose.
Il faut donc que nous puissions prier pour eux mais dans la communion, c'est-à-dire nous prions chacun pour les défunts que nous avons connus, c'est vrai, mais nous prions dans la communion ecclésiale pour tous les défunts, pas simplement les nôtres. Car lorsqu'ils sont au-delà de la vie terrestre, s'ils nous appartiennent encore par ce que nous avons tissé avec eux, ils sont aussi désormais dans le chemin qui va vers Dieu et ils y sont tous ensemble. Et tous ensemble, ceux qui sont encore dans cette intensité de purification, ils attendent, ensemble, d'entrer dans le paradis de Dieu. Cette commémoration est donc bien celle des fidèles défunts.
Mais je crois qu'elle est aussi, pour nous, un acte d'espérance, un acte de confiance, enraciné, évidemment dans notre foi. Et pour illustrer cela, je voudrais relire quelques versets d'une homélie d'un saint évêque de Saragosse, prononcée pour ses fidèles un jour du deux novembre : "Que l'espérance de la résurrection vous encourage puisque nous reverrons alors ceux que nous avons perdus. Il importe que nous croyions fermement en Lui, c'est-à-dire que nous obéissions à sa Parole car Il met sa puissance suprême à relever les morts plus facile ment que nous réveillons ceux qui sont endormis". Voilà ce que nous disons et pourtant je ne sais par quel sentiment nous nous réfugions dans les larmes, et le sentiment de regret parfois entame la foi en la résurrection et en la vie de notre âme.
C'est donc dans ce mystère d'espérance, de confiance en Dieu que nous prions en cette commémoration des fidèles défunts.
Je disais tout à l'heure que nous ne célébrions pas les morts parce que nous ne croyons pas qu'ils soient morts. De fait, nous avons déposé dans la terre ce que l'expression que j'aime bien appelle "leurs restes mortels" c'est-à-dire ce qui appartient inéluctablement à la matière, ce qui appartient définitivement à ce monde tant que ce monde est dans cette matière de poids, de poussière et de peine. Mais en déposant dans la terre leur dépouille mortelle, nous ne les avons pas abandonnés là. Nous avons simplement redonné à la terre ce que la terre leur avait donné. C'est une sorte d'acte de justice. Mais il y a cette autre justice qui est celle de Dieu. Et lorsque nous accompagnons un de nos proches dans sa mort, nous le remettons non pas à la terre, comme quelque chose qui finira, qui est définitivement perdu, mais nous le remettons entre les mains de Dieu. Nous remettons son âme à Dieu, nous remettons son esprit à Dieu cette âme qui lui avait été donnée et qui nous avait aussi été donnée pour que, justement, se tissent ces liens de chair, ces liens d'amour, ces liens de collaboration, ces liens d'estime. Ils ne sont pas morts et je dirais même, et ce n'est pas un paradoxe, nous sommes plus morts qu'eux. Car eux sont dans ce chemin de la vie, ils sont dans cette emprise de la puissance de la Résurrection du Christ même si elle n'est pas encore totalement accomplie pour eux. Alors que nous, nous sommes encore dans un chemin de difficultés, dans un chemin de péché, et le péché c'est la mort, c'est la plus grande des morts, la plus grave des morts parce que c'est, de fait, celle qui nous sépare de Dieu. Nous sommes encore dans ce monde de mort et c'est peut-être parce que nous sommes, nous, plus morts que vivants, que nous avons tant de peine à croire qu'ils sont plus vivants que nous. Et pourtant, c'est à cela que nous invite cette célébration. Prier pour eux, prier avec eux et les prier pour que, du plus profond de notre vie et de leur tendresse, ils nous fassent comprendre que nous devons, avant notre mort, vivre comme des vivants et abandonner toute forme de mort, toute décision de mort, tout état de mort. C'est au fond leur plus grand désir. Nous, nous désirons qu'ils entrent dans la vie de Dieu et nous avons grandement raison, mais eux ils désirent que, dès aujourd'hui, nous entrions plus profondément dans la vie de Dieu parce qu'ils la pressentent, ils en sont à la porte, ils savent toute la valeur de cette éternité, ils savent déjà toute la valeur de la beauté de Dieu. Et ils n'ont qu'un désir, c'est que, dès aujourd'hui même si c'est plus qu'eux n'ont pu le faire, nous puissions nous aussi pressentir ce qu'ils vont découvrir quand la porte du Royaume s'ouvrira magistralement devant eux.
Alors, oui, prions pour eux. Mais laissons-les prier pour nous et accueillons le don qu'ils veulent nous faire, par leur prière, de vivre beaucoup plus comme des vivants que comme des morts. C'est la plus belle dévotion, c'est le plus beau souvenir que nous pourrons garder d'eux, cette vie qu'ils vont atteindre et qu'ils veulent absolument nous partager.
C'est vrai, le paysan, pour semer, doit ouvrir la terre. Il doit ouvrir profondément la terre pour que celle-ci accepte le germe et donne du fruit. Et c'est vrai que Dieu utilise les sillons de souffrance, de peine, de révolte, de douleur qui se creusent en nous quand la mort vient traverser notre cœur et notre vie par l'un de nos proches. Mais soyez certains que c'est dans ces sillons-là, et même s'ils sont profonds et douloureux, c'est-à-dire qu'ils sont vivants et qu'ils sont féconds c'est dans ces sillons-là que le Christ vient semer la semence d'espérance, la semence de foi, la semence de résurrection, celle-là même qui nous fait croire qu'il n'y a qu'une seul peuple, il n'y a pas de morts et de vivants, il n'y a qu'un seul peuple de Dieu qui marche ensemble dans la communion, dans la commémoration, dans le mémorial de la Pâque, pour entrer ensemble, même si ce n'est tout à fait à la même heure et en même temps, dans la vie et dans la paix.
Prions pour nos frères et amis défunts et souvenons-nous qu'ils prient intensément pour nous dans toute la tendresse qu'ils ont pour nous, dans tout l'amour qu'ils ont pour nous. Et leur plus grand bonheur, dès maintenant, c'est que nous puissions, nous aussi, ouvrir notre cœur et toute notre vie à la lumière et à la paix qu'ils vont recevoir, qu'ils ont déjà reçue et qu'ils veulent que nous puissions un jour vivre totalement avec eux.
AMEN