AVOIR LA VIE EN SOI-MÊME
Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, nous venons d'entendre dans cet évangile une parole qui est vraiment étonnante : "Comme le Père en effet a la vie en Lui-même, de même a-t-Il donné au Fils d'avoir la vie en Lui-même et le pouvoir d'exercer le jugement".
Nous autres hommes, nous n'avons pas vraiment la vie en nous-mêmes, c'est même cette donnée fondamentale qui conditionne toute notre manière d'exister. L'homme est un être qui, jour après jour, est obligé de se soumettre à la peine, au travail, aux contraintes de se nourrir, de se soigner, de se guérir, car il y a des pans entiers de notre existence qui sont une lutte et une résistance farouche contre la mort. Et même si aujourd'hui l'expérience de la technique, l'amélioration des conditions de vie fait qu'à certains moments nous en perdons la conscience vive, en réalité il s'en faut de très peu, par exemple, le mauvais fonctionnement d'un organe de notre corps ou ces maladies aujourd'hui qui font peur, pour qu'immédiatement, nous soyons remis brutalement devant cette donnée fondamentale de la condition humaine. C'est vrai, nous n'avons pas la vie en nous-mêmes. Nous ne pouvons pas rajouter une journée de plus à notre vie, nous ne pouvons pas, malgré l'expression courante, nous faire des "assurances-vie" qui sont d'ailleurs faites pour améliorer la vie des autres et pas la nôtre. En fait, il n'y a pas de moyen de nous assurer dans la vie. Ce à quoi nous tenons le plus, ce à quoi nous sommes totalement rattachés et de quoi nous dépendons totalement ne nous appartient pas. Et alors que nous nous disons toujours : "je suis bien vivant", comme si ce souffle vital s'identifiait à notre personne, en fait, il nous faut reconnaître que ce souffle vital, nous ne le possédons pas. Nous maîtrisons nos gestes, nous maîtrisons nos comportements sociaux, nous maîtrisons la connaissance du monde, nous maîtrisons aussi notre vouloir, mais notre vie nous ne la maîtrisons pas. Et c'est pourquoi lorsque nous lisons cette phrase : "Le Père a la vie en Lui-même et Il a donné au Fils d'avoir aussi la vie en Lui-même", littéralement nous ne savons pas ce que ça veut dire. Car nous-mêmes, nous ne pouvons pas connaître cette expérience d'avoir la vie en soi-même. Nous participons à la vie, nous la recevons de la générosité de Dieu, mais nous sommes totalement dépendants, un peu comme des mendiants qui demandons chaque jour "notre pain quotidien". Et vous pressentez la profondeur que peut avoir cette demande du "Notre Père". Ce n'est pas simplement d'avoir à manger qu'il s'agit, mais de subsister jour après jour. Avoir la vie en soi-même, nous ne savons donc pas. Et pourtant désormais toute notre existence de croyants dépend de cela. Et c'est étrange, quand on y réfléchit, de croire en une chose pareille ! Quand on regarde l'histoire du cosmos tout entier, on voit que ce monde s'use, qu'il perd son énergie, que cette création si immense par rapport à ce que nous sommes, elle aussi est menacée de l'intérieur par une usure et une mort, ainsi que saint Jean, dans son épître, le décrivait : "le monde meurt avec son désir", pressentiment obscur de cette vérité qu'aujourd'hui nous découvrons par la science physique. Nous-mêmes nous mourons avec nos désirs et le monde meurt avec son désir. Cela même, le désir, qui nous donne à certains moments le sens le plus fort de l'existence, provoque aussi en nous l'évidence de notre mort.
Or, au milieu de tout cela, nous croyons qu'un homme, Jésus, le Fils de Dieu, pouvant dire cette phrase en vérité à ses auditeurs, alors qu'II s'avançait vers la croix : "De même que le Père a la vie en Lui-même, de même a-t-Il donné au Fils d'avoir la vie en Lui-même". Celui-là même qui disait ces mots à ses disciples en Galilée, était voué, Il le pressentait déjà, à une mort ignominieuse. Celui-là même qui dirait un jour : "Ma vie nul la prend, mais c'est Moi qui la donne", cet homme-là fut livré de la façon la plus vulnérable qui soit à l'expérience humaine de la mort, et il pouvait dire en même temps : "La vie, Moi, Je l'ai par Moi-même, parce que le Père Me l'a donnée".
Qui sommes-nous, aujourd'hui, croyants du vingtième siècle pour oser dire et croire encore des choses pareilles ? Nous ne pouvions pas les inventer. Lorsque nous disons : "Jésus-Christ est mort et ressuscité", nous affirmons que l'un d'entre nous, qui a vraiment pris la condition humaine, sans mentir, sans tricher par rapport à cette condition humaine, jusque dans le plus grand abandon, jusque dans le plus grand désespoir du cri qu'II a poussé sur la croix, Celui-là avait reçu du Père "d'avoir la vie en Lui-même". Et si nous sommes là, en ce jour où nous faisons mémoire des défunts qui nous sont chers, c'est parce que notre vie ne tient qu'à ce fil d'espérance. Si nous sommes aujourd'hui rassemblés pour l'eucharistie, c'est parce que nous croyons que la vie ne coule pas de Dieu pour s'épuiser dans le monde, que le monde n'est pas ce marécage ou ces terres mouvantes dans lesquelles les eaux vives de Dieu viendraient se perdre, mais qu'aujourd'hui encore, lorsque nous allons boire à cette coupe, lorsque nous allons manger ce pain qui, pour beaucoup d'entre nous est quotidien, nous allons recevoir Celui qui a la vie en lui-même. "Au commencement était le Verbe et le Verbe était Dieu et la vie était auprès de Dieu".
Ce n'est donc pas étonnant qu'aujourd'hui nous soyons en communion avec nos frères qui sont en Dieu, car ils ont reçu en plénitude ce Christ qui a la vie en lui-même. Et véritablement, ils peuvent dire aujourd'hui, comme Paul : "Désormais ce n'est plus moi qui vis, mais c'est le Christ (celui qui a la vie en lui-même) qui vit en moi". Et nous qui sommes ici-bas sur cette terre, invisiblement nous avons déjà reçu cette vie, car notre foi pour ainsi dire s'accroche à la vie de Celui qui a la vie en lui-même, comme Il le dit: "Celui croit en Moi est déjà passé de la mort à la vie".
Faut-il que la foi chrétienne, soit une grande chose pour que, simplement en croyant, nous soyons déjà placés dans le cœur même et dans la source de vie de Celui qui vit en Lui-même ? Il faut que nous ayons bien souvent perdu le sens de la foi pour croire qu'elle est simplement l'adhésion à un certain nombre de vérités qui seraient consignées dans la tradition chrétienne. La foi, c'est une certaine manière de s'agripper à "Celui qui a la vie en soi", un peu comme un naufragé vient, de toute la force de ses mains crispées, s'accrocher à une bouée de sauvetage ou aux planches d'un radeau qui passe à sa portée.
Quand nous avons la foi, nous faisons pour ainsi dire à l'infini cette double expérience, d'une part, que vraiment nous n'avons pas la vie en nous et que nous sommes absolument incapables et démunis face à la mort et d'autre part, que Celui-là même qui a été face à la mort et qui l'a vécue dans la plus grande vérité est le seul qui puisse, parce qu'Il est la vie en Lui-même, nous la donner aussi en nous-mêmes ainsi que dans le cœur de tous ceux que nous aimons, cette vie qui vient aux hommes par sa Résurrection.
AMEN