LE CHRIST NOUS INVITE À PARTICIPER À SON ŒUVRE
Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Frères et sœurs, le texte de l'évangile peut nous sembler un peu rude pour la raison pour laquelle nous sommes rassemblés dans cette église : prier pour nos défunts, et leur demander aussi de prier pour nous. Nous sommes toujours remplis d'une certaine inquiétude vis-à-vis de la manière dont ils ont été accueillis auprès de Dieu et il faut être clair, nous sommes aussi inquiets pour nous-mêmes. Je crois aussi qu'il ne faut pas s'arrêter sur cette finale qui n'est qu'un extrait du discours de Jésus sur l'œuvre du Fils.
J'aurais voulu pour vous aider à méditer sur le mystère que nous célébrons en ce jour, reprendre avec vous à travers une lecture plus moderne, la guérison de cet infirme à la piscine de Bethesda. Bien sûr de nos jours, quand on est malade, on va voir le médecin, on va à l'hôpital. Au temps de Jésus, le milieu hospitalier fonctionnait d'une manière tout autre, et il se trouve qu'il y a des lieux plus précis autour desquels des malades venaient en espérant des guérisons miraculeuses, comme par exemple en espérant qu'en se trempant dans telle ou telle eau, il puissent guérir. Et c'est cela qui se passe. Il y a de gens malades qui viennent autour de cette piscine et qui espèrent la guérison du corps. Malheureusement, c'est comme aujourd'hui pour l'hôpital, il y en a qui en sortent guéris, et il y en a qui en sortent non guéris. Cet homme est malade depuis très longtemps. Il rencontre le Christ et il lui explique : moi, à chaque fois que je veux me plonger au moment où l'eau bouillonne et où l'on pense que l'ange vient agiter l'eau pour offrir une guérison, il n'y a personne qui est là pour m'aider, pour m'assister dans ma maladie. En fait, je suis seul dans ma maladie et dans ma souffrance et personne ne peut m'aider à aller sur ce chemin de guérison. C'est la solitude du malade. Jésus le guérit et lui dit : "Lève-toi, prends ton grabat et marche". Ensuite, les juifs accusent Jésus d'avoir opéré une guérison le jour du sabbat ce qui n'est pas bien du tout. Et Jésus commence à avoir ce discours étrange sur l'œuvre du Fils : "le Fils et le Père sont toujours à l'œuvre dans ce monde". Il continue en parlant des morts, de l'espérance en la résurrection, du jugement.
Ce que je dis peut sembler être assez éloigné de vos préoccupations, mais je ne le crois pas. Je ne le crois pas car comme le suggérait ma lecture moderne de cet épisode de la piscine de Bethesda, aujourd'hui encore nous sommes confrontés à la même situation. Que ce soit il y a deux mille ans, que ce soit aujourd'hui en deux mille neuf, que nous vivions dans une société où les gens savent ce qu'est la précarité de la vie, car encore maintenant, il y a des endroits dans le monde où quand on se lève le matin, on ne sait pas si on se couchera encore dans son lit le soir. Nous avons pensé à un certain moment avec l'aide de la science, de la technique, nous avons pensé avoir repoussé les frontières de la vie, repoussé les frontières de la mort. Mais il faut reconnaître que depuis quelque temps, nous nous rendons compte humblement que cela ne marche pas ! Au contraire, nous découvrons qu'ayant mis toute notre espérance dans la science et dans la technique, nous nous trouvons encore plus démunis face à la mort que certaines personnes d'autres cultures d'aujourd'hui pour qui malheureusement, et mystérieusement, étant confrontés plus souvent à la mort, sont peut-être un peu plus familiarisés avec elle. Et voilà qu'au cœur même de notre société, au cœur même du monde hospitalier, on découvre que ce qui est le plus important (je ne critique pas la médecine et la science, ce n'est pas mon propos), on commence à faire ce cheminement de comprendre qu'arrivés à un moment, ce qui compte, ce n'est plus uniquement la guérison du corps, ce n'est plus la maîtrise que nous croyons avoir sur la mort et la maladie, mais c'est ce que nous avons mis maintenant en place, c'est-à-dire ces lieux où des personnes peuvent venir vivre et mourir d'une manière digne, parce que ce qui est le plus important c'est la relation humaine et la communion.
Ce qui est le plus important, c'est de nous porter les uns les autres. Je suis toujours surpris en bien et même bouleversé, lorsque j'accompagne des familles pour des préparations d'obsèques, de découvrir comment les malades sont capables de porter ceux qui ne sont pas malades. Nous sommes complètement paralysés, nous nous disons : c'est la fin, il y a une maladie, il y a de la souffrance, etc … et en face de nous, il faut bien le reconnaître, nous avons des malades qui nous donnent bien souvent des leçons de vie. Ils ont compris à la fois l'importance de se battre, puisqu'il ne s'agit pas non plus de baisser les bras, mais il s'agit de se battre en gardant au cœur même de la maladie de qui est le plus important, ce que la société appellerait la cohésion, et que les chrétiens appellent la communion. Envers et contre tout, alors que la maladie est le moment privilégié de la solitude, les malades et le Christ nous rappellent que la chose la plus importante, c'est la communion, c'est de nous porter les uns les autres. C'est le Christ qui porte ce malade à la piscine de Bethesda et qui le sauve, et c'est ce qu'il nous demande ensuite de faire à sa suite. Le fait que le Christ dise à cet homme qu'il vient de guérir : "Porte ton grabat", cela veut dire: tu as été porté dans ta maladie et maintenant, je vais t'associer à mon œuvre.
Vous voyez frères et sœurs, que ce discours un peu compliqué que nous avons lu aujourd'hui dans l'évangile où il est question de l'œuvre du Fils, et puis de cette partie qui nous touche plus particulièrement aujourd'hui, cela se tient. Les deux parties se tiennent. Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que si nous sommes réunis aujourd'hui, nous pourrions être habités par une certaine inquiétude vis-à-vis de la vie de ceux que nous aimons et qui sont près de Dieu, et d'une inquiétude vis-à-vis de nous. Mais ce que dit le Christ dans cet évangile c'est qu'il nous associe à son œuvre, chacun d'entre nous, que nous soyons malades ou que nous soyons bien portants.
Je voudrais terminer par un terme que je trouve extrêmement beau, et qui, je pense, est remis de plus en plus à l'honneur dans notre société. Il y a quelques siècles, surtout au Moyen-Age, on parlait de "l'ars morendi", autrement dit de l'art de bien mourir. Qu'est-ce que cela pourrait bien vouloir dire, l'art de bien mourir ? Cela ne veut pas dire qu'il faut chercher à mourir, cela ne veut pas dire qu'il faut absolument chercher à quitter ce monde. Cela veut dire, et c'est ce qu'avaient compris nos prédécesseurs, l'art de bien mourir c'est de faire en sorte de mourir en paix, et en communion avec tous ceux que nous aimons. C'est cela que notre société est en train de redécouvrir, et c'est cela que nous, prêtres, nous entendons très souvent quand nous accompagnons des familles à la préparation d'obsèques. En définitive, humblement, nous reconnaissons que nous ne pouvons pas maîtriser la mort. D'ailleurs, qui serions-nous de vouloir maîtriser la mort, alors que le Christ lui-même est mort pour nous sur la croix ?
En revanche, ce que nous pouvons redécouvrir, mystérieusement, c'est la liberté qui habite le cœur de toute personne face à la mort. Au moment même où nous sommes privés apparemment de liberté, nous pourrions dire : encore un peu de temps, madame la mort, car nous sommes convoqués face à la mort. Au cœur même de cette mort, nous avons pourtant la possibilité d'exercer notre liberté exactement comme le Christ a exercé cette liberté lors de sa Passion.
Frères et sœurs, je crois que ce que nous sommes conviés à vivre aujourd'hui, c'est une transformation, une révolution, un changement dans notre cœur et dans notre esprit. C'est ma prière pour chacun d'entre nous. Peut-être sommes-nous entrés dans cette église habités par l'inquiétude, comme je le disais, pour nos défunts et pour nous-mêmes. Que cet évangile qui nous parle de l'œuvre du Fils au cœur même de ce monde, que cet évangile mais aussi que cette eucharistie que nous allons célébrer dans quelques minutes soient pour nous l'occasion de repartir debouts, libres comme cet homme guéri par le Christ, afin que nous ayons véritablement la joie d'annoncer à ceux que nous aimons l'espérance en la vie éternelle et en la résurrection.
AMEN