LE PURGATOIRE

Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

N

 

ous avons beaucoup de peine à comprendre "les fins dernières", à saisir avec notre intelligence et notre cœur ce qui se passe dans ce que nous appelons "l'au-delà" de cette vie. Nos représentations sont très marquées d'éléments cosmologiques comme celui du temps, comme celui du lieu (le ciel, l'enfer, le purgatoire), ou comme celui des états (dans quel état serons-nous après notre mort ?) Et tout cela est également marqué de représentations sensibles et parfois recherche des explications rationnelles ou scientifiques. Or, tout cela ne sert à rien pour approfondir ce mystère de la foi qui est celui de notre au-delà. Il faut petit à petit, en tant que chrétien, décentrer cette représentation trop sensible ou trop cosmologique pour la recentrer en ce qui l'objet même des fins dernières, de l'au-delà.

Ce n'est ni un temps, ni un état, ni un lieu, mais Dieu Lui-même. C'est Lui, notre "fin dernière", c'est Lui notre étape ultime, c'est Lui qui est le centre de cet au-delà, le centre de ce qu'il y a après notre mort, c'est Lui le Dieu vivant. Comme le dit le psaume 73, au ciel "je ne suis qu'avec Toi, il n'y a personne d'autre que Toi". Il n'y a rien d'autre que Dieu Lui-même. Et c'est en regardant et en croyant en Dieu qu'il faut essayer d'accepter, dans la foi, ce que l'Église nous enseigne de "l'au-delà" Il y a l'enfer : l'enfer c'est le manque total de Dieu, c'est l'absence totale de la lumière et de l'amour de Dieu, et cela de façon définitive pour ceux qui, tout au long de leur vie et au-delà de leur mort, auront toujours refusé d'aimer et d'être aimé. Le ciel c'est la présence totale et définitive, comme un gain, comme une récompense, comme une joie et comme un bonheur, c'est la joie de regarder face à face le visage de Dieu. C'est ce qu'on appelle la "vision béatifique" ou encore la "communion sanctifiante", celle d'où nous ne sortirons jamais parce que nous serons remplis totalement, dans tout notre être, corps et esprit, par l'être même de Dieu, par la sainteté même de Dieu. Et il y a le purgatoire. On accepte peut-être plus facilement le ciel et l'enfer que le purgatoire. Et pourtant, je crois que tous, nous y passerons.

Le purgatoire, il ne faut pas le penser comme un lieu ni comme un temps. Et cependant c'est une réalité de la foi que l'Église, elle-même, a toujours enseignée et tenue depuis le début. Pour mémoire je vous cite simplement deux textes, l'un du concile œcuménique de Florence au quinzième siècle où il est dit dans l'un des canons du concile : "Si vraiment pénitents, les croyants meurent dans l'amour de Dieu, avant d'avoir satisfait, par des dignes fruits de pénitence, pour ce qu'ils ont commis ou omis, leurs âmes sont purifiées, après leur mort, par des peines du Purgatoire. Pour que ces peines soient adoucies, les intercessions des fidèles vivants leur sont utiles, c'est-à-dire : le sacrifice de la messe, les prières, les aumônes et les autres œuvres de piété que les fidèles ont coutume de faire pour les autres fidèles selon les institutions de l'Église." Le second texte est du concile de Trente et reprend cet enseignement : "L'Église enseigne qu'il y a un purgatoire et que les âmes qui y sont retenues sont aidées par les intercessions des fidèles et surtout par le sacrifice de l'autel."

C'est cela que nous célébrons aujourd'hui. Que se passe-t-il au moment de notre mort ? La mort est un drame, la mort est une crise, la mort est une désappropriation de soi-même. D'abord par cette séparation, dans notre personne même, dans notre être même, séparation de notre âme et de notre corps. Notre corps poussière retourne à la poussière, et dans la terre comme nous le chantions notre chair "repose dans l'espérance". Dans l'espérance de sa propre résurrection, résurrection qui interviendra lorsque le Christ, apparaissant dans la gloire de sa croix, viendra accomplir toute chose, vers sa destinée ultime, toute chose spirituelle, toute chose matérielle lorsque le monde créé entrera dans la Résurrection même de la matière. Alors, notre corps retourné à cette matière, ressuscitera, pour ce qu'il est lui-même, pour notre corps de chair. Et notre âme, notre être, le principe vital qui vient de Dieu et qui nous constitue en tant qu'être humain, fils de Dieu, ou bien parce que, comme je l'indiquais tout à l'heure, notre vie aura manqué à l'amour reçu, à l'amour donné de Dieu et des autres et que nous ne pourrons plus reconnaître que Dieu est source d'amour, notre âme se séparera définitivement de cette présence amoureuse de Dieu et connaîtra cette souffrance de n'avoir jamais connu un peu d'amour, de n'avoir jamais voulu aimer un tant soit peu, c'est l'enfer. Pour les fidèles qui meurent dans l'état parfait, dans l'état sans péché, dans la communion parfaite avec Dieu, ils entrent immédiatement dans la vision béatifique, dans le bonheur total, dans la communion sanctifiante. C'est le cas de ceux que l'Église a reconnu comme saints et qu'elle a proposés comme exemple de sainteté pour la vie humaine.

Et puis il y a les autres, et c'est peut-être le plus grand nombre, et c'est je crois ce qui nous arrivera nous-mêmes. Lorsque nous atteindrons le moment de notre mort, nous ne pourrons pas "voir" immédiatement la présence de Dieu parce qu'il y aura encore en nous un certain nombre de péchés qui n'auront pas encore été purifiés par notre pénitence, par la satisfaction que nous devons faire lorsque nous avons péché. Lorsque nous mourrons, il n'y aura plus de réparation possible, ni de mérite possible pour soi-même. Nous serons entièrement dégagés de tout ce que nous pourrions faire pour être pardonné, pour être purifié, pour que tous nos péchés soient définitivement ôtés. Alors, avant de connaître le visage de Dieu, et puisque Dieu est perfection totale, il faudra une étape pour que cette perfection s'achève en nous. Et c'est cette étape qui sera purifiante, qui sera un purgatoire. Et parce qu'elle sera purificatrice, elle sera souffrance, souffrance de purification, souffrance "comme à travers le feu", souffrance comme lorsque le métal est chauffé par la force du feu pour être dégagé de toutes ses scories, de tout ce qu'il y a d'impur en lui. Et vous savez que lorsque le métal est ainsi purifié à très forte chaleur, c'est pour qu'il puisse prendre une forme nouvelle, une forme enrichie, une forme définitive, une forme solide. C'est cela le moment du purgatoire qui n'est pas à comprendre comme un temps, mais plutôt peut-être comme une intensité de souffrance, selon les péchés que nous aurons encore à faire purifier, selon tout le mal qu'il y aura encore dans notre propre être, qui devra être purifié par ce feu de la miséricorde de Dieu, du pardon de Dieu pour entrer dans la vision de Dieu et dans la communion totale avec Dieu. C'est cela cette épreuve de la purification où le "vieil homme" en nous ou ce qu'il en restera au moment de notre mort sera arraché, sera dénudé, sera enlevé, sera déshabillé de notre être, pour que nous puissions revêtir "l'Homme Nouveau, Jésus-Christ, ressuscité, Fils de Dieu, Rédempteur." Nous aurons à quitter la forme du"premier Adam" pécheur pour nous laisser reformer, remodeler dans la forme du Christ, homme parfait, "Celui qui est juste et qui rend toute justice."

C'est cela le purgatoire. Cela est une souffrance et, comme le disent ces textes de l'Église que j'ai cités, les âmes de nos frères défunts qui, dans notre vocabulaire spatio-temporel, ne sont pas encore "entrés" dans cette gloire de Dieu et qui subissent encore cette purification, cette souffrance, les âmes de ces fidèles, de nos frères défunts qui ne connaissent pas encore la communion totale avec Dieu ont droit à notre prière, ont droit à nos œuvres de charité, ont droit encore à ce que nous offrions sur la terre, le sacrifice rédempteur du Christ, pour que ces mérites, ces prières, cette intercession hâtent leur purification afin qu'ils puissent entrer "bientôt" (le plus tôt possible dans notre conception du temps), dans la demeure de Dieu, dans le séjour de Dieu. C'est pour cela qu'il est permis, qu'il est recommandé, dans la foi chrétienne, de prier pour nos frères défunts, d'offrir, pour eux encore, le sacrifice rédempteur du Christ, afin qu'ils puissent connaître les effets de cette rédemption au-delà de leur mort physique et au-delà de cette mort du péché en eux.

Au fond, nous sommes destinés à une double agonie : l'agonie de notre corps biologique qui devait arriver, même sans le péché, mais aussi l'agonie du péché en nous. Et cette agonie du péché en nous, elle intervient dans la purification du purgatoire. Alors, en cette journée où nous commémorons les fidèles défunts, où la messe est célébrée non pas pour ceux qui sont définitivement en dehors de la communion avec Dieu dans l'enfer, non pas pour ceux qui sont définitivement dans la communion avec Dieu dans le ciel, mais pour ceux qui ont encore à vivre cette intensité du purification, nous offrons pour eux, spécialement, ce sacrifice du Christ, pour que le sang du Christ, pour que la croix du Christ les sauve, le plus tôt possible, dès aujourd'hui, et les entraîne dans ce corps mystique, dans cette communion avec Dieu. Je crois que si, dans le purgatoire, ils ne contemplent pas encore le Christ dans sa gloire, ils le contemplent dans sa souffrance. "Toute chair verra Celui qu'ils ont transpercé" et nos frères défunts, qui sont encore dans cette étape intense de purification, contemplent le Christ mort, contemplent le Christ dont le cœur est ouvert, contemplent le Christ dans sa blessure. Et c'est le feu de cette souffrance, c'est le feu de cette blessure, c'est ce sang rédempteur qui est en train de les purifier, pour qu'ils puissent passer, à travers cette ultime souffrance, à travers cette ultime blessure de leur être, dans la Résurrection du Christ et pour qu'ils puissent déjà contempler dans le visage du Christ mort, le visage du Christ ressuscité.

Alors que notre prière, qui est une prière authentique, qui est une prière véritable, qui est une prière dans la communion des saints, que notre prière soit fervente aujourd'hui pour que ceux que nous avons aimés, que nous avons connus, pour que ceux avec qui nous vivons puissent trouver bientôt l'objet de leur espérance, pour qu'ils puissent entrer sans tarder dans le Royaume de Dieu que, nous aussi, nous espérons connaître un jour. Et que cette prière, pour eux, pour leur purification, soit aussi une prière pour nous, pour notre conversion, afin que ce "temps" de purgatoire soit pour nous le moins fort, le moins intense possible, et que le plus vite possible, après notre propre mort, nous puissions, avec eux, connaître et nous réjouir de la vision de Dieu.

 

AMEN