JE NE MEURS PAS J'ENTRE DANS LA VIE
Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Arles : les Bienheureux
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ous avons pris l'habitude, étrange habitude, en vérité, pour des chrétiens d'appeler aujourd'hui "le jour des morts". En réalité, nous célébrons "le jour des vivants". Nous célébrons le jour des vivants, parce que à partir du moment où le Seigneur est venu du ciel parmi les hommes, il n'y a plus qu'un seul peuple. Il n'y a plus une terre et des cieux, mais il y a des cieux nouveaux et une terre nouvelle qui sont dans l'unique Seigneur.
Depuis que le Seigneur est venu sur terre, il y a une communion que nous ne soupçonnons pas encore, que nous ne comprenons pas vraiment, sinon dans la foi, entre la terre et le ciel. Les cieux se sont réellement ouverts et le lieu dans lequel nous vivons aujourd'hui, ce n'est pas la terre et d'autres, vivant au ciel. Il y a un unique lieu qui est l'Église. L'Église qui englobe le ciel et la terre. L'Église qui est le corps du Christ. Un corps de notre terre qui est entré dans les cieux, et le Fils de Dieu qui était aux cieux et qui a investi la terre. Et il y a une communion d'hommes et de Dieu. Et c'est cela que nous célébrons d'abord aujourd'hui. Quand on meurt, peut-être qu'on quitte la terre, mais on ne quitte pas l'Église parce qu'on reste, désormais, dans cet unique lieu que le Seigneur Lui-même est venu créer par sa chair et par son amour infini qui est l'Église. Et au cœur même de cette Église, il y a tous les hommes qui sont morts ou vivants. Et tous ces hommes, morts ou vivants, sont tenus, sont attachés, sont soudés au Christ Seigneur, mort et ressuscité pour eux. Et lorsqu'on quitte la terre, on ne quitte pas l'Église, on reste dans ce que nous appelons la communion des saints.
Ce que nous célébrons aujourd'hui, c'est précisément ce moment, ce passage, cet enfantement, cette mise au monde de tous ceux qui nous ont précédés et qui, à un moment donné, sont entrés dans la plénitude du regard de Dieu. Ce moment de la mort, qu'est-ce qu'il est ? sinon cette surprise, cet étonnement. Je crois que, lorsque nous mourrons, nous serons surtout surpris et étonnés de nous dire que cet amour qui était bouillonnant en notre cœur, nous ne l'avions pas vu. Ce regard de Jésus se posant sur nous, au jour de notre baptême et jour après jour, tout au long de notre vie, nous ne l'avions pas vraiment réalisé dans toute sa force, dans toute sa tendresse et dans toute sa douceur. Et nous serons comme éblouis de voir, tout à coup, ce regard qui se posera sur nous. Et je crois que, le premier moment, nous dirons simplement au Seigneur : "Ah ! comme nous avions été aimés !" Nous comprendrons, à ce moment-là, tout ce poids d'amour qui pesait sur nous et qui bouillonnait dans notre cœur et dans notre être et qui se manifestera dans la plénitude de sa force.
Je ne crois pas qu'il y aura de la tristesse. Je crois qu'il y aura ce moment où nous serons comme suffoqués, comme saisis. Ce ne sera pas exactement de la peur. Ce sera l'infini de la tendresse et de la douceur de Dieu qui fera irruption en nous. Ce sera comme si, de l'intérieur de nous-mêmes, tout à coup, se libérait quelque chose que par notre médiocrité et par notre péché, nous avions empêché de prendre sa véritable dimension. Et, au cœur même de cette surprise et de cet étonnement, il y aura le regard de Dieu sur nous. Alors, nous saisirons quelle était notre véritable destinée. Alors, nous ouvrirons les yeux sur ce visage. Et ce sera pour nous comme la découverte d'un visage aimé, infiniment plus que nous-mêmes lorsque dans notre vie, à travers l'expérience d'être aimé, nous découvrons tout à coup la profondeur, la beauté de celui qui veut véritablement être notre ami, de celui qui, dans ce geste délibéré, veut donner la plénitude de sa vie. Ce sera plus éblouissant encore. A ce moment-là, lorsque les yeux du Seigneur Jésus-Christ ressuscité, se poseront sur nous, Il nous dira simplement : "Veux-tu entrer dans la plénitude de ma résurrection ? de ma tendresse ? et de mon amour?"
Voilà ce que nous célébrons aujourd'hui. Pour tous ceux que nous avons connus et aimés, et Dieu sait que nous leur avons donne de notre cœur, de notre tendresse, de notre peine, de nos souffrances, surtout à l'heure de leur mort, il faut que nous sachions absolument que tout ce que nous leur avons donné n'est rien à côté de ce moment d'éblouissement, dans lequel le Seigneur s'est penché sur eux en leur disant : "Veux-tu recevoir cette plénitude de la Résurrection que je te donne ? Veux-tu vraiment, malgré la faiblesse de ton regard, malgré les péchés de ta vie, que nous nouions, que nous scellions, de façon définitive, cet amour que j'ai essayé, jour après jour, d'amorcer dans ton cœur, malgré tes infidélités et malgré ton manque d'amour ? Veux-tu te laisser éblouir ? Veux-tu te laisser emporter ? Veux-tu que ce vieil homme qui vient de craquer en toi, par la mort, soit désormais ressuscité par la puissance de mon amour ? Veux-tu vraiment vivre uniquement de Moi ? Acceptes-tu de laisser tout ce à quoi tu t'étais attaché, pour désormais être pleinement saisi par la puissance de mon amour ?"
Certes, de ce moment-là, nous, pauvres humains, nous ne voyons rien. Et c'est pour cela que le moment de la mort est toujours pour nous cette brisure profonde. Mais, si nous soupçonnions un moment, qu'au moment même où toute la tendresse que nous voudrions donner à celui qui s'en va, seul, dans la mort, c'est à ce moment-là que le Seigneur Lui-même la donne infiniment plus riche, infiniment plus belle, infiniment plus profonde que nous n'avons jamais essayé durant notre vie ici-bas sur la terre, de la donner.
Frères et sœurs, dans cette eucharistie qui est comme ce point de contact entre la terre et le ciel parce que c'est le corps du Christ, parce que c'est le corps du Christ qui rassemble les vivants et les morts. Au moment même où nous allons goûter du Christ mort et ressuscité pour nous, ce même corps du Christ que nos frères aînés contemplent dans la plénitude de la joie et dans la plénitude de leur don au Seigneur, demandons au Seigneur qu'Il nous donne vraiment ce sens de cette unique appartenance au corps du Christ. Et que, à travers les larmes, à travers toutes les souffrances qui brisent notre cœur à cause de la mort, et qui sont parfaitement légitimes, au cœur même de cette souffrance et de cette brisure de notre être, résonne sans cesse cette parole du Seigneur : "Voici ! Je viens ! M'aimes-tu ? Veux-tu, toi aussi, entrer dans la plénitude de ma Résurrection ? Voici que je fais toutes choses nouvelles. Et pour toi, et pour tous tes amis, je viens essuyer les larmes de vos yeux."
AMEN