NOUS SERONS JUGÉS SUR L'AMOUR
Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1978)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ans la page d'évangile que nous venons de lire, le Christ affirme que le Père a remis entre ses mains tout le jugement du monde, tout le jugement des hommes, qu'Il l'a constitué souverain de chacun et de tous. Et c'est pourquoi, traditionnellement, on emploie ce mot de jugement pour désigner tout à la fois cet acte à la suite de la mort de chacun d'entre nous où celui qui vient de mourir se trouve plongé dans la lumière pour que sa vie trouve l'aboutissement de son orientation profonde, ainsi que le Christ le dit, soit pour le bonheur, soit dans la damnation. Et l'on emploie aussi ce mot de jugement, cette fois-ci du jugement général, pour désigner ce mystère du dernier jour où non plus les individus, un par un, mais l'univers tout entier, sera transporté dans le monde nouveau, monde de gloire qui est la béatitude de Dieu.
Cependant nous ne devons pas nous laisser tromper par ces mots et ces images qui, tirés de notre expérience, s'appliquent toujours d'une façon imparfaite aux réalités de Dieu dont il est question. Mais s'il s'agit d'un jugement, c'est-à-dire d'une qualification de la vie, d'une lumière portée sur la valeur de la vie vécue par chacun ou par tous, ne nous laissons pas abuser en croyant que Dieu est ce juge extérieur ou lointain, éventuellement impitoyable, qui mesure et soupèse la vie de chacun pour récompenser les uns et punir les autres. En réalité, dans son évangile, Jésus nous l'a appris : "Dieu est amour !" Dieu nous aime tous et chacun infiniment, d'un amour fou, sans limites. Et cet amour de Dieu ne peut pas avoir le désir de punir les uns ou de récompenser les autres, car l'amour ne se mesure pas, ne se compte pas, ne s'exprime pas en termes de punition ou de récompense, mais uniquement dans ce désir infini de partage et de bonheur. Dieu qui est amour désire infiniment nous donner son amour qui est sa joie, qui est son bonheur. Dieu désire que tous et chacun nous soyons pleinement participants de cette joie, de ce bonheur. Mais Dieu ne peut pas imposer ce bonheur. Il ne peut qu'avec une infinie délicatesse et je dirai presque avec pudeur, avoir le désir infini que nous l'acceptions, mais sans nous forcer Lui-même. Car ce bonheur étant le partage de son amour, ce bonheur consistant à aimer sans limites, cet amour ne peut que jaillir du plus profond de notre cœur. Dieu ne peut pas nous l'imposer du dehors. Il faut que chaque être humain découvre, bien sûr avec la grâce de Dieu, mais découvre en lui-même cette joie d'aimer, cette joie de se donner.
Aussi bien ce jugement qui aura lieu et qui a déjà eu lieu pour nos frères défunts au moment de leur mort, ce n'est pas tellement Dieu qui juge, mais nous-mêmes qui nous jugeons, par rapport au bonheur que Dieu nous propose. Car nous imaginons peut-être ce bonheur du paradis comme l'aboutissement de tous nos désirs humains, comme la satisfaction de tous nos besoins, une sorte de tranquillité, de paix. Nous imaginons le bonheur de Dieu comme poussé au paroxysme ce que nous avons expérimenté comme plaisirs dans notre vie. En réalité, le bonheur que Dieu nous révélera, que Dieu nous proposera pour qu'il soit notre bonheur, le bonheur qu'Il partage avec nous est un bonheur tout autre. Le bonheur de Dieu n'est pas une accumulation de biens. Le bonheur de Dieu consiste à se donner, et à se donner sans plus se regarder soi-même. Le bonheur de Dieu consiste en ce que Dieu est un amour sans limites qui donne tout ce qu'Il est. Déjà, à l'intérieur de la Trinité, la joie infinie du Père est de donner tout ce qu'il est à son Fils, sans rien garder pour Lui-même. Le Fils a pour bonheur identique à celui du Père, de se recevoir totalement du Père et de lui rendre, dans un mouvement de générosité équivalente, tout ce qu'Il a reçu de Lui. Quand Dieu crée le monde, quand Dieu créé chacun de nous, c'est dans un mouvement d'amour où Dieu se donne sans limites, sans rien garder pour Lui, voulant tout partager, tout distribuer. C'est à ce bonheur-là que Dieu nous appelle, c'est pour ce bonheur-là qu'Il nous a faits. Aussi bien, nous mesurons la distance entre notre égoïsme qui gère constamment notre vie ici-bas où nous n'avons de cesse d'accumuler les sécurités, les conforts et les agréments pour notre propre usage, alors que nous devinons, à l'expérience profonde, combien ces plaisirs, ces conforts, ces sécurités sont fallacieuses et nous laissent le cœur vide et inassouvi. Alors que la seule chose qui puisse nous rendre heureux, c'est de donner la joie aux autres. La seule chose qui puisse véritablement mettre la fête dans notre cœur, c'est de voir se lever dans le visage d'un autre ce sourire de joie que nous avons pu, par un petit geste, par un petit mot, allumer dans son cœur et son regard.
En réalité, au moment de notre mort, Dieu nous proposera bien davantage. Il nous proposera de partager cette joie infinie de se donner sans rien garder pour soi. Alors quelques-uns d'entre nous qui auront déjà découvert cette joie au cours de leur vie terrestre, de façon incomplète certes mais en essayant de ne rien refuser à cette inspiration de l'Esprit Saint, quelques-uns se sentiront tout spontanément accordés à ce bonheur de Dieu, ils y entreront de plain-pied. Ceux-là sont ceux que nous appelons les saints, ces frères aînés qui, acceptant la souffrance et les difficultés de la vie, par amour, ont déjà en quelque sorte expérimenté ici-bas le bonheur du ciel, non pas dans le confort mais au contraire dans cette flamme qui a dévoré leur cœur.
Quelques autres auront, au cours de leur vie, systématiquement refusé de se donner, préférant toujours se replier sur eux-mêmes, construisant barrière sur barrière autour de leur cœur. Et quand Dieu leur proposera ce bonheur, ils découvriront avec effroi, avec terreur que, quand bien même ils le souhaiteraient, ils ne peuvent plus s'y accorder, ils ne peuvent plus vibrer à ce bonheur-là. Et c'est cela que nous appelons l'enfer : ne plus être capable d'aimer. Ce n'est pas être puni par Dieu, c'est d'avoir durci son cœur d'avoir refusé occasion sur occasion de s'ouvrir et ne plus avoir la possibilité d'être heureux en rendant les autres heureux.
Quant à la plupart d'entre nous et la plupart de ces êtres chers dont nous célébrons la mémoire, ils auront expérimenté quelquefois cette joie de se donner aux autres, peut-être d'une manière très imparfaite, très vacillante. Et quand Dieu leur proposera, quand Dieu nous proposera cette joie de tout donner, ils savent et nous saurons que c'est bien là ce bonheur que nous avons entrevu comme à tâtons au cours de notre vie, ici ou là, de temps en temps. Et nous saurons que ce bonheur est pour nous, que nous avons commencé à le goûter et qu'il n'y a pas d'autre bonheur possible. Mais la distance entre la pauvreté, la petitesse et la misère de notre cœur et puis cette immensité de don, cet océan de joie purement gratuite, purement donnée, cette distance nous apparaîtra, cette distance leur est apparue si grande qu'une immense purification est nécessaire Et c'est ce que l'Eglise appelle le purgatoire. Ce n'est pas nécessairement un temps plus ou moins long, mais comme une brûlure intense qui doit purifier notre cœur de toutes les scories de l'égoïsme que nous avons laissé se déposer en nous au cours de notre vie et qui nous ont empêché d'aimer totalement bien que nous sachions quand même que l'amour est l'essentiel. Et alors, en nous mettant dans son brasier d'amour, Dieu dépouillera notre cœur de toutes ces barrières autour de lui pour que nous soyons pleinement capables de nous donner comme Il se donne et d'être heureux comme Il est heureux.
Voilà pourquoi nous prions pour nos frères défunts. Pour que, cette œuvre de purification qui achève en eux cette œuvre d'amour ébauchée par le Saint Esprit au cours de leur vie mais qu'ils n'ont pas su laisser s'accomplir jusqu'à son plein épanouissement, les amène jusqu'à la joie vivante de Dieu. Voilà pourquoi nous prions pour tous ces êtres qui nous sont infiniment chers et qui sont encore plus chers au cœur de Dieu et qui, depuis qu'ils nous ont quittés, sont entre de bonnes mains parce qu'ils sont dans les mains de quelqu'un qui les aime beaucoup plus que nous n'avons pu les aimer, de quelqu'un qui les aime plus que nous ne pouvons les aimer, si grande qu'ait été notre affection pour eux. Car Dieu est leur intime, leur plus proche. Et Dieu qui, ainsi peu à peu, les forme à sa joie, les introduit dans sa fête où Il nous attend avec eux pour que, nous aussi, nous découvrions ce que c'est que d'aimer, d'aimer éternellement, d'un acte unique dans lequel on donne tout ce qu'on est, pour que s'établisse ne plénitude cette joie dans le cœur de chacun.
AMEN