NOS MORTS
Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1998)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Un chemin mystérieux
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es chrétiens sont des gens qui interrogent le monde de manière particulière : ils ne prennent pas ce qu'ils voient ou ce qu'il entendent pour acquis. Ils pressentent que toute chose donnée à voir cache un secret, procède d'un mystère, qui a rapport avec Dieu, non pas que nous soyons moins matérialistes ou réalistes nous sommes des interrogateurs, et nous soupçonnons que ce qui se donne en apparence n'est jamais qu'une partie de la vérité. C'est le cas pour le monde qui nous entoure, c'est le cas pour ce que nous sommes, c'est le cas de la vie, c'est le cas de la mort ?
Ce que nous voyons de la mort n'est pas le dernier mot de ce que la mort va nous dire en ce monde. Il y a une sorte de volonté d'essayer de comprendre chaque chose dans sa source, dans son origine, quel sens elle a dans la pensée de Dieu. Normalement, on prend les pensées comme elles nous viennent, mais en supposant qu'elles ont été énoncées dans une logique qui nous échappera toujours, dans un amour qui sera toujours trop grand, mais dans un dessein qui nous concerne.
C'est pourquoi lorsque les apôtres prennent contact avec l'espérance, qui n'est pas une conception abstraite, l'espérance de la résurrection a un visage, elle a un corps, elle a une forme, le visage du Christ, et c'est de ce visage que naît en eux le commencement non pas d'une consolation, mais le commencement de quelque chose qui traverse, ne s'arrête pas aux apparences, mais nous fait pressentir que les choses sont plus larges au fond que ce que nous ne pouvions l'imaginer. Mais, c'est un visage.
De même, chacun de nous a vécu, subi, un deuil, une séparation et vit à l'intérieur de lui une aventure irremplaçable même par la foi. Et c'est par ce visage, par ces visages, très paradoxalement, très douloureusement souvent, que s'inscrit en nous une expérience d'espérance qui n'est pas pour banaliser la mort ni de la transformer par une sorte de récompense finale, mais que nous puissions la traverser.
La première résurrection, c'est que nous qui vivons un deuil, nous traversons cette mort. Parce que cette espérance n'est pas seulement de croire que nous allons vivre ensemble auprès de Dieu, la première espérance, c'est que je suis cet homme cette femme qui parle de la mort d'un proche et qui la traverse en cette vie, qui d'ici, pressent ce que l'autre a à vivre, pour se laisser toucher par la façon dont l'autre goûte Dieu.
Ce qui m'étonne toujours vis-à-vis des gens que j'ai connu, c'est comment cet homme cette femme bien connus dans l'épaisseur de leur vie, sont rentrés en contact avec Dieu ? Cela m'étonne toujours. Ce n'est pas une sorte de réconciliation ou de rencontre très éthérée, qui a nié ce qu'est cet homme ou cette femme, mais c'est concrètement la rencontre avec Dieu de cette personne, avec sa façon de penser, sa façon de parler, de rire, de se moquer, sa philosophie, ses doutes, et plus encore, son corps, sa chair.
Et c'est cette interrogation que nous avons sur : comment ça s'est passé, comment ça se passe pour eux ? Et j'ai remis en doute le commencement de l'espérance, car elle n'est pas inactive, elle déplie les pages de tous les visages de ceux qui nous ont quitté, et elle a le visage de chacun de ceux-là que j'ai bien connu, et dont l'absence a blessé et déchiré notre cœur, c'est cela l'espérance.
L'espérance n'est pas une notion abstraite, dont on ajoute une couche comme on ajoute une pommade sur une plaie pour que la douleur soit moins intense, ça n'a rien à voir, c'est une sorte de vue de l'extérieur. L'espérance, c'est comment se fait-il que je puisse le penser, le dire ou le prier, que cet homme, cette femme, ma mère, mon père, ma grand-mère, mon ami, vivent aujourd'hui à ce moment où j'en parle, une rencontre inouïe avec son Créateur.
Et c'est cette interrogation-là dont je n'épuise jamais la réponse, dont je ne connais presque rien, qui fait de moi un homme d'espérance, comme les apôtres le matin de la résurrection. Jésus ne leur a pas dit avant : je vais vous faire un exposé théorique sur l'espérance et la résurrection, et après quoi vous pourrez parfaitement comprendre ce qui va arriver le dimanche matin. Non, il les a confrontés avec la douleur de la séparation, à la rencontre dans la résurrection, et ensuite, ils ont découvert la réalité de l'espérance qui était en eux. L'espérance est quelque chose que nous recevons à travers l'interrogation dans la foi que nous faisons à l'égard de ceux qui nous ont précédé et qui sont vivants d'une manière dont j'ignore tout. Mais par contre, ce dont je suis bien certain c'est que je les ai bien connus, et ce qu'ils ont, ils le restent, il n'y a aucune raison qu'ils aient été radicalement modifiés, et que Dieu leur ait ôté ce qu'ils étaient, je n'en crois pas un mot.
Et l'espérance vient de la rencontre avec cet homme cette femme dans sa singularité, avec Dieu. Et là, nous pouvons commencer à marcher sur un chemin très flou, et très lumineux en même temps : si Dieu l'accueille, alors, moi aussi, je serai accueilli.
Pour terminer sur une image peut-être plus humaine, nous serons accueillis nous-mêmes par tous ces gens-là, qui nous aideront à faire le pas, c'est même certain, les gens que nous avons aimé, le geste de l'amour qui nous unit à eux, et qui est éternel, nous accueillerons à la porte du Royaume, et ils nous aideront à franchir les marches qui nous seront nécessaires pour nous mettre à la hauteur de l'amour que Dieu a pour nous, il nous faudra quelques escalades. Et en fait, malgré le moment d'escalade que les gens appellent le purgatoire, qui sera plus ou moins long pour chacun de nous, nous sommes certains que nous serons accompagnés, aidés par les guides que sont ceux qui nous ont précédés dans la mort et donc dans la résurrection.
Mais cette espérance, et je termine par là, ce n'est pas à l'heure de notre mort qu'il faut la mettre en exercice, c'est maintenant, il ne faut pas que nous soyons pris de court, il faut qu'elle commence son chemin en nous. En fait, dans nos vies, nous faisons l'expérience de l'espérance, parce que les choses se traversent, se transforment, prennent un sens, même si elles sont touchées par la mort, ou d'une apparence de mort. Alors, que ce début d'espérance nous aide à ouvrir nos yeux, à nous sentir attendus par Dieu qui prépare pour chacun de nous, un festin pour tous les hommes.
AMEN