MÉMOIRE DE TOUS LES FIDÈLES DÉFUNTS
Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1999)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

Mycènes : tombeau d'Agamemnon
|
L |
e culte des morts n'est pas sans ambiguïté parce qu'il y a beaucoup de choses obscures qui tournent autour de la manière dont on honore les morts. Et l'on sait, ne serait-ce que lorsqu'on regarde comment se passent les fêtes de la Toussaint avec ensuite la mémoire de nos frères défunts, qu'il y a tout autour, même dans la société des manières d'agir et de faire qui ne sont pas toujours très clarifiées dans notre esprit.
Pourquoi encore tant de marchands de chrysanthèmes aux portes de nos cimetières ? Mais cela n'est pas simplement dans le cadre de notre vie sociale, il faudrait se souvenir qu'aujourd'hui, par exemple, un prêtre peut célébrer trois messes pour les défunts, parce que d'habitude, on ne peut toucher qu'un seul honoraire par messe, et que ce jour-là, si le prêtre veut, il peut toucher trois honoraires de messe. Au Moyen-âge c'était le moyen qu'on avait trouvé pour faire subsister le prêtre et le culte des morts s'y prêtait bien, touchant peut-être notre âme sensible, pour que soient honorés les défunts, et que le prêtre ne meure pas de faim.
Il y a une certaine ambiguïté effectivement, car la conception de la mort, entraîne une certaine conception de Dieu, comme une certaine conception de la société. On disait notamment qu'en France les deux cérémonies les plus belles et les plus importantes, étaient le sacre du roi de France à Reims, et les funérailles du duc de Bourgogne. On passait trois mois à l'enterrer, après lui avoir fait faire plusieurs sorties dans les rues de ses capitales bourguignonnes et l'on prenait ensemble des repas qui étaient dignes des pharaons.
Et pour parler justement des pharaons, pensons que toute la culture antique de l'Égypte est basée sur le culte des morts, et je souris lorsque je vois une pyramide au Louvre, parce que la pyramide, c'est un tombeau, c'est peut-être beau, mais c'est un tombeau. Et toute la culture égyptienne est passée par là : le pharaon est celui qui peut garantir une sorte d'ouverture à la mort parce qu'on se dit que lui, fils de dieu, ne peut pas mourir comme les simples mortels que nous sommes, et tout ce que la culture égyptienne a mis en œuvre c'est d'essayer de montrer comment au fur et à mesure le religieux nous touchait et nous touchait par la mort.
Frères et sœurs, il y a une ambiguïté dans le culte des morts. Pour enlever cette ambiguïté ne jetons pas bien sûr le bébé avec l'eau du bain, sinon, nous ferions le lit d'une certaine pensée qui a tendance justement à aseptiser la mort, à faire que les enfants ne voient plus de mort, donc ils ne la connaissent que par l'image de la télévision, où là, l'hémoglobine coule à flots, ou encore sur le fait que tout ce qu'on essaie de faire de l'hôpital jusqu'au jardin paysager n'étant plus un cimetière, il y a quand même un certain déplacement de ce qui pourrait être trop dur face à la mort. Je ne dis pas forcément que là tout est mauvais, mais faisons attention de ne pas évacuer la peur d'affronter la mort. Pourquoi ?
Parce que l'espérance chrétienne nous ouvre justement à un sens de la mort, pour nos frères comme pour nous-mêmes, et je crois aussi que savoir affronter une mort, un deuil, un décès, c'est savoir affronter en nous notre propre mort, c'est savoir reconnaître aussi en nous les prémices de la résurrection, c'est pouvoir discerner pour nous-mêmes ce qui dans notre vie est déjà de l'ordre de la mort et ce qui commence à être de l'ordre de la Vie.
Ce que nous célébrons aujourd'hui nous est profondément cher tout simplement parce qu'il s'agit du pivot même de la foi chrétienne. Nous croyons, et c'est le centre de notre foi que le Christ est ressuscité, et pour que le Christ soit ressuscité, il faut qu'il soit réellement mort, ce qui veut dire que le Fils de Dieu n'a pas fait semblant de mourir, et si la liturgie chrétienne du Vendredi Saint au dimanche de Pâques attend le Samedi Saint dans l'espérance du Christ au tombeau, c'est bien qu'il y a cette symbolique et aussi ce redéploiement de l'agir de Dieu qui passe de la mort de la croix, de la mise au tombeau, et ressuscité.
Frères et sœurs, quel sens cela a-t-il pour nous de prier aujourd'hui pour nos frères défunts ? Comme le dit saint Paul : "Nous ne sommes pas sans espérance", et c'est la première clé de lecture de cette célébration. Si nous sommes aujourd'hui ici, c'est parce que nous savons et nous confessons que nous ne sommes pas sans espérance, nous croyons à la possibilité de la vie. Mais pas n'importe quelle vie. Ne renvoyons pas nos morts à strictement parler dans l'au-delà, car si nous célébrons l'Eucharistie en priant avec eux, dans la foi et la communion des saints, c'est que nous voulons dire le lien qui demeure et ce lien qui demeure dans la communion des saints l'est par l'acte central même que le Christ, homme parmi les hommes a accepté d'aller jusqu'au bout de ce qu'est la vie humaine à savoir la mort, et que même là, Dieu a mis sa Présence, parce que désormais, il a ouvert cette espérance et cette porte de la Vie.
Mais nous ne pouvons pas nous en arrêter là puisque notre célébration ouvre avec une troisième clé, à une dernière espérance et qui n'est pas la moindre, notre propre mort et notre propre résurrection, ou plus exactement puisque l'évangile le dit : "Ceux qui entendront la Parole de Dieu auront la Vie éternelle !" Ou encore quand Jésus dit : "Ils entendront la voix du Seigneur ceux qui gisent dans les tombeaux et là ils ressusciteront".
Frères et sœurs, faisons attention que les vrais morts ce ne soient pas ceux qui nous ont quittés mais nous-mêmes et que notre vie ne soit pas transformée en tombeau et qu'écoutant la Parole de Dieu, cette résurrection agisse déjà en nos cœurs et en nos vies, "que là où le péché a abondé, la grâce surabonde" que là où nous avançons dans les ténèbres, la lumière de la résurrection déjà agisse, que là où nous faisons oeuvre de mort, la mort n'ait pas le dernier mot puisque le Christ nous appelle à la résurrection.
Alors, notre célébration ne sera pas un culte ambigu de la mort mortifère ou morbide, mais sera véritablement comme une confession de foi en la résurrection du Christ, nous qui sommes avec lui, grâce à notre baptême déjà ressuscités.
AMEN