LE PASSAGE DE LA MORT À L'AVENIR

Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Athènes : stèle funéraire

E

n vérité l'heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux en sortiront". Et encore cette parole de Paul : "Frères ne soyez pas comme ceux qui sont sans espérance". En ce jour où nous faisons mémoire des défunts, et plus spécialement de ceux que nous avons connus, aimés, je crois qu'il ne faut pas nous comporter comme ceux qui vivent sans espérance, adoptant une attitude presque inconsciente de païens. En effet pour les païens, la mort est derrière eux. Les païens avaient le sens que les morts étaient ceux-là mêmes qui portaient les vivants, ils savaient qu'au fond s'ils étaient vivants là aujourd'hui, c'est parce qu'il y avait comme un humus de générations précédentes qui avaient œuvré et transmis la vie, et par conséquent pour eux, païens, le culte des morts était le culte de leurs racines.

On le voit très bien dans la manière dont les païens concevaient par exemple l'espace géographique de leurs villes. Je me souviens d'une ville en plein désert (Pétra) qui est bâtie dans un cirque de falaises complètement fermé, avec seulement deux petites issues. La ville était à l'intérieur, au fond du cirque, et tout autour dans les falaises qui entouraient la ville on voit aujourd'hui encore, sont les tombeaux des morts. Et c'est tout à fait saisissant car c'est pour ainsi dire le prototype de la ville ancienne les vivants enserrés, portés, accompagnés, fondés, enracinés sur les morts. C'est ainsi que lorsqu'on accédait à la ville de Rome, tout au long des grandes avenues, des grandes "voies" qui donnaient accès à la ville, on marchait le long des tombeaux des morts, comme si les morts formaient une ceinture à la fois de protection, de garantie, de solidité pour la ville. C'est pour la même raison que les anciens imaginaient généralement le domaine des morts comme un domaine souterrain, le soubassement, l'humus, les racines, les piliers, les colonnes des vivants. Ainsi donc, les hommes concevaient le culte des morts comme la "piéta", c'est-à-dire la reconnaissance adressée aux morts pour ce qu'ils avaient été : ils avaient promis à la génération suivante de vivre et de grandir. Comme vous le pressentez, à travers cette manière de s'exprimer, dans l'architecture, ou dans la conception du rapport des vivants et des morts, la plupart des païens anciens considéraient les morts comme leurs racines.

Cette vision n'est pas tout à fait fausse, et nous-mêmes nous sentons comme vivants que toute notre existence, à la fois spirituelle et biologique est enracinée dans tout ce que nos ancêtres ont fait, dans ce qu'ils nous ont permis de vivre la vie que nous menons aujourd'hui : toute leur vie a été un don de soi pour nous permettre de vivre aujourd'hui. Ils sont vraiment comme l'humus, comme le terreau dans lequel nous sommes enracinés et dans lequel nous sommes portés.

Mais si nous nous contentions de voir les choses de cette façon, nous serions encore sans espérance. Car à quoi servirait-il de penser que nous sommes enracinés dans un monde de mort et vis-à-vis duquel nous n'avons que la reconnaissance ? En réalité quand les premiers chrétiens ont annoncé la bonne nouvelle du salut dans l'espérance de la résurrection, ils ont retourné complètement la manière de voir. "Voici que l'heure vient", la mort n'est plus au passé, la mort est au futur, mais non pas un futur vide et qui fait peur, mais un futur plein. Nos racines s'élancent au-devant de nous. Et toute la prédication de Paul à ces Thessaloniciens qui sont encore tout imprégnés de paganisme et qui ont du mal à s'en dégager, c'est de leur dire : "Ne croyez pas que la mort est derrière vous, la mort, par la mort et la Résurrection du Christ, est un chemin de vie qui vous conduit au-delà de vous. Et nos frères qui sont morts ne sont plus simplement nos racines, ils sont ceux-là mêmes qui nous polarisent vers le Christ".

Et c'est ainsi, remarquez-le bien, que les chrétiens ont traduit également dans l'architecture leur manière nouvelle de concevoir le mystère de leur mort. Dans la plupart des églises, à partir du quatrième ou cinquième siècle, on trouve l'autel avec les reliques des martyrs, coutume encore pratiquée de nos jours. Les martyrs sont ceux qui ont donné leur vie pour le Christ, ils sont ceux qui nous polarisent vers l'avenir qui est notre mort et notre résurrection dans le Christ. A la fin de l'Antiquité, les chrétiens se faisaient enterrer tout autour de l'autel, tout près des saints, là où les martyrs ressusciteraient les premiers, il ne s'agissait pas là d'un culte morbide, mais au contraire d'une affirmation de foi : la mort, les restes des morts, ces ossements étaient le signe même de l'avenir de l'humanité. Ils étaient les prémices de la résurrection, et dans cette idée apparemment naïve que les martyrs ressusciteraient plus vite que les autres et qu'il fallait être enterré tout près d'eux pour pouvoir ressusciter à notre tour plus vite que les autres et entrer vite dans la porte du paradis, c'était toute l'espérance chrétienne qui s'exprimait très simplement.

Cela vaut encore pour nous aujourd'hui. Nos propres défunts, ceux pour lesquels nous prions, peut-être ne sont-ils pas encore totalement entrés dans la pleine vision de Dieu, mais ils nous ouvrent à l'avenir de notre propre résurrection. Prier pour eux, c'est, bien entendu, demander au Seigneur qu'Il exerce la plénitude de sa miséricorde et qu'Il les accueille comme un Père, leur donnant la grâce d'être purifiés (c'est ce que nous appelons le purgatoire), mais prier pour eux, c'est aussi avoir cette reconnaissance, non pas simplement parce qu'ils sont l'humus humain qui nous a apporté la vie, ce qui est déjà une grande chose, mais parce qu'ils sont les fondements de notre avenir qui est auprès de Dieu. Ils tournent notre regard vers le Christ ressuscité, ils ne doivent pas nous enferrer dans un passé sur lequel nous pleurerions, ils doivent éveiller notre regard à la vraie foi et à la véritable espérance, ils nous ouvrent le cœur à la résurrection.

Aussi, la liturgie des défunts n'est-elle pas une liturgie de deuil ou de pénitence au sens où nous regretterions le passé. Elle est une liturgie dans laquelle nous reconnaissons notre propre péché et celui de nos frères, et nous avons assez de réalisme et de bon sens pour savoir où nous en sommes tous à ce point de vue-là, et pour reconnaître que nous ne valons pas beaucoup mieux les uns que les autres ni meilleurs ni pires. Mais en même temps il y a un grand souffle d'espérance et de joie : appelés à former un seul corps dans le Christ qui nous aime tous comme membres de son corps, nous croyons que la mort n'est pas ce lieu dans lequel on se replie sur le passé, mais qu'elle est l'ouverture fondamentale de notre être au mystère du Royaume qui vient.

Oui, l'heure vient et nous y sommes où lorsque nous recevons le corps du Christ, nous sommes déjà totalement polarisés vers le monde nouveau, vers la vie qui vient à nous, vers cette vie qui est déjà entrée progressivement dans le cœur de nos frères défunts et chez certains pleinement. Cette vie commence aujourd'hui à venir en nous pour qu'un jour, tous, dans la mort et la Résurrection du Christ, nous ne formions qu'un seul corps, une seule vie, un seul souffle dans la puissance même de l'Esprit. Nous le verrons tel qu'Il est, et nous serons désormais pleinement et véritablement des vivants pour les siècles des siècles.

 

AMEN