ATTIRÉS VERS LA RENCONTRE, PURIFIÉS DANS LE FEU DE L'AMOUR,NOUS DISONS : "JE CROIS"
Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Feu de l'amour
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n les voyant immobiles, inertes sur leur lit de mort, nous nous sommes peut-être demandés comment cette passivité qui était la leur allait devenir "vie". Nous avons scruté leur visage, que nous connaissions depuis tant d'années et qui se fermait sous nos yeux, comme absorbés par une rencontre qui allait maintenant les occuper tout entier. Une rencontre à laquelle nous-mêmes, proches, parents, n'étions pas convoqués, une rencontre qui allait résumer, englober toute leur vie, les recoins les plus secrets, des choses que nous avons nous-mêmes ignorées et que Dieu accueillerait comme un trésor, comme une chose précieuse ? Et de cette passivité, nous avons du mal à inventer la vie, la danse, et nous avons essayé d'écrire sur notre douleur et sur leur corps notre foi : "Je crois en la résurrection de la chair".
Il est certain lorsque nous-mêmes lorsque nous verrons de loin l'amour de Dieu, dans un premier temps il apparaîtra comme un feu, une fournaise et nous aurons peur de nous y brûler, comme Moïse devant le Buisson Ardent. Nous aurons envie comme lui, peut-être d'enlever nos sandales, d'enlever ce qui est trop lourd, trop impur et indigne, pour nous préparer à la rencontre du feu, de la fournaise, et nous aurons bien le sentiment que toutes ces broussailles dont nous avons encombré notre vie, et qui sont encore bien là, encombrantes pour nous, vivants, vont s'enflammer dans ce feu. Et pourtant, de loin, nous nous disons que nous sommes faits pour cette rencontre dans l'Amour puissant, et même si cet Amour puissant vu de loin brûle comme une torche dans la nuit de façon si intense et que nous en aurons peut-être peur, là nous dirons encore : "Je crois que ce feu c'est Dieu, c'est son Amour". Peut-être aurons-nous envie comme Jacob, de nous faire précéder par toutes nos bonnes actions, en espérant que les bagages de notre vie nous protégerons de la densité de la rencontre ultime. Vous vous souvenez sans doute de Jacob, lorsqu'il se préparait à rencontrer son frère, avant de traverser le Yabboq il se fait précéder par ses troupeaux, ses serviteurs, ses femmes espérant amadouer, apprivoiser son frère avant la rencontre redoutée. Nous aurons envie, bien que défunts, parce que nous sommes très humains, d'apprivoiser l'Amour de Dieu, non pas la mort, mais l'Amour de Dieu, son intensité, sa majesté, sa hauteur. Nous essayerons comme dans toutes les histoires qu'on raconte, de faire valoir, en étant bien conscients que ces bonnes actions même si elles brillent quelque peu, gardent peu d'éclat devant l'intensité de la lumière du cœur de Dieu et qu'elles ne valent pas grand-chose.
Nous serons comme la Bien-Aimée dans le Cantique des Cantiques, nous dirons : "J'entends les pas du Bien-Aimé, j'entends les pas de l'Amour qui vient vers moi et je ne suis pas prête !" Je ne suis pas prête comme elle le disait elle-même, dans cette inquiétude de l'amour de ne pas être à la hauteur de l'amour reçu nous fera hésiter, nous donnant envie de nous faire reculer, comme cette Bien-Aimée qui reste sur sa couche, enfermée derrière sa porte, verrous tirés, en se disant qu'elle voudrait bien éviter la rencontre, donner encore un petit délai avant de plonger dans la rencontre avec l'Amour. Cette inquiétude mêlée à l'Amour nous saisira, nous donnera des ailes. Et nous accepterons de nous débarrasser de ce dont nous nous sommes chargés nous-mêmes pendant tant d'années, qui nous paraissait si indispensable, ces gros meubles qui encombrent notre vie, ces gros bibelots, et nous irons allégés, c'est peut-être cela le Purgatoire, en disant : "J'abandonne, parce que je crois. J'abandonne toutes ces carapaces, ces cuirasses qui me protégeaient du monde mais aussi de l'Amour de Dieu, de la rencontre, de la façon dont Il aurait pu m'atteindre. Je voudrais me préparer davantage, me préparer au feu, comme on prépare un pain".
Si nous sommes là, c'est que nous portons l'inquiétude pour nous, de la rencontre avec l'Amour, l'inquiétude pour nous, mais aussi pour ceux qui nous ont précédés. Et ce qui nous fait peut-être le plus souffrir, c'est qu'apparemment, nous n'y pouvons plus rien. Mais, nous ne connaissons pas les effets de la prière, de la nôtre, de la prière de l'Église, de la prière des saints. Et quand nous envisageons la rencontre à travers cette inquiétude, cette marche, et ensuite cet élan, ce don de nous-mêmes nous oublions que sur le chemin qui nous sépare encore de l'Amour de Dieu, ce chemin où nous hésitons encore, il y a des tas de gens, des tas de saintetés de couleurs différentes, tant d'histoires singulières qui ont parcouru ce chemin, qui vont et viennent, venant nous chercher là où nous sommes, pour nous apprendre à nous guérir de la peur de l'Amour de Dieu. Certains ont commencé dès avant la mort, saint François s'est brûlé les yeux, et tous les saints, quand on creuse un peu dans leur vie, on voit bien qu'ils se sont toujours brûlés ici ou là, au contact de l'Amour de Dieu qu'ils ont frôlé.
Sur le chemin qui nous sépare de nos défunts, il y a ces moteurs actifs, cette dynamique, ces saints qui connaissent par cœur ce chemin, car ils l'ont déjà parcouru, par cœur parce qu'ils l'ont dans le cœur, et il faut nous-mêmes laisser entrer dans notre cœur cet Amour brûlant. Si nous sommes là ce matin, c'est parce que nous voulons dire, c'est le "sésame", c'est la clé : "Je crois". Dans les psaumes que nous chantions hier soir aux Vigiles, et dans le psaume de ce matin, il y a ces pâturages, ces festins, ces danses, ce repas, autant d'images qui n'épuisent pas l'intensité de cette fournaise dans laquelle nous sommes appelés, elle nous attire et nous inquiète, mais elle est le lieu de la vie dans laquelle tout sera purifié, tout sera transformé, la laideur, tout ce que nous avons vu qui a défiguré ceux que nous avons aimé, et qui encore maintenant, comme une morsure ineffaçable abîme notre cœur et notre esprit.
Que le Seigneur de l'espérance nous aide à formuler notre foi, notre certitude que l'Amour de Dieu n'est pas un vain mot, mais qu'il est victoire sur la mort.
AMEN