TU NE MOURRAS JAMAIS

Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1981)
Homélie du Frère Serge JAUNET

Que reste-t-il ?

S

ans doute avez-vous entendu ou lu dans la presse ces mots d'Yves Montand alors que jeudi soir, il se préparait à son tour de chant et qu'on venait lui annoncer la mort de Georges Brassens : "Ce n'est pas possible, un homme comme celui-là ne peut pas mourir, c'est un blague que Georges nous a encore fait !" Peut-être aussi avez-vous entendu de ces paroles tragiques comme celles qu'il m'a été donné d'entendre samedi dernier, de la bouche d'une maman dont je venais d'enterre la jeune fille de vingt ans : "Mon Père, Dieu me l'a prise, la Sainte Vierge que j'ai tant priée, elle me l'a prise, elle n'est plus à moi, ils me l'ont enlevée".

Frères et sœurs, la mort, serait-ce une plaisanterie, ou alors la mort serait-ce l'œuvre de Dieu qui vient faucher les vivants quand Il lui semble bon, comme autant de fleurs dans la prairie du monde ? Vous le savez bien nous sommes chrétiens, et si aujourd'hui vous êtes dans cette église, nous ne pouvons pas passer notre temps à réfléchir sur la mort seulement au plan humain. Jamais nous n'en sortirons. La mort est un mystère. Mais il nous faut ouvrir l'Écriture, écouter ce que Dieu nous a dit, car l'Écriture est porteuse de sa Parole. Ce que nous lisons dans l'Écriture, c'est que la mort, comme le dit saint Paul, c'est l'œuvre du péché dans l'homme. A la première page de la Genèse, nous avons entendu ces mots, alors que nos premiers parents venaient de tourner le dos à Dieu, de s'en aller pour faire leur vie tout seuls, sans Dieu : "Tu mourras de mort". Oui, il faut nous mettre devant cette vérité : la mort avec son cortège de douleur, de pleurs et de peur, cette mort non pas tant biologique, mais touchant à tout ce qui fait la vie d'un homme, et pas seulement son corps, cette mort n'est pas l'œuvre de Dieu. Elle n'est pas non plus une plaisanterie. Elle est bien réelle, et nous en savons quelque chose, quand nous voyons des êtres chers terrassés par elle à nos côtés, et nous le saurons encore mieux quand sera venu notre tour. Oui, l'Écriture nous dit encore que "ce n'est pas Dieu qui a fait la mort, elle est entrée dans le monde par l'œuvre du diable". Mais "ceux qui nous ont quitté sont dans la main de Dieu".

La Parole du Seigneur ne dira pas beaucoup plus sur ce mystère de la mort, mais ce que nous trouvons à chaque page de l'Écriture, ce que nous célébrons nous-mêmes chaque dimanche, chaque jour dans l'eucharistie, dans toute prière, c'est un immense chant de victoire sur la mort, cette mort bien réelle qu'il nous est donné de côtoyer à certaines étapes de nos vies, en nous-mêmes, auprès de nous, cette mort, elle est vaincue. Et vous l'avez entendu dans ces lectures du jour. Peut-être que la page d'Isaïe vous a surpris : on parle d'un festin merveilleux où il y aura du bon vin et une bonne table dans l'au-delà. Et vous avez entendu encore les paroles de saint Paul : "Réconfortez-vous, consolez-vous les uns les autres dans vos peines par ces paroles". Et ce n'est pas là mince consolation, une consolation qui se donnerait à bon prix, parce qu'il faut quand même essayer d'espérer. Non, c'est la Parole de Dieu elle-même, et sa Parole est vérité. Vous l'avez entendu de la bouche de Jésus : "Viendra l'heure où les morts entendront la voix de Dieu et ils se lèveront de leurs tombeaux". Et nous seulement dans la vie de Jésus ce fut Parole, mais ce fut acte : Lui-même terrassé par la mort comme tout homme, Lui-même mis au tombeau pendant trois jours en est sorti vainqueur relevé par son Père.

Oui, frères et sœurs, nous n'en finirons pas de lire l'Écriture, et à toutes les pages, nous trouverons en annonce chez les prophètes ou en réalité dans la vie du Christ cette victoire tout aussi réelle que notre mort est réelle.

Je me suis surpris ces jours derniers en célébrant plusieurs enterrements, dont celui de cette jeune fille de vingt ans dont je vous parlais, à dire qu'un chrétien après tout, n'est pas meilleur que les autres dans la vie de tous les jours, il n'est pas plus charitable bien souvent, malheureusement, mais un chrétien, plus que tout, c'est quelqu'un qui garde en soi, malgré cette mort qui nous menace toujours, et qui menace ceux que nous aimons, c'est celui qui garde en soi cette petite flamme, cette petite étincelle : ce n'est pas vrai, le dernier mot n'est pas dit quand on porte un corps en terre, au contraire, tout commence, tout commence pour l'éternité. Mais, vous le savez bien, cette foi qui est la nôtre, cette foi aussi profonde et enracinée qu'elle soit en nous, est toujours très pauvre, très faible et très petite. Il ne faut pas avoir peur de cela. Nous ne sommes pas des surhommes devant la mort, devant ce scandale qu'elle est si souvent, et notre foi, nous la portons souvent à bout de bras, comme une petite lumière qu'on porte dans l'obscurité et la tempête.

J'aime à me souvenir d'un mot d'un de ces amis qui avait été bien malmené par des deuils dans sa famille, et qui écrivait dans ses notes intimes : "La foi au Christ ressuscité n'a jamais empêché mes larmes de couler, mais ne même temps mes larmes ne m'ont jamais empêché de contempler le Ressuscité et d'y croire." Voilà peut-être frères et sœurs, ce qu'est notre foi chrétienne en ce monde : à travers les pleurs, à travers nos peines qu'il ne faut pas nier et qui sont bien réelles, et j'ose même dire, qui sont comme une source de beauté dans le cœur d'une homme ou d'une femme, à travers toutes ces peines, il nous faut continuer de regarder la victoire qui nous est donnée, et d'y croire pour nous-mêmes, et d'y croire pour tous ceux qui autour de nous sont accablés par la mort.

La sainteté, cette sainteté que nous fêtions hier et que nous continuons encore de fêter aujourd'hui, ce n'est pas comme le disait une sainte : "arriver les mains pleines de nos bonnes actions mais c'est arriver devant Lui les mains vides". Et alors qu'on est terrassée par la mort, comme elle l'était elle-même à vingt-quatre ans, d'oser dire à tous ceux qui pleurent autour de soi, alors que l'on connaît la plus grande souffrance physique, et en même temps la nuit spirituelle et morale la plus totale : "Ne pleurez pas, je ne meurs pas, j'entre dans la Vie". C'était Thérèse de Lisieux. Et un spirituel oriental dit une chose très vraie, je crois : "Aimer quelqu'un, c'est oser lui dire, tu ne mourras jamais". Notre Dieu, vous le savez, n'est qu'amour, et cela pour chacun d'entre nous. La Parole qu'Il ne cesse de nous dire en son Fils Jésus, c'est ce mot d'amour : "Tu ne mourras jamais". Nous pouvons avoir confiance, nous pouvons avoir cette certitude que cela est vrai, parce que c'est l'amour du cœur de notre Dieu qui nous dit, nous redit et nous chante cela à chacun des pas de notre vie, et à ce dernier pas qu'est la mort. Alors, oui, la seule réponse que nous pouvons avoir dans la nuit, dans la tempête, dans la douleur même, c'est celle-là : "Je ne meurs pas, j'entre dans la Vie."

Ce jour est un jour de prière pour tous ceux qui nous ont quittés, et dont le souvenir est plus vif en nos cœurs, justement en ce jour qui leur est consacré où on laisse taire un peu toutes choses autour de soi pour penser davantage à eux. Et c'est bien normal. En même temps, frères et sœurs, si nous faisions au plus intime de nos cœurs, sans peut-être aller le crier sur la place publique, car ce sont des choses qu'on ne crie pas sur les places, oui, si nous faisions en ce jour, en même temps un jour de foi et d'espérance renouvelées en Jésus-Christ, en notre Dieu qui ne cesse de nous dire et ne cessera jamais de nous dire : "Non, tu ne mourras jamais, car je t'aime".

 

AMEN