RÉFLEXION SUR LE PURGATOIRE
Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

Ne vous désolez pas !
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e voudrais que nous réfléchissions ce matin sur deux mots de l'épître que Paul adressait aux Thessaloniciens et que nous venons d'entendre. Il s'agit de la première phrase : "Nous ne voulons pas que vous soyez ignorants au sujet des morts". C'est d'abord l'ignorance que je voudrais un instant évoquer avec vous. Nous ne savons pas de fait, avec les capacités de notre connaissance intellectuelle ou rationnelle ce qui se passe après la mort, ni même d'ailleurs au moment de la mort. Nous n'avons qu'une connaissance phénoménologique, de l'extérieur. Or, lorsque nous ne savons pas, nous imaginons, nous inventons, nous tombons dans une sorte de vision qui vient de nous-mêmes et qui, parfois, a bien peu de chance de correspondre à la vérité elle-même. Et même parmi le peuple chrétien, on en vient à douter de la raison même de cette célébration qui est moins la béatitude que nous fêtions hier pour les saints que l'ultime passage vers cette béatitude que le langage théologique, un petit peu compliqué c'est vrai, appelle le purgatoire. Alors je voudrais vous lire simplement et vous commenter brièvement un passage du Concile de Trente à propos de ce purgatoire, afin que nous puissions entrer dans une connaissance plus spirituelle, peut être moins émotionnelle de ce que nous célébrons aujourd'hui pour nos frères défunts.
"L'Église Catholique instruite par l'Esprit Saint a enseigné selon les Saintes Écritures et l'antique tradition des Pères, dans les Saints Conciles, qu'il y a un purgatoire et que les âmes qui y sont retenues et sont aidées par les intercessions des fidèles et surtout par le sacrifice propitiatoire de l'autel. Le Saint Concile prescrit aux évêques d'apporter tous leurs soins à ce que la saine doctrine du purgatoire transmise par les Saints Pères et les Conciles soit crue par les fidèles et enseignée par les pasteurs". Il ajoute : "Ils ne laisseront ni exposer ni répandre les idées douteuses ou teintées d'erreur. Quant-à celles qui n'éveillent que la curiosité ou la superstition, ou celles qui ont un relent de gain, ils les interdiront comme scandaleuses et blessantes pour les fidèles".
Soyons très attentifs à ce fait de l'ignorance car si nous avons une ignorance humaine du purgatoire, nous n'en avons pas une ignorance spirituelle dans la Foi. Le purgatoire est objet de Foi, non pas une invention pour faire peur, objet de foi, pourquoi ? Parce qu'il est un des éléments de l'éternité. Notre problème, notre malaise parfois ou nos malentendus sur la situation ou l'état de nos frères défunts vient justement de cette ignorance. Le purgatoire est un élément de la vie éternelle, pourquoi? Parce qu'il est "inscrit" au-delà de notre temps. Il ne peut pas être saisi dans notre chronologie, ni ne peut pas être compris dans nos concepts actuels de connaissance. Il ne peut pas, d'aucune manière, être mesuré. Nous avons, nous, une connaissance de notre propre vie qui est chronologique. Nous avons un passé, un présent, un futur. Il n'y a pas cela dans l'éternité mais il n'empêche que, dans l'éternité, il y a des éléments ou des états différents.
Le paradis est la vision totale et définitive de Dieu. L'enfer est l'absence, donc la souffrance, de cet amour éternel de Dieu et le purgatoire, que nous appelons passager bien que inscrit dans l'éternité parce qu'il ouvre à la vie éternelle dans la béatitude de Dieu. Alors, il faut bien saisir que lorsque nous célébrons la messe pour nos défunts, soit dans la liturgie de ce jour soit quotidiennement ou lors des obsèques, nous professons en même temps deux réalités de la foi Dieu les accueille réellement dans sa miséricorde, Dieu les prend dans sa pitié, dans sa tendresse, Dieu les comble de la paix, de la joie, du bonheur. Non pas la paix, la joie, le bonheur que nous connaissons, ou que nous imaginons, mais sa paix, sa joie, son bonheur qui sont pour nous objet d'espérance car nous ne le connaissons pas encore totalement, bien que parfois nous pouvons spirituellement et dans les évènements de notre vie les pressentir.
Nous affirmons donc que nos frères sont dans la vie de Dieu et, en même temps, nous prions pour eux, en même temps, nous intercédons comme l'Église nous le demande pour qu'ils soient délivrés des peines de leurs péchés et des derniers liens de complicité terrestre avec le mal. Alors, il ne faut pas saisir cela de façon chronologique comme un avant, et puis un après, mais comme un seul acte de foi qui est la miséricorde, la tendresse, l'amour de Dieu et la nécessaire purification pour entrer dans cet amour de Dieu. Si notre célébration d'aujourd'hui est bien sûr nourrie du souvenir de ceux qui nous ont aimés, avec qui nous avons vécu, elle est aussi catholique, c'est-à-dire que notre intercession se fait certes dans le souvenir de tel ou tel proche, mais elle a comme destinataire la totalité de nos frères défunts, cette partie de la communauté catholique qui est "encore", car il ne faut pas conceptualiser dans le temps, en état de purification, en train de vivre la dernière grâce que Dieu donne pour que nos frères humains puissent entrer dans la béatitude éternelle.
Le deuxième point sur lequel je voudrais un instant réfléchir avec vous m'est suggéré par la deuxième phrase du passage de l'épître aux Thessaloniciens : "Il ne faut pas que vous vous désoliez comme les autres, comme ceux qui n'ont pas d'espérance". Mais je vais d'abord attribuer cette conviction de Paul à nos frères défunts, à ces âmes, à ces êtres, à ces esprits pour lesquels nous prions parce qu'ils ne sont pas encore comblés totalement de la joie et du bonheur de Dieu. Le purgatoire, cette étape de purification qui est profondément positive, ne peut, en aucun cas, être traitée comme une punition de la part de Dieu puisque c'est le dernier don qu'il fait aux hommes pour qu'ils entrent dans la béatitude. Il ne s'agit donc pas d'une punition de nos péchés. Nous disons, et c'est la pure vérité, que dans le purgatoire il y a une souffrance. Mais à la différence de notre souffrance terrestre, il n'y a dans cette souffrance du purgatoire aucun élément, aucune possibilité de désolation, de désespérance, de révolte ou d'incompréhension. Pourquoi ? Parce que ces frères ne sont plus dans notre temps terrestre, ils sont déjà dans le temps de l'éternité et ils savent, dans une connaissance mystérieuse mais beaucoup plus vraie que toutes les nôtres, que cette souffrance qu'ils sont en train de vivre les prépare, les dispose immédiatement et totalement au mystère de Dieu. Il y a dans la souffrance des défunts au purgatoire l'objet même de la foi et de l'espérance. Et c'est pour cela qu'ils ne sont atteints par rien qui puisse les désespérer, par rien qui puisse les révolter ou les aigrir. Mais, simplement leur souffrance est habitée par une impatience d'amour, par une impatience de la vision de Dieu, par une impatience de bonheur.
Et en cela, ils vivent quelque chose qui est différent de notre propre souffrance qui, pour nous est si souvent révoltante, incompréhensible, désespérante, dégradante, parfois même lieu de l'absurde absolu, ce qui est aussi vrai. Alors, je crois qu'ils peuvent dans la prière et dans la justesse de la foi nous aider à vivre aujourd'hui ce que probablement la plupart d'entre nous vivront dans leur mort, cette intensité de souffrance purifiante. Ils peuvent nous apprendre que déjà, nous aussi, si nous ne sommes encore au porche du royaume, nous sommes déjà sur le chemin du royaume et que notre souffrance doit déjà pouvoir être vécue comme la leur dans une foi absolue, dans une certitude parfaite que Dieu vient et que nous allons vers lui, qu'Il vient beaucoup plus vite vers nous que nous ne marchons à sa rencontre. Nous pouvons leur demander, en priant pour eux comme l'Église le demande, en priant pour que toute notre charité, que toute notre espérance, notre piété soient aussi servies par Dieu dans leur propre souffrance et qu'elle puisse être adoucie ou abrégée. Nous pouvons les prier pour qu'ils nous apprennent à vivre dans nos souffrances terrestres cette participation spéciale de la souffrance du purgatoire et qui est de ne jamais succomber à la tentation du désespoir, de l'abandon de Dieu, de l'absurde, de l'inefficacité, de l'inutilité de nos souffrances.
Alors si vous voulez, frères, dans cette connaissance mystérieuse qui reste quand même une ignorance dans cette connaissance de la foi, que Dieu donne à nos frères défunts l'ultime don d'une purification, prions-les pour que nous comprenions que dès aujourd'hui, comme nous le disons familièrement, nous fassions un peu de purgatoire, non pas parce que nous souffrons, mais parce que dans notre souffrance, nous resterons fermement attachés quoiqu'il arrive à la venue de Dieu, à la promesse de voir Dieu et que toute souffrance qui est de fait négatrice, destructrice est aussi édifiante, constructive dans la mesure où elle tisse en nous, malgré l'apparence, la chair de l'homme nouveau, le tissu de l'homme éternel, cette profonde présence de la miséricorde et de la bonté de Dieu qui dépasse l'éternité pour s'incarner déjà en nous dans notre propre souffrance.
Mais il y a aussi un point commun entre la leur et la nôtre c'est la parole de Dieu qui est purifiante, avant notre propre souffrance morale ou physique. C'est la parole de Dieu qui nous purifie lorsque dans nos souffrances nous l'acceptons, nous l'accueillons, parce que cette parole de Dieu est un glaive à double tranchant, est un feu purifiant qui nous débarrasse lentement mais réellement des scories de l'homme ancien pour faire apparaître l'homme nouveau. Nos frères qui sont dans l'intensité brûlante de cette purification frémissent déjà de joie et d'allégresse parce qu'ils voient apparaître dans cette purification leur véritable visage, celui de l'homme nouveau, de leur être éternel, celui que Dieu contemple en eux depuis qu'ils existent et qu'Il accueillera dans son royaume. Cet être éternel sculpté définitivement dans cette période de purification et aussi taillé tout au long de notre vie par la parole même du Christ dans sa Pâque de mort et de résurrection.
AMEN