MA CHAIR REPOSERA DANS L'ESPÉRANCE

Is 25, 6-9 ; 1 Th 4, 13-18 ; Jn 5, 24-29
Défunts - (2 novembre 1979)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Notre-Dame de Massilières
Cimetière dans les bois

N

ous parlons le plus souvent de la mort, du point de vue de notre principe vital, de notre âme, de ce moment mystérieux où un voile se déchire, et où, soudain, nous entrons, d'une manière que personne ne saurait imaginer et prévoir, dans la présence même de Dieu, de la tendresse de Dieu.

Je voudrais, ce matin, vous parler de la mort du point de vue du corps, de cette enveloppe de chair, dans laquelle, au coeur de laquelle, nous passons plusieurs années de notre existence et qui est la première concernée par cet évènement de la mort. Du point de vue du corps, la mort est quelque chose de profondément tragique. Elle est cette souffrance, cette agonie, ce déchirement de l'être, jusque dans ses entrailles. Elle est ce choc, cette absence, ce vide, ce départ que nous éprouvons auprès d'un être cher.

Pour le chrétien, la mort, du point de vue du corps, est aussi quelque chose plein d'espérance et de paix. "Ma chair reposera dans l'espérance !" Ma chair, pas seulement mon âme. Ma chair, dans l'espérance !... Hier, en allant prier sur le tombeau de mon père, j'entendais à ce même moment, les oiseaux qui chantaient dans les arbres, la vie qui murmurait, qui bruissait tout autour dans le soleil, le vent et l'eau. Et j'étais frappé par cette complicité cosmique de la mort. Je veux dire que, à la mort, notre corps, notre chair, reprend sa place, une place distincte, à l'intérieur de cet univers, cet univers de lumière, de chants, cet univers aussi de souffrance, de difficultés, cet univers qui s'avance dans la paix mais aussi dans le gémissement toujours renouvelé de notre vie. Et, par la mort, nous sommes très profondément en communion avec le destin de cet univers, car cette terre, ces animaux, ces oiseaux, ces arbres, tout cet univers, lui aussi, va quelque part, lui aussi est traversé d'une attente et d'une espérance. Ainsi que le dit saint Paul : "c'est la création tout entière qui est dans les gémissements de l'enfantement !". Ce n'est pas seulement notre âme qui se détacherait de la dépouille mortelle, comme on le dit quelquefois, pour retourner dans le pur royaume de la pensée, de l'amour, auprès de Dieu, dans l'invisible. C'est aussi notre chair, en communion avec l'univers tout entier, qui dans une grande espérance, dans un grand élan, aspire, appelle un accomplissement, désire d'un grand désir que toute la destinée de cet univers matériel, dans ce qu'il a de plus charnel, s'accomplisse.

Le Christ est ressuscité. Cela ne veut pas dire que le Christ, dans sa partie spirituelle et divine, est retourné auprès du Père. Cela veut dire que le Christ s'est relevé, vivant, d'entre les morts, avec sa chair, entraînant avec Lui le monde tout entier. Notre foi en la Résurrection n'est pas une foi en une survie purement spirituelle. Notre foi en la Résurrection du Christ, comme prémices de la résurrection du monde entier, et pas seulement de l'humanité mais de tout l'univers, du cosmos dans sa totalité, notre foi en la Résurrection du Christ, c'est la foi en l'épanouissement total de toutes choses en Lui. Il est le premier-né d'entre les morts. Il est le premier-né d'une création nouvelle. En Jésus-Christ, au matin de Pâques, c'est tout l'univers, dans sa plus petite matérialité, dans sa profondeur la plus corporelle, la plus charnelle qui est concernée.

"Ma chair reposera dans l'espérance!" Nous chantons cela le Samedi Saint, quand le Christ est au tombeau et que, déjà, les premiers frémissements de la Pâque se font sentir. Et bien, frères et soeurs, comme nous le chantions tout à l'heure, c'est notre Samedi Saint, le Samedi Saint de l'univers tout entier, de chacun des êtres chers qui nous précèdent, de chacun d'entre nous, car l'univers tout entier, tous les défunts, tous les morts, tout cet univers cosmique frémit déjà dans l'attente de sa résurrection. Le Christ vivant, vivant dans sa chair, est la semence de la gloire. Il est les prémices de ce renouvellement radical de toute chose. Il est le ferment par lequel tout va être transformé et retrouvera la vie. Cet immense peuple de l'univers, à travers les générations et les millénaires, cet immense peuple de toute chose, depuis la plus humble pierre jusqu'à l'homme le plus accompli, cet immense peuple des générations, cette procession de toutes choses, s'avance vers Quelqu'un, vers cet accomplissement où Dieu "sera tout en tous", où Il sera Dieu resplendissant dans notre propre chair.

Et tout à l'heure, quand nous allons recevoir, dans ce pain et dans ce vin, le Corps et le Sang du Christ Ressuscité, son Corps vivant pour toujours, son Corps éternel, son Sang qui, pour toujours, palpite de vie, pour chacun de nous et pour l'univers tout entier, quand nous allons recevoir ce corps ce sang du Christ, c'est la première cellule de l'univers nouveau qui nous est communiquée. C'est un morceau de notre univers ancien, de cet univers encore soumis à la souffrance et à la mort, un peu de pain susceptible de se décomposer, un peu de vin fragile. C'est un morceau de notre univers que le Christ, déjà, a pris dans son Royaume, a assumé pour que sous les apparences du pain et du vin, ce soit déjà Lui, le Monde Nouveau, le monde de son propre corps, le monde de son propre sang, car nous serons tous, et l'univers tout entier sera le corps du Christ, le Christ total. Et nous serons membres les uns des autres, et nous le sommes déjà car, en communiant au corps et au sang du Christ, c'est déjà l'homme nouveau, c'est déjà l'univers nouveau qui se construit, pas seulement dans notre coeur mais aussi dans notre chair.

Voilà pourquoi ceux qui nous précèdent se sont endormis, à travers peut-être une immense souffrance et à travers ce terrible déchirement de la séparation et de l'absence. Ils se sont endormis dans la paix. Ils se sont endormis dans le sommeil de l'espérance de leur propre chair. Oui, leur chair repose dans l'espérance. Ayons, nous aussi, dans notre cœur et dans notre chair, cette espérance qui monte, frémissante. Nous sommes promis, tous, tout entiers, à la gloire du Christ.

 

AMEN