DIEU VIENT HABITER NOTRE EXPÉRIENCE DE LA MORT

Qo 12, 1-7

Vigile - (2 novembre 1984)

Homélie du Jean-Philippe REVEL

D

ans le livre de l'Ecclésiaste, après avoir évoqué toutes les vanités du monde : vanité des richesses, vanité des honneurs, vanité du pouvoir, l'auteur nous parle enfin de cette ultime découverte que tout est vanité, qui s'appelle l'usure de la vieillesse et du temps et finalement de la mort. J'aime beaucoup ce texte, non seulement parce que c'est un admirable poème, mais parce qu'il est très important et merveilleux de penser que Dieu accueille dans la Bible, dans ce livre qui est sa Parole, toute l'expérience humaine. Et de même qu'Il a accueilli la révolte de Job devant la souffrance injuste, de même qu'Il accueille la passion amoureuse du Cantique des cantiques, Dieu accueille aussi ce poème un peu désespéré et désabusé de l'Ecclésiaste devant le temps qui fuit, devant l'homme qui s'use et la mort qui approche.

       Nous faisons tous cette expérience de l'usure du temps, de ces jours qui, petit à petit, font que notre être se désagrège, quand "se courbent les hommes vigoureux" et "qu'on redoute la montée", et qu'il nous est de plus en plus difficile de vivre parce que notre énergie diminue et que nous sentons en nous que "le jour baisse aux fenêtres", avant que ne "s'arrête la voix de l'oiseau" par ce que la mort se fait plus proche. Et en même temps, comme il est dit dans ce poème, nous sentons qu'autour de nous le monde continue à vivre, qu'au moment où la vie semble quitter ceux que nous aimons et nous quitter nous-mêmes, en même temps la nature reste comme impassible et même ressuscite dans le printemps car "l'amandier est en fleurs, et la sauterelle est repue, et le câprier donne son fruit". Et il y a quelque chose d'irrémédiable dans ce temps qui s'en va, on sait que "la jarre va se casser à la fontaine" et "la lampe d'or se briser", et notre gorge se serre et nous avons peur du lendemain, parce que "viennent les mauvais jours" et "nous avons des frayeurs en chemin".

       Ce sentiment pourrait nous sembler trop humain, presque païen. Et voilà que Dieu le recueille avec délicatesse, avec tendresse, dans son Livre, dans sa révélation, car, même à travers cela, Dieu nous parle et s'adresse à nous. Vous voyez, frères et sœurs, Dieu est infiniment proche de tout ce que nous éprouvons et de tout ce que nous vivons. Et quand nous avons l'impression que notre vie est déchirée parce que des êtres chers nous ont été arrachés, quand nous avons l'impression aussi que notre propre vie, à nous, nous échappe parce que la mort se fait plus proche, ce qu'il peut y avoir de crainte ou d'angoisse, ce qu'il peut y avoir de déchirement dans notre cœur, tout cela n'est pas étranger à la tendresse de Dieu. Dieu partage avec nous toute cette expérience humaine dans ce qu'elle a de douloureux et, à certains moments, de très obscur.

       Et non seulement Dieu a recueilli dans son Livre toutes ces pensées des hommes, toute cette expérience humaine, mais encore Il l'a Lui-même vécue. Il est venu sur la terre pour pleurer avec ceux qui pleurent, pour avoir peur avec ceux qui ont peur, pour craindre la mort et son approche. Le Christ a pleuré sur Lazare et Il a eu une sueur de sang à Gethsémani, et Il a supplié "que cette coupe passe loin de moi", et Il a connu cette déréliction de la croix quand Il s'est écrié : "Mon Dieu, pourquoi m'as-Tu abandonné ?" Tout cela, qui nous semblerait indigne de Dieu, le Christ Jésus l'a vécu avec nous. Et Il le vit aujourd'hui encore avec nous. Il n'y a pas de souffrance humaine, pas de douleur humaine qui ne soit étrangère au cœur de Dieu. Quelle que soit votre tristesse et peut-être votre désespoir, le Seigneur le prend en Lui. Il fait, pas à pas, ce chemin avec chacun d'entre nous.

       Et c'est pourquoi la réponse que Dieu nous donne et qui n'est pas une manière trop facile de négliger toute cette expérience humaine, ou de la dépasser, la réponse que Dieu nous donne, au cœur de ce pas à pas qu'Il a avec chacun d'entre nous, est infiniment précieuse. Dieu qui a pleuré avec nous, Dieu qui a eu peur comme nous, Dieu qui s'est approché en tremblant de la mort comme nous, nous dit : "J'essuierai toute larme de vos yeux". (Apocalypse. 21,4) Cette réponse de Dieu jaillit du fond de cette tendresse avec laquelle Il a partagé toutes nos souffrances. Il sait de quoi Il nous parle. Ce n'est pas du haut d'une éternité plus ou moins indifférente ou bienveillante que Dieu nous parle. "J'essuierai toute larme de vos yeux". Cette promesse, c'est celle à laquelle nous pouvons nous raccrocher quand il me semble que tout nous est arraché, que tout est perdu.

       Peut-être avez-vous vu une pièce de théâtre de Julien Green, ce grand chrétien qui a vécu si profondément l'expérience de la foi, une pièce de théâtre qui s'appelle "Sud". A la fin, quand tout semble se désagréger parce que celui qui était le héros de cette pièce finit par mourir désespéré, et apparemment en dehors de toute lumière et de toute foi, celle qui l'aimait a cette dernière parole qui est la conclusion de la pièce, et qui est toute l'espérance chrétienne : "Dieu essuiera toute larme de nos yeux".

       J'ajouterai encore cette autre parole de l'Écriture, cette autre promesse du Christ, qui me semble correspondre étroitement au texte de l'Ecclésiaste parce qu'elle vient nous chercher au même niveau où ce poème a retenti dans notre cœur et notre vie. Dans l'Apocalypse, Jésus nous dit : "Je me tiens à la porte et je frappe, et si vous entendez ma voix, j'entrerai chez vous pour souper, moi près de vous, et vous près de moi". (3,20)

       C'est à nous qui souffrons de cette usure de notre être, de cette apparente décomposition de toute chose autour de nous et dans notre propre vie, que Jésus a promis d'entrer chez nous pour souper, Lui près de nous, nous près de Lui, quand Il aura, pour toujours, essuyé toute larme de nos yeux.

       AMEN