VIVRE DANS L'AMOUR CRÉATEUR DE DIEU

Sg 11, 23-12,2

Vigile - (2 novembre 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

'Église nous propose aujourd'hui cette page bien connue de notre cœur, une des plus belles de l'évangile, cette page de miséricorde où Jésus, traversant la ville de Jéricho, s'arrête pour demeurer chez un pécheur, et pas n'importe quel pécheur, chez Zachée, le chef des publicains c'est-à-dire une sorte de bandit et même de chef de gang ! En parallèle, et en quelque sorte en filigrane de ce texte que nous connaissons si bien, nous est proposée, nous l'avons entendue tout à l'heure, une très belle page du livre de la Sagesse. Et c'est à partir de ce texte que nous connaissons beaucoup moins mais qui est d'une très grande profondeur que je voudrais méditer avec vous aujourd'hui.

       Ce texte nous propose plusieurs aspects du mystère de la création, mais tout d'abord qu'en vérité l'acte créateur de Dieu n'est pas seulement quelque chose qui se situe au commencement, dans un lointain passé, à l'origine du monde, mais que cet acte créateur est en permanence présent à chacune de ses créatures. Écoutez plutôt : "Comment une chose subsisterait-elle si Tu ne l'avais pas voulue ? comment ce que Tu n'aurais pas appelé pourrait-il être conservé dans la vie" ? Frères et sœurs, être créés par Dieu, c'est à tout instant se recevoir de la main créatrice de Dieu. Dire que nous sommes créés, ce n'est pas seulement une vision chronologique des évènements selon laquelle il y aurait d'abord le Créateur et puis un acte de création, après quoi la créature pourrait subsister et vivre pour son propre compte. 

       La création, c'est cette permanence de la présence de Dieu dans le tréfonds de nous-mêmes, présence par laquelle Dieu nous donne à tout instant le mouvement, la vie et l'être, comme disait saint Paul aux Athéniens. Tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons, la moindre palpitation de notre esprit ou de notre cœur, sont immédiatement soutenus par la présence vivifiante de Dieu. Etre une créature, c'est être contre les mains de son Créateur à tout instant pour la plus humble des actions que nous opérons, pour le plus petit et infime des tressaillements de notre être, que nous dormions ou que nous soyons réveillés, que nous agissions ou que nous nous reposions, que nous pensions ou que nous nous arrêtions de penser. Quoi que nous fassions, tout cela sort de manière quasi immédiate de cette présence agissante, créatrice de Dieu en nous. Ceci qui est enseigné clairement par ce texte du Livre de la Sagesse, est tout à fait fondamental pour que nous puissions comprendre jusqu'au bout quels sont les rapports entre Dieu et nous. 

       Le livre de la Sagesse nous enseigne encore une deuxième vérité : "Tu aimes, Seigneur tout ce qui existe, car si Tu n'avais pas aimé, si Tu avais haï quelque chose que ce soit, Tu ne l'aurais pas créée, Tu ne l'aurais pas façonnée, formée". Si Dieu nous a créés, si Dieu sans cesse nous crée et nous façonne, si Dieu est sans cesse présent comme source de notre être et de notre vie, c'est parce qu'Il nous aime. Il n'y a pas d'autre raison que nous puissions assigner à cet acte créateur permanent de Dieu au fond de nous-mêmes que son amour pour nous. Dire qu'à tout instant notre vie jaillit de la présence vivifiante de Dieu, c'est dire que nous sommes à tout instant soutenus par l'amour de Dieu, entre les mains de l'amour de Dieu. Si Dieu ne nous aimait pas, pourquoi nous aurait-Il faits ? Et par conséquent toute créature, tout ce qui existe sous le ciel, depuis la créature la plus humble, depuis le plus petit caillou jusqu'aux créatures les plus merveilleuses que sont les anges, en passant par tous les animaux et à leur tête nous-mêmes les hommes, tous nous sommes l'objet de l'amour de Dieu, d'un amour plein de sollicitude et de tendresse qui est, à tout instant, présent à nous, et c'est cet amour qui nous fait vivre.

       Alors, se savoir créé, ce n'est pas être entre les mains d'un potentat qui passerait arbitrairement ses fantaisies sur ses créatures. Etre créé, c'est reposer dans un amour fondateur, dans un amour fondamental, un amour qui est premier par rapport à tout ce que nous sommes et pouvons être, parce que c'est à cause de cet amour que nous sommes là. C'est-à-dire que toute notre vie repose sur une certitude et sur une confiance : c'est parce que nous sommes aimés que nous existons. Alors notre existence prend l'allure, la coloration, la signification et toute la splendeur d'un objet de l'amour de Dieu. Nous sommes aimés, et c'est pour cela que nous respirons, que nous pensons, que nous vivons. Le même livre de la Sagesse, dans un autre passage plus célèbre (1,13-14), nous dit que Dieu n'a pas créé la mort, car Il ne peut pas vouloir la fin de ce qu'Il a aimé. Il a tout créé pour être les créatures du monde sont pour le salut, en elles il n'y a aucun poison de mort. Puisque Dieu nous a fait par amour. Il ne peut que vouloir, par ce même amour, que nous allions jusqu'à l'accomplissement de notre être. Et en ce jour où nous faisons mémoire de nos défunts, il est bon que nous pensions avec cette certitude, avec cette force que l'amour de Dieu qui les a créés, l'amour de Dieu qui les a soutenus dans l'être ne peut pas vouloir leur mort. L'amour de Dieu ne peut accepter aucun poison de mort dans ceux qu'Il aime, parce que Dieu aime chacun d'entre nous, Dieu veut que chacun d'entre nous soit pour la vie, et pour une vie qui ne s'arrête pas, étranglée par la mort, mais pour une vie qui n'a pas de fin comme l'amour de Dieu est sans fin.

       Le texte du livre de la Sagesse poursuit encore son enseignement. Parce que Dieu nous a créés et nous a créés par amour et par conséquent parce qu'Il veut nous faire subsister dans cet amour, subsister aussi longtemps que durera cet amour, et donc sans fin, au-delà de la mort, pour cela cet amour créateur de Dieu est rempli de miséricorde et de pitié : "Tu as pitié de nous, parce que Tu peux tout". Précisément parce que Tu es le Créateur, Tu as pitié de nous. Et "Tu nous épargnes parce que nous sommes à Toi". Parce que nous sommes entre les mains de Dieu, Dieu ne va pas nous rejeter, nous repousser, même à cause de notre faute et à cause de notre péché. Dieu ne veut pas la mort, Il ne veut pas la mort corporelle.

       Il ne veut pas non plus la mort de notre cœur. Ézéchiel disait : "Dieu ne veut pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive" (18,23). Et c'est ceci que nous répète ce texte de la Sagesse : "Si Tu reprends ceux qui tombent, ceux qui pèchent, c'est peu à peu, les avertissant, les rappelant à Toi afin qu'ils comprennent que c'est leur péché qui est source de mort, que c'est leur péché qui est en train de les détruire". Dieu ne punit pas Dieu rappelle à la vie, Dieu ne se venge pas : Dieu essaye de sauver, Dieu ne châtie pas, Dieu essaye de nous faire comprendre où est le mal qui nous ronge, où est le manque d'amour qui nous détruit. Dieu veut nous sauver de la mort spirituelle, et c'est pour cela que Dieu met le doigt sur notre péché, pour nous faire comprendre ce qui est mauvais pour nous, ce qui nous abîme et ce qui nous enlève à la source vraie de la vie. "Tu avertis les pécheurs, Tu leur rappelles en quoi ils pèchent pour qu'ils se débarrassent du mal et qu'ils croient en Toi, Seigneur". Pour que nous puissions nous dépouiller de ces tentations et de ces fausses envies qui nous détournent du vrai bien, afin que nous croyions dans le Seigneur, c'est-à-dire que nous nous appuyions sur cette certitude de son amour créateur.

       Frères et sœurs, non seulement Dieu ferme les yeux sur nos péchés, comme il est dit dans ce livre de la Sagesse, mais encore Il redouble d'amour pour le pécheur. Et c'est là que l'évangile vient accomplir ce qu'entrevoyait le sage de l'Ancien Testament, l'évangile vient l'accomplir parce que Jésus non seulement ferme les yeux sur le péché, non seulement Il épargne le pécheur, mais Il le sauve, Il le transfigure, Il le transforme comme Il l'a fait pour Zachée. Zachée était perdu et il est sauvé, Zachée était enfermé dans sa malhonnêteté, dans sa violence, dans son manque d'attention et d'amour pour les autres, dans cette façon qu'il avait d'écraser et de piétiner le pauvre et le faible pour s'enrichir et pour se glorifier. Zachée était enfermé à l'intérieur de ce péché, et Jésus est venu illuminer sa demeure par sa présence, Il est venu changer son cœur, le transformer, le transfigurer, en faire un saint, en faire un disciple. C'est cela l'amour créateur de Dieu, cette présence permanente de l'amour de Dieu au fond de notre cœur, c'est cela cette vie qui jaillit à tout instant des mains de Dieu et qui nous fait vivre de cet amour qui nous créé et nous recrée, qui nous a donné la vie et qui nous transfigure au-delà de nos refus de vivre, au-delà de tous ces péchés qui sont, chaque fois, un poison et un germe de mort que nous inoculons à la création vivante de Dieu. Oui, nous sommes sortis vivants des mains de l'amour de Dieu, et à tout instant Dieu nous donne d'être des vivants. Et quand nous cessons de vivre parce que nous refusons les sources de la vie, Dieu nous rend indéfiniment cette présence vivifiante. Dieu nous pardonne, nous rend la même vie que nous n'avions pas su garder.

       Frères et sœurs, que cette certitude, cette force, cette confiance habitent dans notre cœur. Nous sommes à tout instant entre les mains de Dieu, et ces mains sont des mains d'amour, ce sont des mains de miséricorde et de pardon.

       AMEN