LE MYSTÈRE DE LA SAINTETÉ
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année C (1er novembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Cortège des bienheureux
On pourrait croire que cette fête de la Toussaint est uniquement de contenu positif, c'est le désir du bonheur, c'est la plénitude de Dieu, mais c'est un peu plus compliqué. Je voudrais me servir d'un auteur sérieux, madame Simone Weil, philosophe, l'ancienne secrétaire du Général de Gaulle, qui a consigné dans ses carnets une pensée intéressante. Elle part en guerre contre les pessimistes : "Dire que le monde ne vaut rien, que cette vie ne vaut rien et donner pour preuve le mal, c'est absurde, car si tout cela ne vaut rien, de quoi le mal nous prive-t-il ? Ainsi, la souffrance dans le malheur et la compassion pour autrui sont d'autant plus pures et plus intenses que l'on conçoit mieux la plénitude et la joie". C'est très fort. La compassion n'est pas le fait de verser des larmes avec ceux qui pleurent, mais c'est d'avoir une telle idée du bonheur que l'on est capable de compatir. La force même du bonheur que l'on a dans le cœur est la force même de la compassion. "De quoi la souffrance prive-t-elle celui qui est sans joie ? Si l'on conçoit la plénitude de la joie, la souffrance est encore un rapport à la joie comme la faim à la nourriture". Cette petite sentence dit tout sur le sujet et mérite quelques commentaires.
Simone Weil, même si elle ne s'y réfère pas renvoie directement aux Béatitudes. Quand Jésus inaugure son annonce du Royaume, il fait une énumération de tous les cas de la souffrance humaine et il dit : "Heureux". Jésus au milieu de cette foule qui est pleine de malheureux, de miséreux, est capable de discerner leurs souffrances, leurs misères et leurs détresses. C'est magnifique que nous, chrétiens, nous sachions que le premier regard de Jésus entamant sa vie d'annonciateur du Royaume ce soit un regard sur la misère et la détresse humaines. Quand il voit tous ces gens qui pleurent, qui souffrent, qui sont persécutés pour la justice et le Royaume, il veut leur faire voir que c'est dans cette détresse même qu'il est venu agir pour transformer quelque chose de notre condition humaine.
Les Béatitudes malheurs du monde désignent d'abord la souffrance de l'homme et c'est pour cette raison qu'elles nous touchent. Jésus voit exactement et lui, et la foule, la détresse et le désarroi dans lequel ils sont. Non seulement, il voit la détresse de ces hommes et de ces femmes qui le suivent, mais lui-même ne peut pas s'empêcher de leur faire sentir qu'en lui, dans son propre cœur, il y a une certaine détresse. Il y a du manque dans l'humanité, c'est vrai, mais pourquoi Dieu est-il sensible à cela ? C'est parce que lui-même souffre d'un manque. Ce n'est pas de la même manière que nous, mais c'est parce que Dieu souffre de ce que cette humanité n'est pas encore parvenue à la plénitude, que cette souffrance et ce besoin intérieur de Dieu le rend solidaire et le lie au destin de cette humanité. Pourquoi Jésus s'est-il incarné ? ce n'est pas pour venir parader et se pavaner. Quand il vient dans l'humanité, c'est parce qu'il veut que sa propre existence humaine soit la manifestation du désir en creux, de la souffrance qu'il y a dans le cœur de Dieu qui voit que son projet et son salut ne sont pas encore accomplis pour toute l'humanité. On peut donc dire, même si c'est un peu paradoxal, que Dieu souffre de ce que son Royaume ne soit pas encore là en plénitude. Les Béatitudes, c'est la conjonction des deux manques et des deux souffrances, et des deux détresses vis-à-vis de ce qui se passe dans le monde, celle des hommes qui en sont les victimes, celle du Christ qui la contemple et qui la vit dans sa propre chair, et qui en est aussi la victime. Ces deux liens de souffrance et de détresse sont exactement ce qui constitue la compassion de Dieu pour l'humanité.
La source de la sainteté ce n'est pas le désir qu'aurait l'homme de s'imposer, de se manifester comme étant le plus fort, comme celui qui est vainqueur et victorieux de toutes les épreuves, la compassion de Dieu pour l'homme c'est la rencontre d'un homme qui souffre avec un Dieu qui connaît aussi dans sa chair la même souffrance. C'est cela qui fait compatir, c'est-à-dire "souffrir avec". La racine de la sainteté c'est la compassion de Dieu. Pour les hommes la compassion c'est souvent le désespoir en se laissant envahir par la souffrance de l'autre. Nous vivons souvent la compassion de cette façon-là. Etre anéanti avec celui qui souffre n'est pas la véritable compassion, c'est le naufrage. Mais quand Dieu vient et compatit avec la souffrance des hommes, il dit : "Heureux". Il dit que quoi qu'il arrive à cette humanité qu'il a créée, il ne renonce pas à son projet de salut. La souffrance des hommes s'impose à Dieu comme une sorte de défi, et le salut ne sera pas une œuvre uniquement extérieure, mais aussi un salut intérieur en souffrant lui-même avec les hommes.
La racine, l'énergie de la sainteté, c'est la compassion divine. Dieu a une manière bien précise de la façon de vivre à nos côtés, non pas en observateur de nos souffrances, mais en compatissant à notre propre souffrance, en recevant de nous quelque chose qui lui fait dire que cela ne peut pas se terminer ainsi. C'est cette résilience divine qui est la source de la sainteté. La résilience c'est le fait que d'être affronté à un malheur, on peut en trouver une force et un dynamisme nouveau et cela nous propulse au-delà du simple fait de nous laisser écraser par ce malheur. Oui, Dieu est résilient et bien plus que nous. "C'était nos souffrances qu'il portait", ce n'est pas de la littérature. Dieu a assumé toute la souffrance humaine et nous le croyons et nous le prions à cause de cela. La résurrection est la continuation pour porter la souffrance de toute l'humanité.
Frères et sœurs, cela nous donne aux uns et aux autres une approche extraordinaire du mystère de la sainteté. Si nous croyons que la sainteté est seulement le moyen d'échapper à la condition humaine en général avec tous les ennuis qui jalonnent notre existence et celle de nos proches, si la gloire et la sainteté sont une échappatoire à la souffrance, le christianisme serait une sorte d'énorme mensonge et une énorme imposture. Mais parce que Dieu accepte de partager dans la compassion réelle (le meilleur commentaire des Béatitudes c'est la croix), en allant plus loin qu'une parole annoncée aux autres dans la chair du Sauveur crucifié il manifeste ce qu'est la sainteté chrétienne. Comme vous le voyez, et c'est ce que disait si bien Simone Weill, la souffrance et le mal ne sont pas des motifs suffisants pour dire que la vie ne vaut rien. C'est dans la pureté et la profondeur de ce sens du bonheur que Dieu nous a révélé que la souffrance n'était pas le dernier mot et que la création malgré sa souffrance et le mal auraient finalement comme mission de s'accomplir dans une plénitude que Dieu seul peut nous donner.
AMEN