LE BONHEUR EST UN DON

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année B (1er novembre 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Recevoir

 

Frères et sœurs, à votre avis, pourquoi les Béatitudes, ce magnifique texte que nous venons d'entendre, pourquoi a-t-il un tel succès et spécialement dans le monde actuel ? Effectivement, les chrétiens aujourd'hui quand ils veulent dire quelque chose d'original et de radicalement nouveau par rapport à ce qui se passe dans le monde, au difficultés, aux souffrances, etc … en reviennent toujours d'une manière ou d'une autre, aux Béatitudes. Même si ce n'est pas, avouez-le, un texte tellement réjouissant que les circonstances des gens à qui cela est adressé : pleurer, avoir faim de justice, être dans la misère, pratiquer la douceur alors qu'on est persécuté, même si ce n'est pas dans un contexte toujours facile, cela paraît comme une sorte de drapeau, de manifeste auquel on se raccroche de toutes ses forces.

Pourquoi donc un tel succès ? J'ai une hypothèse. A mon avis, c'est parce que c'est dans l'inconscient chrétien la version aménagée des Droits de l'Homme. En effet, dans le monde civil, on défend les Droits de l'Homme qui sont devenus une charte de référence presque incontournable et gare à celui qui voudrait contester. Nous les chrétiens, on se dit que les Droits de l'Homme, oui, mais on a quelque chose de plus fort, on a les Béatitudes. En lisant de près la déclaration des Droits de l'Homme dans l'une ou l'autre de ses formules, il y a une chose qui mérite d'être notée, c'est que dans aucune des deux déclarations, il n'y a le mot qui est la clé des Béatitudes. On n'y trouve pas le mot "bonheur". Celle de 1789, je n'insiste pas, on n'y pensait même pas, il n'était pas question de définir à cette époque-là le bonheur comme un droit de l'homme, et même celle de 1948, le mieux qu'ils aient fait, c'est l'article 25 : "Toute personne a un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé son bien-être et celui de sa famille, notamment pour l'alimentation l'habillement, le logement, les frais médicaux ainsi que les services sociaux nécessaires : sécurité en cas de chômage, de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse, ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance et par suite de circonstances indépendantes de sa volonté".

Autrement dit, je pense qu'il y a des gens qui se diraient que finalement, bien-être, bonheur, c'est la même chose. Mais, c'est tout le problème. Est-ce que le bien-être c'est le bonheur ? Si l'on en juge par notre société actuelle, qui à certains moments est une société née dans tout ce qu'il faut pour assurer le bien-être, on n'a pas tellement l'impression que ce bien-être soit l'équivalent du bonheur. Beaucoup de ménagères, de femmes d'intérieur, de femmes au travail, considèrent que leur lave-linge ou leur lave-vaisselle leur apporte le bonheur. Elles cherchent généralement ailleurs. Le bien-être est une chose, qu'on dise qu'on y a droit, cela se défend, qu'on le réalise, rien n'est moins sûr, mais en tout cas, ce dont on est convaincu, c'est qu'entre bien-être et bonheur, il y a une petite marge.

Je vais faire un procès de tendance. La tendance des chrétiens serait de dire : humainement les sociétés ont eu différents droits pour sauvegarder l'épanouissement le bien-être, la liberté et toutes les données qui sont décrites dans les Droits de l'Homme, mais nous les chrétiens, nous aurions apporté un petit plus qui est le droit au bonheur puisque Jésus précisément dans les Béatitudes dit : "Bienheureux". Et il insiste huit fois, cela qui veut dire que pour lui, c'est le bonheur la réalité centrale de son message, de son Royaume, et si nous aujourd'hui nous sommes chrétiens, c'est parce que nous défendons quelque chose que les sociétés curieusement ont oublié, c'est le droit au bonheur.

De fait, cela pourrait être assez séduisant. Les sociétés envisagent les moyens de faire que les choses ne se passent pas trop mal, donc elles reconnaissent les droits au bien-être de la famille, à la liberté, de présomption d'innocence, et ensuite, le christianisme comme la cerise sur le gâteau viendrait apporter le droit au bonheur. Je crois que ce tableau et faux. En effet, il y a déjà un petit indice chez Jacques Maritain, c'était un très grand chrétien, on commence à envisager plus ou moins sa béatification, et ayant une femme juive, il avait dû fuir aux Etats-Unis pendant la guerre. Missionné par le Général de Gaulle, il a été très proche des premières grandes réunions pour l'élaboration des Droits de l'Homme.Il raconte qu'un jour, faisant partie d'une commission française à l'Unesco pour juger de la viabilité de ce texte et il écrit : "Pendant l'un des réunions, où l'on discutait des Droits de l'Homme, quelqu'un manifesta son étonnement de voir que certains défenseurs d'idéologie violemment opposées s'étaient mis d'accord pour rédiger une liste de droits". C'est vrai que la liste des Droits de l'Homme a été élaborée et approuvée aussi bien par la Russie soviétique de Staline que par l'Amérique et la France de la quatrième république. Quelqu'un s'en étonnait et on répond : "Mais oui, nous sommes d'accord sur ces droits, à condition qu'on ne nous demande pas pourquoi". C'est génial, et c'est là le problème.

Que sont ces droits ? ce sont des possibilités, des capacités, c'est tout ce dont on a besoin comme homme pour essayer de mener sa vie et son existence personnelle. C'est pour cela qu'on défend le droit à la liberté d'expression, le droit à la liberté religieuse, le droit aux conditions minimales de sécurité, mais les Droits de l'Homme, pardonnez-moi l'expression, ce n'est que cela ! Les Droits de l'Homme, c'est un outillage, c'est le moyen de mettre en œuvre chez chacun, sa vie, ses projets, et les Droits donnent des balises, des limites, des orientations, reconnaissant des capacités, mais rien de plus. Je comparerais volontiers les Droits de l'Homme à la Twingo ! Il faut inventer la vie qui va avec. La Twingo ne fait pas le bonheur, mais elle donne de l'outillage pour se déplacer. Les Droits de l'Homme c'est extraordinaire, mais à condition qu'on ne nous demande pas pourquoi. Quand on réclame des droits aujourd'hui, soit, mais à condition "qu'on ne nous demande pas pourquoi" ! Or, c'est là que s'introduit a question du bonheur, car il ne se déduit pas des droits que l'on a. On peut avoir la cuisine la plus extraordinaire, les enfants les plus charmants, mis dans les écoles les plus chics et un mari très gentil, et on peut ne pas être heureux. Cela ne va pas de soi.

Le bonheur ne fait donc pas partie des droits. Certes, on va tout faire pour que les gens puissent accéder au bonheur, mais on peut inventer n'importe quelle législation, cela ne donne pas le bonheur, car les Droits ne sont qu'un moyen. Il faut évidemment qu'ils soient respectés, qu'ils soient tenus, mais les Droits ne donnent pas le bonheur. Pourquoi ? parce que le bonheur n'est pas l'objet d'un droit. C'est peut-être une des expériences les plus difficiles dans l'humanité, c'est de croire que le bonheur n'est pas simplement assimilable ou malléable dans un moule juridique de droits. Il y a des gens qui vivent dans des situations très difficiles, assez contraignantes, et qui ont le bonheur. Le bonheur n'est pas un droit, et c'est cela l'originalité des Béatitudes, le bonheur n'est pas un droit parce que le bonheur est un don, c'est une grâce. Comme chacun sait, le don ou les grâces ne se régulent pas par des droits. Quand on est heureux, et c'est la véritable expérience même au plan naturel, sans passer encore par la grâce, la première perception que l'on a de ce bonheur, c'est qu'on ne l'a pas mérité, il n'est pas un dû. Le bonheur ne s'achète pas, il ne se paie pas, il ne se fabrique pas, le bonheur il est donné. C'est cela exactement l'originalité des Béatitudes, le Christ dit à ces hommes et ces femmes qui sont dans toutes les situations qu'il décrit, ils ont faim, ils ont soif, ils subissent l'injustice, ils subissent l'oppression politique, et il leur dit : il y a une chose qui pourra toujours vous être donnée, et c'est ce que je vous annonce. Le message chrétien, c'est d'abord cela. Certains auteurs, certains philosophes avaient déjà eu une certaine vision du bonheur, intéressante, parfois discutable, parfois même franchement désagréable. Le bonheur dans la cité de Platon ne devait pas être très drôle et encore moins dans la cité idéale de Jean-Jacques Rousseau, danser tous ensemble autour d'un poteau avec un chapeau dessus, c'est quand même un bonheur très limité.

Ici, avec les Béatitudes, c'est le bonheur comme don. On peut tourner le problème dans tous les sens, mais c'est vrai, le bonheur quelque chose d'insolent. "Pour vivre heureux, vivons cachés", on voit bien ce que cela signifie. Cela ne veut pas dire coupés de tout, mais cela veut dire que le bonheur est une chose tellement radieuse et qui épanouit tellement, qu'à tout moment, cela peut susciter la jalousie ou l'envie, ou l'irritation : pourquoi est-il heureux et pas moi ? Le pire défaut anti-bonheur, c'est la jalousie. C'est précisément ce que le Christ vient apprendre : moi je vous apporte le bonheur, et je ne suis pas jaloux, je ne garde pas ce bonheur comme un don pour moi exclusif et réservé, je vous apporte ce bonheur pour le partager gratuitement avec vous. Comme vous êtes les plus privés, les plus pauvres, les plus démunis, je vous assure que ce bonheur est déjà là.

C'est pour cela que le bonheur n'est pas un droit. Le bonheur est un don. C'est de cela que nous avons à être les témoins. Il faut tout faire pour que chaque individu, membre de la société ait un minimum d'équipement juridique de protection pour accueillir ce bonheur, le laisser vivre en lui, le laisser s'épanouir. Mais je pense qu'une des plus grandes illusions de nos sociétés modernes, c'est de croire qu'on peut faire fabriquer le bonheur. Quand on commence à croire cela, la société commence à décliner. Il n'y a rien de pire que quelqu'un qui vous dit : ne vous occupez de rien, je m'occupe de tout et je vais faire votre bonheur. Ce n'est pas ce que dit le Christ. Il n'a pas dit : je vais fabriquer votre bonheur, mais je vais vous donner le mien. Il n'y a rien de plus beau, il n'y a rien de plus grand, et si la sainteté a un nom, c'est celui-là : le bonheur comme don.

 

AMEN