LE MOUVEMENT PERPÉTUEL DE LA SAINTETÉ

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Venez tous à la fête ! (Ange tambourinaire - Billom)

"Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté".

Frères et sœurs, je crains fort que si l'on devait expliquer la diversité des opinions au sujet de la sainteté, la tendance globale décrirait la sainteté comme une sorte d'état fixé, c'est le moment où après la mort, comme une sorte de portrait robot, s'impose à nous, on est enfin arrivé, entré dans un univers où tout est glacé, vitrifié, fossilisé. Il faut dire que la sculpture et la peinture dans les arts chrétiens, si différents qu'ils soient de ton et de sensibilité, ont parfois créé en nous ce réflexe de voir dans le visage des saints, quelque chose de totalement immobile, arrêté, comme si la contemplation de Dieu faisait que tout à coup, vous étiez dans un état, comme un chien d'arrêt au moment où il repère les premières traces du gibier, on est arrivé, on ne bouge plus, le petit oiseau va sortir.

En réalité, c'est une erreur. On pourrait citer pas mal de textes dans la tradition chrétienne, des textes qui nous expliquent que quand on se trouvera là-haut, ce sera comme le dira encore le Canon romain : locum refrigerii, lucis et pacis, ce qui est presque l'équivalent du congélateur, donc le lieu de fraîcheur, de repos et de paix. Il est certain que dans les pays méditerranéens où il fait très chaud en été, l'idée de se retrouver immobile, couché à l'ombre d'un platane, fait presque partie du bonheur divin. Il est vrai aussi que les philosophies anciennes, et particulièrement Platon, nous ont habitués à nous dire que quand on est vraiment arrivé au sommet de soi-même, on est figé devant la contemplation d'un monde qu'il appelait celui des idées, mais que les chrétiens se sont ingéniés à dire que lorsqu'on est devant Dieu, on est bouche bée, les yeux grands ouverts et on ne bouge plus.

C'est vrai que la sainteté pourrait nous paraître comme l'achèvement définitif, fixé, figé, de ce que nous avons à être. Quand on est sur les gradins célestes, tout au plus, un petit murmure polyphonique pour louer Dieu, pas de mouvement, tout s'arrête. C'est comme cela aussi qu'on imagine parfois la fin du monde, après le grand chambardement, tout à coup, tout est bloqué, et définitivement figé. Je crois que cette vision n'est pas chrétienne. Pourquoi ? Parce que la conviction profonde de tous les textes que nous avons entendus tout à l'heure nous montre le Paradis comme un lieu remuant et où tout bouge. Au Paradis, dans le Royaume de Dieu il y a toujours du nouveau, il y a toujours quelque chose qui apparaît, qui surgit. Un certain nombre de Pères de l'Église ont fort bien perçu cette réalité. Le plus audacieux sur cette question est évidemment un Père grec, saint Grégoire de Nysse, qui a dit que "lorsque nous serions auprès de Dieu nous avancerions de commencement en commencement par des commencements qui n'auront pas de fin". C'est peut-être la plus belle définition du Royaume de Dieu, du Paradis, c'est sans doute la plus belle définition de la sainteté. Car si ici-bas, le mouvement nous fatigue, c'est parce que nous sommes fatigables. Mais la véritable condition céleste c'est que nous serons toujours en mouvement, mais précisément, infatigables. Pourquoi ?

Je voudrais l'expliquer à partir d'une expérience très simple que la plupart d'entre vous avez fait comme époux, amoureux, parents, amis, c'est précisément cette expérience si difficile à cerner qu'on appelle l'amour d'un autre. Que se passe-t-il ? Pourquoi sommes-nous fascinés ? pourquoi sommes-nous capables de lire sans arrêt des romans d'amour, on n'a pas fini le premier qu'on enchaîne déjà le second, et comme l'a dit un récent critique littéraire, il y a maintenant une véritable industrie du roman d'amour. Pourquoi le roman d'amour, et je crois qu'on pourrait le dire aussi sur l'amitié ? Dans une relation d'amitié, d'amour, une relation de parents, qu'est-ce qui fait la force de cette expérience ? C'est qu'on se rend compte sans arrêt, à travers cette expérience extraordinaire, qu'on se sent transformé l'un par l'autre. Là aussi, on a souvent parlé de l'amour en termes d'éblouissement. Mais précisément ce qui fait la force d'une expérience amoureuse, c'est que chaque fois on peut dire à l'autre : tu m'as fait devenir autre. Ce n'est pas toujours pour le meilleur, c'est plus compliqué. Si c'est si fascinant, c'est parce que la relation amoureuse, la relation amicale, une relation de parents avec des enfants et des enfants avec les parents, c'est qu'on touche du doigt de jour en jour, la transformation amoureuse de l'autre et sa propre transformation amoureuse par l'autre. Et c'est ce qui fait évidemment, que quand on ouvre un roman d'amour on se demande comment ça va finir. Comment Julie aura-t-elle transformé Jules et comment Jules aura-t-il transformé Julie ? C'est cela le génie du roman, c'est de montrer que l'homme est fondamentalement un être lié au mouvement, lié au changement, lié au fait d'être modifié, lié dans une sorte de vulnérabilité à l'autre et que l'autre, pour le meilleur ou pour le pire, est là en train de façon permanente, de changer, de modifier votre vie.

Pourquoi tout cela ? pour nous humains, les créatures, et je pense aussi d'une certaine manière pour les anges (c'est pour cela qu'on leur a mis des ailes, c'est parce qu'on sait bien qu'ils bougent beaucoup les anges), c'est parce que l'expérience fondamentale de toute relation d'amour profonde, vraie, juste, c'est une expérience de transformation mutuelle. Cette transformation qu'on reçoit de l'autre, cette capacité qu'il a de faire advenir à une plus grande profondeur l'autre à son moi, car c'est souvent le véritable enjeu, c'est vécu comme un don, comme un cadeau. C'est la grande différence entre l'amour et le travail. Ce sont les deux grandes valeurs qui animent la société contemporaine : que faut-il faire dans le travail ? Il ne faut prendre normalement que sur soi pour transformer le monde, organiser la société, et là c'est le règne de l'effort. Mais dans l'amour, ce n'est pas le règne de l'effort, c'est le règne de l'émerveillement devant le fait que par la présence et l'amour d'un autre, je puis gratuitement presque sans effort dans l'adhésion de ma liberté, devenir ce que l'autre m'aide à devenir et qui est normalement de devenir de plus en plus moi-même.

Comment ne pas être émerveillé par cela puisque c'est le nom presque naturel de la grâce ? Il y a une forme naturelle de la grâce, quand un amour est vrai et profond, je crois qu'il y a déjà une certaine action de Dieu qui fait agir sa propre grâce à travers l'époux pour l'épouse, l'épouse pour l'époux, les parents pour les enfants et les enfants aussi pour les parents. Et c'est tout cela, quand il est transfiguré par la grâce du baptême, du mariage, de la vie, qui devient à ce moment-là l'amour de Dieu. Vous le voyez, c'est cela la sainteté des hommes, et même c'est aussi la sainteté de Dieu, car là aussi combien de fois nous avons une représentation de Dieu qui est figé dans son immobilité. Or la plupart des grands théologiens nous disent que Dieu est totalement et continuellement en actes, c'est-à-dire en plénitude d'action. Dieu est toujours au maximum de lui-même et c'est la sainteté. C'est parce qu'il est au maximum de lui-même qu'il peut faire déborder cet amour que les trois personnes ont les unes pour les autres, dans une création des créatures spirituelles qu'il transforme jour après jour.

C'est exactement cela la sainteté. Le fondement de la sainteté pour nous c'est notre condition humaine, notre fragilité, notre possibilité de changer. C'est le fait que si nous avons été créés pour ce qu'on appelle le devenir, c'est-à-dire cette possibilité d'être autre le lendemain, et parce que nous pouvons devenir autre non pas par notre propre effort et par notre propre manière de nous imposer, mais simplement par la présence de l'autre qui nous transforme, c'est à ce moment-là qu'il peut surgir de la sainteté. Donc, ce que nous fêtons aujourd'hui, c'est d'abord pour toute l'assemblée des saints auprès de Dieu qui nous ont précédés, cette immense et permanente transformation de commencement en commencement comme dit Grégoire de Nysse, de commencement en commencement par lequel ceux qui sont auprès de Dieu, qui sont vêtus des robes blanches comme dit l'Apocalypse, sans cesse sont transformés par ce regard et par cette action de Dieu qui les fait pénétrer sans arrêt de plus en plus dans son propre mystère, les éveille encore plus à eux-mêmes. Rien ne dit qu'à partir de la mort on est figé, emballé dans du cellophane quand on arrive là-haut. Ce n'est pas vrai, on commence enfin de façon infatigable, la quête de Dieu et Dieu continue inlassablement la quête du mystère de chacun d'entre nous.

Et pour nous ici-bas maintenant, c'est exactement la même chose. Quand on fête la Toussaint, on fête tous ces actes qui constituent le tissu de notre vie, de notre existence et le tissu par lequel sans arrêt nous sommes poussés par l'amour des autres, nous devenons de plus en plus riches de ce que nous recevons de ceux qui sont auprès de nous et qui sont capables de nous donner le meilleur de nous-mêmes. Donc, nous nous enrichissons les uns les autres de la sainteté que Dieu donne à chacun. C'est l'Église. C'est pour cela qu'on croit en l'Église "une", "sainte" et "catholique". Ce n'est pas une sainte nitouche catholique, c'est "une sainte", c'est-à-dire l'union des saints, cet échange, cette interactivité, cette interface permanent qu'il y a entre tous les membres de l'Église et Dieu lui-même.

Frères et sœurs, qu'en célébrant cette fête de la Toussaint, nous puissions effectivement réaliser ce qu'est notre vocation. Nous ne sommes pas destinés à une sorte d'immobilisation qui serait la fin de l'histoire, la fin du mouvement, la fin de nos efforts, mais nous sommes invités véritablement à la communion de Dieu tout en tous. Si Dieu est tout en tous, il ne l'est pas de façon immobile, il l'est pour créer sans cesse, et rajeunir et renouveler sans cesse le Royaume et ses créatures pour lui et pour sa gloire.

 

AMEN