VIVRE C'EST VOIR DIEU 

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année C (1er novembre 2010)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Conques : Les élus

 

Frères et sœurs, en cette fête de tous les saints, l'Église nous propose trois textes que nous venons d'entendre. Deux nous sont très familiers : il y a ce texte de l'Apocalypse, où cette foule immense s'avance vers Dieu, vers le Christ et il y a aussi les Béatitudes qui sont la charte de la sainteté chrétienne.

Le troisième texte nous est peut-être moins familier et il passe un peu inaperçu entre les deux précédents mais je voudrais y revenir quelques instants avec vous. C'est un passage de la première lettre de saint Jean qui nous dit exactement ceci : "Voyez quelle manifestation d'amour le Père nous a donné pour que nous soyons appelés fils de Dieu et nous le sommes. Si le monde ne nous connaît pas, c'est parce qu'il n'a pas connu Dieu. Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu et ce que nus serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu'il est" (I Jn, 3, 1-3). Ces quelques versets nous dessinent deux étapes dans notre assimilation à la présence de Dieu. Il y a "dès maintenant", et il y a "pas encore ". Dès maintenant, dès ce monde-ci, dès aujourd'hui, dès notre baptême, nous sommes fils de Dieu. Dieu a créé le monde, et au milieu du monde il a créé les hommes pour que nous soyons adoptés par lui comme ses enfants. Dieu a un Fils unique, Jésus-Christ, mais il a voulu que tous les hommes, rassemblés en Jésus-Christ, récapitulés par lui, deviennent eux aussi, enfants de Dieu, c'est-à-dire, reçoivent du Père la filiation divine, ils reçoivent une nature divine qui est celle que le Père leur communique. Cela est vrai dès maintenant. Dès maintenant, nous devrions vivre de la grâce de notre baptême qui est la grâce de la vie même de Dieu qui nous a été donnée, c'est la grâce d'être enfants de Dieu.

Et cependant, ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Il y a donc un "après" cette vie, tout ne s'achève pas simplement avec notre filiation divine. Il y a comme une étape nouvelle : "nous savons que lors de cette manifestation nous serons semblables à Dieu". Nous ne serons plus seulement de la race de Dieu, des enfants de Dieu, nous serons proprement divinisés nous-mêmes. Nous serons semblables à Dieu en tout. Dieu répandra en nous toute la puissance de son amour et nous invitera à vivre de cette puissance. "Nous lui serons semblables", c'est évidemment le renvoi au Royaume après la vie de ce monde, après notre vie sur terre.

"Nous lui serons semblables, dit saint Jean, parce que nous le verrons tel qu'il est". Je voudrais insister quelques instants sur cette vision. Nous verrons Dieu tel qu'il est, il nous montrera sa face que les hommes attendent et désirent depuis toujours. Moïse demandait au Seigneur : "Montre-moi ta face" (Ex. 33, 18), et le Seigneur lui disait : "Ma face, on ne peut pas la voir sans mourir" (Exode 33, 20). Après cette vie, quand Dieu se manifestera, à ce moment-là, nous le verrons tel qu'il est, nous le verrons face à face comme le souhaitait Moïse et comme le demandait aussi l'apôtre Philippe au moment où Jésus allait quitter ses disciples : "Montre-nous le Père et cela nous suffit" (Jn 13, 8). Que s'accomplisse ce qui a été dit : "Dieu personne ne l'a jamais vu, mais le Fils, parce qu'il repose dans le sein du Père, nous l'a révélé" (Jn 1, 18).

Nous le verrons tel qu'il est. Ceci nous demande peut-être une certaine conversion de notre pensée. Pour nous, dans le monde qui est le nôtre, la vision, c'est au fond un spectacle. Il y a tellement de choses à voir, non seulement à voir cet arbre qui est dans le jardin devant ma fenêtre, mais à voir toutes les images du cinéma, toutes les images de la télévision, toutes les images qui, sans cesse, se jettent sur nous. Et nous les suivons au fil de l'eau, nous passons d'image en image, de spectacle en spectacle, c'est simplement pour nous quelque chose à voir, mais cela ne va pas plus loin. Nous avons peut-être du mal à comprendre comment le fait de voir Dieu nous rendra semblables à lui.

Pourtant, c'est bien cela que saint Jean nous dit et c'est cela que toute la Tradition de l'Église nous dit également. Je voudrais vous lire deux passages, un de saint Irénée, et l'autre de saint Grégoire de Nysse, qui reprennent ce thème de la vision qui nous comble. Saint Irénée dit : "Selon sa grandeur et son inexprimable gloire, personne ne verra Dieu et pourra continuer de vivre car le Père est insaisissable. Mais selon son amour, sa bonté envers les hommes, va jusqu'à accorder à ceux qu'il aime le privilège de voir Dieu. Dieu, s'il le veut sera vu des hommes, de ceux qu'il veut, quand il veut et comme il veut. De même que ceux qui voient la lumière sont dans la lumière et participent à sa splendeur, de même ceux qui voient Dieu sont en Dieu et participent à sa splendeur. Or, vivifiante est la splendeur de Dieu. Ils auront donc part à la vie ceux qui voient Dieu, et c'est pour ce motif que celui qui est insaisissable, incompréhensible, invisible, s'offre à être vu, compris et saisi par les hommes afin de vivifier ceux qui le saisissent et qui le voient. Car il est impossible de vivre sans la vie et il n'y a de vie que par la participation à Dieu et cette participation à Dieu consiste à voir Dieu et à jouir de sa bonté." (Contre les hérésies, Livre IV, ch.20, n° 5).

Vous le voyez, d'une manière plus développée, saint Irénée dit la même chose que saint Jean : vivre c'est voir Dieu. La vraie vie, la vie véritable, la vie éternelle, c'est de voir Dieu, parce que voir ce n'est pas simplement se laisser entraîner au fil de l'eau par un spectacle. Voir, c'est aussi entrer dans le secret et le mystère de l'autre. Nous sommes tellement habitués à une surabondance d'images qui nous assaillent et qui nous laissent tomber après nous avoir saisis, nous sommes donc tellement habitués à ce rythme de spectacle, que nous ne voyons plus qu'il y a une autre manière de voir. Il y a une autre manière de voir que je caractériserais par le mot de fascination. Cela nous arrive quelquefois d'avoir cette expérience en voyant un tableau, en entendant un poème, en voyant un être aimé, d'être saisi au plus profond de nous-même, d'être en quelque sorte, immobilisé et comme en extase devant le mystère qui se révèle à nous. Quelque part, une œuvre d'art, c'est la fascination du regard du peintre qui se transmet à nous, si nous savons regarder, voir. Aimer quelqu'un, c'est être fasciné par son visage et entrer ainsi dans le mystère de sa vie et de son être.

Voici le deuxième texte, de saint Grégoire de Nysse, qui va nous dire ce même mystère de la vision. Il s'agit de la bien-aimée du Cantique à laquelle le Seigneur, son bien-aimé, le Christ lui-même, dit de se lever : "Lève-toi ma bien-aimée, ma belle, ma colombe. Elle s'éveille, s'avance, s'approche et devient belle. Comment un miroir peut-il renvoyer une belle image si rien ne s'y mire ? Il en est ainsi du miroir de l'humanité. Il n'était pas beau, mais dès qu'il s'est approché de celui qui est "le Beau", il a été transfiguré par l'image de la beauté de Dieu. De même que l'épouse après le péché a pris l'apparence du serpent, lorsqu'elle gisait à terre et fixait les yeux sur lui, de même lorsqu'elle s'est levée, elle a pris l'apparence de ce vers quoi se retournait. Elle se tourne vers la beauté du principe, c'est pourquoi s'approchant de la lumière elle devient lumière et dans la lumière, elle réfléchit la colombe dont la forme révèle la présence de l'Esprit". (Homélies sur le Cantique des Cantiques, Homélie Vè ; PG 44).

Vous le voyez, ces textes détaillent la pensée de saint Jean. C'est quand l'Église, la bien-aimée se tourne vers Dieu que son regard est rempli de cette présence de Dieu et que la nature divine pénètre jusqu'à son cœur et le remplit d'une image qui n'est pas un simple spectacle après lequel nous courrions mais qui est cette fascination par la splendeur, splendeur de la lumière de Dieu dont nous parle saint Irénée, splendeur de cette vérité dont nous parle saint Grégoire de Nysse.

Que notre vie ici, notre vie d'enfant de Dieu, notre vie de fils de Dieu, fils dans le Fils, Jésus-Christ, fils marchant avec le Fils, que notre vie ici-bas soit la préparation à cet éblouissement, quand nous verrons la lumière du visage de Dieu, quand nous serons remplis par cette lumière et que nous deviendrons nous-mêmes lumière. Lumière pour les autres, lumière les uns pour les autres dans une joie qui n'aura pas de fin, parce que nous partagerons cette vie divine qui prendra chair en nous.

 

AMEN