VULNÉRABILITÉ ET SAINTETÉ
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
En effet, aujourd'hui, qui sait ce qu'est la sainteté? Si un jour à vous parents, votre enfant vous dit : "je veux devenir un saint ou une sainte", je suis sûr que vous serez effrayés parce que l'image de la sainteté et des saints est telle, dans la vision folklorique du calendrier des saints, avec toujours ses exagérations dans l'ascétisme, dans l'humilité, dans l'humiliation, la sainteté est devenue quand même une réalité dont on n'a plus tellement envie. Quand on dit d'une dame : "c'est une sainte", pratiquement, il n'y a que deux hypothèses : ou bien c'est une oie blanche un peu nunuche, à qui l'on peut faire gober n'importe quoi, ou bien, c'est une vieille punaise de sacristie, revêche encore plus que le curé. Généralement, il n'y a pas d'entre-deux.
D'ailleurs, c'est déjà significatif, on ne dira jamais d'un homme : c'est un saint ! Cela se dit de temps en temps, mais cela paraît plutôt convenir à la dimension de la féminité. Saint, sainte, c'est d'une certaine manière une notion qui ne fait plus vraiment partie du vocabulaire chrétien au sens où il devrait en constituer le cœur. Normalement, le cœur même de la foi chrétienne c'est la sainteté promise, communiquée par Dieu. Précisément, on dirait que la raison de cela (personnellement, c'est me semble-t-il une des raisons qui est fortement explicative), à la suite d'une histoire trop longue à expliquer, l'idéal de l'humanité, c'est de se tenir debout toute seule. Idéal qui en soit n'est pas si mauvais, c'est sûr qu'il vaut mieux être debout que couché par terre et écrasé par les autres, c'est une position généralement plus confortable. Mais du coup, les valeurs qui sont liées à cette autonomie, sont essentiellement des valeurs d'affirmation de soi, de force, de puissance. Il faut aujourd'hui, quand on a de la personnalité, avoir les moyens de sa politique. Montrer de la faiblesse en affaires, c'est absolument dérisoire, dangereux et si dans un entretien pour un contrat d'embauche vous commencez à expliquer vos peurs, vos craintes ou vos appréhensions, si vous n'apprenez pas par des méthodes qui sont indiquées sur certains sites d'Internet, comment il faut faire pour bluffer le DRH que vous avez en face de vous, en lui montrant tout ce que vous savez faire, toute votre expérience, toutes vos qualités, et convaincre que vous êtes exactement la personne qui convient pour cet emploi, c'est très simple, vous ne l'obtiendrez pas.
Nous vivons pas seulement au plan collectif et international, une civilisation de la puissance, d'une certaine manière, Nietzsche est dépassé. Lui, il a prôné la volonté de puissance, maintenant, on est au-delà de la volonté de puissance, on l'a la puissance ! Nous sommes puissants, c'est notre définition. On se tient debout tout seul et l'on ne craint rien. Evidemment, cette ambiguïté dans la culture de la puissance a pour conséquence de tout faire pour que la moindre possibilité de faille ou de fragilité soit immédiatement aseptisée, entourée, protégée, assainie, c'est le système des assurances. En réalité, le maître mot d'un assureur c'est l'assurance puissance : vous ne risquez rien, vous ne perdrez pas vos actions dans la crise financière, elles sont réassurées, etc … On sait ce que cela veut dire aujourd'hui, mais cela n'empêche que tout le système fonctionne de cette manière-là.
Dans ce contexte-là, il est évident que si vous commencez à dire que l'idéal de la vie, c'est la sainteté que vous dira-t-on ? Ah oui ! cette espèce de puissance spirituelle, ce pouvoir super humain, au-delà des pouvoirs économiques des pouvoirs intellectuels, la sainteté, un super pouvoir ! Comme en général les représentations qu'on a de la sainteté autour de nous, ce n'est pas du super pouvoir, on se dit que la sainteté, cela n'existe plus. Comme la sainteté ne rentre plus dans la logique de la super puissance spirituelle, on a décrété tout simplement qu'elle n'était plus nécessaire. Vous remarquerez que même les figures de sainteté contemporaines qui sont très appréciées surtout par les médias qui sont aujourd'hui une instance de canonisation assez audacieuse et souvent un tout petit peu critiquable. Les personnages qui sont qualifiés, canonisés par les médias ce sont ceux qui ont manifesté une certaine forme de puissance. Ils ont réussi certes avec des moyens très pauvres, mais ils ont réussi. Sœur Emmanuelle, c'est assez typique. C'est admirable ce qu'elle a fait, mais je ne suis pas sûr que ce qu'on admire, ce soit à proprement parler sa sainteté. C'est plutôt sa manière très habile de faire qu'avec les chiffonniers du Caire, elle a réussi à transformer leur condition sociale. C'est une bonne capitaliste spirituelle sans les capitaux. Dans ce cas-là, on veut bien lui donner un label de sainteté, personne ne pense à continuer à aller sur les tas d'ordures du Caire.
Même les labels de sainteté qu'on donne aujourd'hui ne sont pas indemnes de cette affirmation de l'homme essentiellement comme puissance. Or, c'est un peu terrible, la sainteté est précisément l'inverse de la puissance, ce qui ne veut pas dire l'impuissance, rassurez-vous. La sainteté est d'un tout autre registre qui ne veut pas d'abord miser sur le registre du pouvoir et de la puissance. Pour avoir si peu que ce soit le pressentiment de ce qu'est la sainteté, il faut avoir fait l'épreuve de sa vulnérabilité. Personnellement, je crois que la notion de vulnérabilité aujourd'hui est la chose la plus méconnue, la plus rejetée, occultée, on ne veut pas le voir, il n'est pas bon de se montrer vulnérable, et cependant la vulnérabilité est une dimension fondamentale non seulement de notre existence à nous amis aussi de l'existence de Dieu. Dieu est vulnérable et nous sommes vulnérables et c'est le point commun profond qu'il y a entre lui et nous. C'est ce que nous célébrons aujourd'hui : la communauté de vulnérabilité entre Dieu et nous.
D'abord la nôtre, celle qu'à certains moments nous sommes bien obligés de reconnaître devant nos échecs, devant le moment où nos projets sont mis en déroute, devant le moment où nos rêves s'effondrent, rêves à propos de nous-mêmes ou à propos de certains autres êtres chers. Cette vulnérabilité, qu'est-ce que c'est ? C'est le fait que pour entrer en relation avec quelqu'un il faut être vulnérable vis-à-vis de lui. C'est d'ailleurs en fait, heureusement quelque chose que nous comprenons de temps en temps : si nous nous situons immédiatement en face de quelqu'un en faisant le malin, on risque quand même de la lasser assez vite. Je connais des jeunes filles qui se sont désespérées du garçon qu'elles aimaient, parce qu'ils bluffaient sans arrêt. C'est bien la preuve qu'à certains moments, si on ne montre pas cette vulnérabilité fondamentale qui est simplement le fait que notre cœur n'est pas uniquement une sorte de bloc qui s'impose, mais qu'il y a comme des failles et des ouvertures par lesquelles la présence de l'autre peut trouver petit à petit sa place. Cette vulnérabilité-là, elle doit marquer toute notre vie.
Prenez l'exemple tout bête : qu'est-ce qu'une expérience esthétique sinon d'abord le fait d'être vulnérable, accessible à une réalité qui apparemment, est simplement un ensemble de couleurs, un ensemble de formes, une organisation de séquences au cinéma, le visage d'une statue, et tout à coup, on est touché. Le fond de l'expérience esthétique, c'est d'être touché avant tout discours, toute justification sur les diagonales qui sont dans le tableau, ce qui est tout à fait de la mousse à raser, et souvent d'ailleurs qui a un effet rasoir, venant de spécialistes de l'histoire de l'art. Avant tout cela, il y a le fait dans l'expérience esthétique qu'on est touché.
Prenez évidemment l'expérience personnelle : quand on aime quelqu'un on est touché, quand on aime son enfant, on est touché par sa petitesse, sa fragilité, le caractère démuni de son existence, sa dépendance. Tout cela c'est la vulnérabilité. Et vous avez remarqué, quand on relit les Béatitudes, c'est exactement ce que Jésus fait, il énumère les failles de l'existence et du cœur humain en montrant que par ces failles-là, peut rentrer le bonheur de Dieu. C'est exactement cela les Béatitudes. Que veut dire : "Bienheureux ceux qui pleurent" ? Ce sont ceux qui à travers leurs larmes se laissent envahir par le bonheur de la présence d'un salut. C'est pour cela qu'à certains moments, devant un spectacle particulièrement beau, devant une musique particulièrement éblouissante, on ne sait pas si on n'est pas au bord des larmes d'écouter quelque chose d'aussi beau. Il y a des moments dans la vie où le bonheur est si grand qu'on ne peut qu'en pleurer, non pas de désespoir, mais de vulnérabilité. Mes larmes viennent comme montrer à quel point cela a pénétré en nous nous touche et nous bouleverse, parce qu'on est - pardonnez-moi le néologisme - on est bouleversable. Encore faut-il l'être.
Ce que Jésus a dit ce jour-là, c'est la sainteté. C'est le fait qu'il y a tout un registre de nous-mêmes qui apparemment n'est pas nécessairement le plus aguichant ni le plus flatteur, pleurer, avoir faim, être persécuté, avoir soif, c'est évidemment la vulnérabilité. C'est le manque, c'est l'insatisfaction, c'est la manière dont le désir ne peut pas s'imposer. Avoir faim, à moins de tuer celui qui a à manger et de prendre sa part, normalement, je reste sur ma faim. C'est cette vulnérabilité-là qui est le cœur même, le point de départ de toute expérience de la sainteté.
Mais il y a plus : quand Dieu a dit : "Soyez saints comme je suis saint", il voulait montrer que paradoxalement, dans son propre cœur ce n'était pas d'abord la toute puissance qui était sa caractéristique première, mais dans le cœur de Dieu, la première caractéristique, c'est sa propre vulnérabilité. Dieu est vulnérable à la fragilité et à la pauvreté de sa créature. Ceci ce n'est pas déconsidérer Dieu, c'est au contraire manifester que si Dieu veut bien que nous rentrions en liaison avec lui et que lui veut rentrer en lien avec nous-mêmes, c'est parce qu'il accepte que on propre cœur soit ouvert et accueillant au mystère même de la présence de celui qui est infiniment moins que lui, des rien du tout, c'est-à-dire nous, les pauvres humains. Mais il leur donne effectivement sa place. Il n'y a pas d'autre accès pour nous dans le cœur de Dieu que dans sa vulnérabilité. C'est pour cela que dans la tradition biblique, dans une sorte de pressentiment absolument extraordinaire, quand on a voulu parler du cœur de Dieu on a parlé du "frémissement des entrailles". Le frémissement des entrailles c'est le moment où on est comme glacé de l'intérieur devant une souffrance, devant un malheur, une détresse, et qu'à ce moment-là nos entrailles s'ouvrent à cette détresse. Ce n'est pas simplement de la compassion, ce n'est pas larmoyant, ce ne sont pas les sentiments. C'est là sans doute que nous autres, chrétiens, nous avons donné une image de la sainteté beaucoup trop larmoyante et sentimentale. Ce n'est pas de l'ordre du sentiment. C'est de l'ordre de l'être. L'être de Dieu est infiniment accessible et vulnérable. A partir de là cela nous ouvre l'espace du bonheur d'être avec Dieu.
Frères et sœurs, que ce jour de la Toussaint soit pour nous l'occasion non pas de nous projeter dans une sorte de grand soir spirituel, où il y aurait un grand défilé sur la Place Rouge du paradis où tout le monde trouverait sa place et son bonheur en proclamant Jésus-Christ. C'est une représentation tellement naïve … Mais que ce soit d'abord l'occasion de redécouvrir notre propre vulnérabilité, d'être critiques vis-à-vis de ce monde qui ne mise que sur la puissance et sur la capacité de s'imposer, et d'autre part, de découvrir dans ce reflet-là la vérité même du visage de Dieu, sa vulnérabilité. C'est cela qui fait sa grandeur, sa vérité et sa beauté.
AMEN