AUX SAINTS QUI SONT À SAINT JEAN DE MALTE
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année C (1er novembre 2007)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Je dois vous avouer que j'ai toujours trouvé ce passage d'évangile très beau, en même temps, est-ce dû à mon éducation, je ne sais, j'ai toujours éprouvé quand même beaucoup de mal devant ce texte. Faut-il que nos vies se réduisent simplement à désirer pleurer, à être pris dans la violence, à être pauvre de cœur ? Est-ce que ce que dit Jésus est simplement une invitation à faire sans cesse toujours et encore des efforts ? Si comme on les a appelées, ces Béatitudes sont la charte de l'évangile, la charte du Royaume, pour être heureux, il faudrait être malheureux ? C'est un raccourci, mais qui a envie de pleurer ? Qui a envie de connaître les difficultés face au monde difficile ? Comment rester dans la paix et devenir artisan de paix quand il y a tant de guerre ? Comment rester doux, humble de cœur quand on est si souvent agressé ? quand il y a tant de jalousie ? quand même vivre en frères reste si compliqué ? Comment continuer à avoir faim de la justice ? Comment vouloir construire un monde plus juste et fraternel quand tout semble se dégrader et sombrer dans la dégénérescence et même un pourrissement ?
C'est récemment que j'ai saisi un peu mieux le sens de ces Béatitudes. Je l'ai découvert dans un livre qui s'appelle "Paroles pour espérer" présentant quelques textes et des homélies du Cardinal Billé. Il y a onze ans, jour pour jour, Monseigneur Billé encore archevêque d'Aix et d'Arles disait cela pour expliquer ces Béatitudes, et peut-être que certains d'entre vous étaient ce jour-là à la cathédrale. Il écrivait : "Commençons par remarquer que Jésus n'a vraiment rien d'un démagogue. Rien de quelqu'un qui ne dit à ceux qui l'écoutent que ce qu'ils ont envie d'entendre. (Il est vrai que d'ordinaire ce n'est pas à dire tel quel aux gens s'ils sont dans la mouise : heureux êtes-vous dans la mouise ! C'est moi qui le rajoute). Il est des choses dont la vérité ne peut pas être mise aux voies et cette vérité ne tient pas à ce qu'elle soit de droite, de gauche, du centre ou d'ailleurs". Ici, Monseigneur Billé dit quelque chose de très important : "Essayons de remplacer les mots que Jésus emploie par leur contraire et l'on obtiendra à quelque chose près une évocation de certains aspects de la mentalité courante. Heureux ceux qui courent après l'argent, heureux les violents, heureux ceux qui ne veulent pas pardonner, heureux les persécuteurs. Que sais-je encore ? Il faut croire que quand Jésus proclame les Béatitudes, Il rejoint le chemin de tout homme qui cherche à s'humaniser pleinement, à trouver sa vérité d'homme".
Il me semble en effet que si aujourd'hui nous pouvons entendre ces Béatitudes, comme le dit Monseigneur Billé, en remplaçant les mots par leur contraire, on obtient une assez bonne évocation de notre monde. Vous seriez à même de donner des multiples exemples de ces violences, corruptions et autres choses semblables qui remplissent notre vie et touchent à notre quotidien.
Cela dit, faisons aussi attention : s'agit-il simplement de rejeter notre monde ? S'agit-il simplement de s'en distinguer et de dire : je n'ai rien à voir avec tous ceux qui sont violents, menteurs, falsificateurs, des guerriers et des tueurs ? Concrètement on ne peut pas y échapper. Ce qui est important aussi c'est qu'on ne peut pas se situer à l'extérieur de ce que notre société et notre monde vivent aujourd'hui. Comme le dit d'ailleurs saint Paul, il y a certainement à annoncer la Parole de Dieu à temps et à contretemps. A temps, c'est-à-dire avec ce monde, pour ce monde, à cause de ce monde, mais aussi à contretemps, parce que la Parole du Christ est une parole de vérité qui n'est pas une parole démagogique et que la vérité est toujours de l'ordre de la prophétie. Ce qui est intéressant dans ce passage des Béatitudes, c'est que Jésus dit : "C'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes vos devanciers". Ces Béatitudes sont réellement prophétiques, aujourd'hui, pour un monde qui aspire et qui attend autre que ce qu'il vit et que ce qu'il propose lui-même.
Quand on y réfléchit, ce n'est pas bon d'être dans le malheur, il ne faut pas s'y complaire en disant: je serai récompensé plus tard. Le malheur sous quelque forme que ce soit peut toucher chacun d'entre nous et ce malheur ne peut être le dernier mot de l'expérience de l'existence de l'homme. Il est vrai que lorsqu'on traverse des situations difficiles on peut toujours trouver une sorte de consolation dans les Béatitudes, mais elles ne sont pas une charte. Elles ne sont pas un "programme". Les Béatitudes ne sont pas un projet. Les Béatitudes ne sont pas un plan sur le Paradis. Que dit Jésus ? Il ne parle de choses à faire, Il ne dit pas qu'il faut être assoiffé de justice. Il ne dit pas qu'il faut être artisan de paix. Il ne dit qu'il faut pleurer ni qu'il faut être miséricordieux. Mais alors que dit-Il ? Il dit "Heureux les miséricordieux, heureux les artisans de paix, heureux les affamés de justice". Il parle non pas de choses à faire, Il parle de personnes, Il parle de gens qu'Il a rencontrés, Il parle de visages de femmes et d'hommes qu'Il a croisées sur les chemins de l'existence. Il ne dit pas hier pas plus qu'aujourd'hui : il faut que vous fassiez cela et cela et encore cela pour être heureux ! (en résumé pour être saints), mais il s'adresse à chacun d'entre nous en disant : "Tu es heureux malgré, à cause de ce que tu vis". Pourquoi ? Parce que si nous pensons encore que la sainteté ce sont des choses à faire, nous serons toujours en décalage avec ces choses à faire. Nous ne les atteindrons jamais, peut-être que vous vous les atteindrez, mais moi, je suis convaincu que personnellement je n'atteindrai jamais les choses à faire. Nous ne pourrons jamais être conformes à un plan, à un projet, à un programme de sainteté, sinon nous vivrons toujours dans le découragement et nous baisserons les bras. En revanche si nous acceptons d'entendre aujourd'hui la Parole du Christ qui nous dit que nous sommes bienheureux dans tout ce que nous vivons, que ce soit dans des choses heureux comme le désir de la paix et de la justice, que ce soit dans des choses parfois plus difficiles qui nous font verser des larmes, nous sommes bienheureux parce que le chrétien accepte de comprendre, de saisir que sa vie a un peu changé parce qu'il a rencontré Jésus, parce que les pas de Dieu ont croisé les pas des hommes, parce que dans ma propre existence la religion catholique n'est pas une idée ou une pensée, elle est l'expérience d'une rencontre. C'est cette expérience de la rencontre qui me permet de saisir que Jésus ne m'appelle pas à faire des choses extraordinaires, Il m'appelle à être baptisé, à passer de toute mort à sa vie, de toute détresse et de tout pleur à son Paradis, c'est-à-dire à sa communion.
Cela me fait penser à quelque chose de très beau dans l'Écriture. saint Paul écrit aux Romains : "aux saints par vocation". Saint Paul écrit à l'Église de Corinthe : "tous les saints vous saluent". saint Paul écrit aux Éphésiens : "aux saints et aux fidèles dans le Christ Jésus". Saint Paul écrit aux Philippiens : "A tous les saints dans le Christ Jésus qui sont à Philippes". Il s'adresse à qui ? il s'adresse aux chrétiens qu'il connaît. Si saint Paul vivait aujourd'hui, et pourquoi pas s'il avait fondé notre communauté, il nous écrirait une lettre, à nous la communauté de Saint Jean de Malte : "Aux saints qui sont à saint Jean de Malte, aux baptisés", c'est-à-dire à ceux qui ont rencontré le Christ.
C'est cela finalement la vocation à la sainteté. C'est parce que je laisse en moi résonner cette rencontre, c'est parce que finalement cette rencontre est une rencontre de communion ou d'amour puisque Dieu s'est incarné pour nous aimer, puisque sa Pâque n'est rien d'autre que le don de sa vie, finalement, être chrétien, c'est laisser résonner cette Pâque et ce don dans notre existence. C'est accepter d'être aimés, et c'est laisser l'harmonie de l'amour résonner dans tout ce que nous vivons et dans tout ce que nous sommes.
C'est pourquoi Monseigneur Billé pouvait certainement terminer son homélie en disant : "Celui qui parle des Béatitudes c'est le Christ et Il nous parle aujourd'hui à nous. C'est celui qui est venu nous apprendre que la manière la plus humaine d'aimer était une manière divine et que Dieu seul est humain".
Si les Béatitudes nous humanisent un tant soit peu, alors, nous sommes saints, nous sommes divinisés. Comme dirait saint Basile de Césarée : nous sommes Dieu !
AMEN