ENTREZ DANS LA DANSE

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année B (1er novembre 2006)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Frères et sœurs, vous savez que la fête de Toussaint est par définition même la fête de tous les saints et que généralement, nous essayons de méditer et de prêcher sur cette fête d'une manière universelle et générale sur les caractéristiques de la sainteté.

Aujourd'hui, je partirai d'un cas particulier pour vous parler de l'universalité de la sainteté, je vous parlerai de saint François A partir de deux exemples, je voudrais vous montrer comment le cas particulier de saint François peut nous éclairer sur notre sainteté à nous.

Le premier exemple, c'est celui de l'improvisation. Habituellement, quand nous emmenons des jeunes d'aumôneries en pèlerinage, tout est prévu, et pourtant, au cœur même du pèlerinage, il y a toujours de l'imprévu. C'est comme cela que nous rendant à Assise, nous logions à Santa Marie del Angeli, donc dans la campagne, dans la plaine, nous sommes montés à Assise, faire ce que beaucoup d'aumôneries font à un moment donné pendant leur pèlerinage, c'est-à-dire, manger une glace. C'était prévu ! La glace était très bonne, mais ce qui n'était pas prévu, c'était l'arrêt de l'aumônerie sur la Place Santa Chiara, avec cette plaine merveilleuse tout illuminée qui s'étalait devant nous. A côté de la fontaine, un groupe de pèlerins plus âgés que nos jeunes (cinquante, soixante ans), accompagnés d'un accordéon. Il se trouve que ces italiens s'étaient mis à danser de manière très sympathique entre la porte d'entrée de l'église Santa Chiara et la fontaine, et c'est parti très vite. Des jeunes ont voulu se faire prendre en photo avec des pèlerins italiens, et puis, un jeune de l'aumônerie d'Istres n'a pas pu s'empêcher daller danser et d'inviter tous les jeunes de venir danser autour de la fontaine. En fait, que s'est-il passé ? L'imprévu est arrivé au cœur du prévu. Et je crois que lorsque nous avons à réfléchir sur la définition de la sainteté, nous avons à envisager la sainteté comme l'acceptation de l'imprévu au cœur de la planification qu'est notre vie.

Mais cela ne suffit pas parce qu'il y a toujours les timorés et je crois qu'une autre manière de rentrer dans la sainteté, quand nous n'y arrivons pas par nos propres forces, c'est peut-être d'accepter de nous laisser entraîner par un frère ou par une sœur. Et enfin, ce qui est important à retenir, c'est que le saint est celui qui reconnaît en un moment, quel qu'il soit, la possibilité de rencontre et de communion avec un frère, avec une sœur, et donc par conséquent, avec Dieu. Savoir reconnaître que chaque goutte, chaque seconde de notre vie peut être remplie de la présence de Dieu à travers cette communion avec nos frères.

Je crois que très souvent, nous avons tendance à nous ériger nous-mêmes des barrières entre nous et les autres. Trop souvent, nous avons tendance à mettre des frontières culturelles ou autres, psychologiques, morales, entre nos frères et nous. La très grande intelligence de saint François a été de découvrir que la sainteté, c'est la liberté et la capacité de faire tomber toute barrière, quelles que soient les différences culturelles, sociales, linguistiques, pour pouvoir véritablement rencontrer son frère dans un moment de communion. Cela nous fait peur et quelquefois nous laissons la danse suivre son cours et nous attendons qu'il y ait encore plus de monde pour danser et à force d'attendre que ça grandisse, que les choses changent autour de moi, et le risque, c'est que la danse s'arrête. Le risque, c'est que nous ne rentrions pas dans cette danse que d'ailleurs Fra Angelico a peint d'une manière merveilleuse : la danse au paradis.

J'en arrive par ce biais à mon deuxième point et à la deuxième expérience vécue. Si nous attendons que les choses soient déjà faites, soient déjà grandes et larges, effectivement, nous pouvons attendre longtemps, tellement longtemps que le train passera et nous louperons la vie avec Dieu. La deuxième expérience est peut-être plus personnelle et moins liée à l'expérience des jeunes. Nous avons visité deux lieux, l'un qui est quelques kilomètres de notre lieu de résidence. C'est un lieu où il y avait au temps de saint François une toute petite grange, quelques moellons entassés les uns sur les autres, quelques poutres en bois (en tout cas c'est comme cela qu'elle se présente maintenant mais je ne suis pas sûr qu'elle ressemble à ce que saint François a connu), et quelques tuiles. Saint François en revenant de Rome où il avait reçu l'approbation de sa Règle par le Pape arrive avec quelques frères et commence sa vie fraternelle dans ce lieu minuscule. C'était si minuscule que les frères avaient à peine la place pour s'asseoir et sans doute pas pour s'allonger et dormir. Il y avait tellement peu d'intimité que saint François avec un morceau de craie, avait écrit sur la poutre centrale le nom des frères pour que chaque frère puisse avoir au moins quelques centimètres d'intimité pour s'asseoir et prier. Le deuxième lieu que nous avons visité, un petit bâtiment enchâssé dans une grande église, qui est beaucoup plus connu, c'est la Portioncule. Une fois que saint François a été chassé de cette grange par un paysan un peu énervé qui est arrivé là avec son âne, saint François est allé dans cette toute petite église qui appartenait aux bénédictins qui ont accepté de lui laisser ce lieu en échange de quelques poissons donnés chaque année comme location. Ce lieu est aussi très petit, et il est enchâssé dans une immense basilique. En regardant ces lieux, je ne pouvais pas ne pas penser à cette parabole du Christ : la parabole du grain de sénevé. Vous le savez, le grain de sénevé est le grain le plus petit qui soit, qui en même temps produit la plante la plus grande, la plus déployée, la plus immense, qui fournit des branches tellement grandes que les oiseaux du ciel viennent y cherche refuge et y nicher. Je me disais que nous, nous attendons que les choses soient finies, que les églises soient construites immenses, belles, hiératiques. Saint François que fait-il ? Il découvre que tout lieu peut être un lieu de rencontre avec Dieu. Tout à l'heure c'était à "tout moment", chaque seconde, chaque minute qui peut être un lieu de rencontre avec Dieu, et là, dans ces bâtiments si humbles, saint François voyait déjà large, non pas en s'imaginant de grands couvents, un Ordre avec des milliers de frères. Mais il voyait large dans le sens où il savait que sur quelques centimètres carrés, chaque frère pouvait dans ce lieu si humble prier et s'ouvrir à l'éternité, s'ouvrir à Dieu. C'est ça la largeur d'esprit et la richesse de saint François.

Frères et sœurs, à travers ces deux tout petits exemples vécus au cours de ce pèlerinage avec ces lycéens, je voulais essayer de vous faire sentir la sainteté comme étant l'exercice de notre liberté. S'il y a bien quelqu'un (et quelqu'un, parce que n'oublie pas sainte Claire), s'il y a bien deux personnes qui ont su vivre véritablement libres au cœur de la société médiévale, c'est bien saint François et sainte Claire. Mais cette liberté, ils l'ont mise au service de la sainteté, au service de leur propre croissance. Ils ont aussi donné le goût aux autres de les suivre. Je crois que c'est cela aussi un saint. Un saint, ce n'est pas uniquement celui qui essaie de faire le moins de péché possible. Le saint est celui qui nous donne envie de le suivre. C'est que comme le disait un jeune du groupe : moi je n'ai pas tellement envie de marcher pieds nus sur les routes, ni de m'habiller avec des haillons, et en fait, je n'ai pas tellement envie de suive saint François. Sœur Chiara qui nous accompagnait, lui a répondu : le Christ ne te demande pas de suivre saint François. Le Christ te demande de regarder comment saint François l'a suivi pour que tu puisses à ton tour, toi, trouver ta voie.

Frères et sœurs, que cette fête de la Toussaint soit pour nous l'occasion de nous rappeler que le Seigneur nous a donné cette liberté afin que nous puissions découvrir comment nous pouvons rencontrer en toute communion notre frère, notre sœur, à tout moment et en tout lieu.

 

 

AMEN