ENTRAÎNÉS PAR LE CHRIST DANS LA DANSE DE LA SAINTETÉ
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Et je voudrais aujourd'hui dans mon homélie, vous expliquer pourquoi cette terre de Grèce nous raconte le mystère tragique de la sainteté de la vie chrétienne et du paganisme. Quand on voit tous ces monuments, tous ces temples, ces grands espaces, on essaie de deviner cet idéal aristocratique, être toujours les meilleurs (c'est presque fatigant), être toujours à la limite de soi-même, manifester la beauté dans une plus grande harmonie. Que ce soit par la statuaire, par les objets les plus simples de la vie courante, les coupes, les céramiques grecques. Que ce soit surtout par cette inscription géniale des temples et des bâtiments dans le paysage, de telle sorte que chaque monument, chaque site fasse penser à des tableaux cubistes ou à des tableaux de Cézanne, avec une sorte d'équilibre, de beauté et de profondeur extraordinaire, de sens esthétique fabuleux. Quand on voit tout cela, on se demande ce qu'on pourrait faire de mieux ? Ou est-ce que l'homme pourrait repousser plus loin les limites de son être d'homme, de son humanité ? Ils ont vraiment tout essayé. Bien sûr, ils n'avaient pas encore l'audace du béton armé pour faire des tours de cinquante, ou quatre-vingts, ou deux cents étages. Mais en réalité, les colonnes sont beaucoup plus belles que les tours de New York. Les colonnes du Parthénon, c'est quand même beaucoup plus beau que les gratte-ciel de New York, même si ces tours sont belles.
En fait, dans ce monde-là, quelle était sa vision de la religion ? C'était une vision tragique, et pourquoi ? Parce que pour eux, tout reposait sur une idée fondamentale, c'est que les dieux vivent dans leur monde, ils gèrent leurs problèmes et les hommes vivent dans leur monde et s'occupent de leurs problèmes. De temps en temps évidemment, les dieux parce qu'ils sont puissants, parce qu'ils sont forts, ont le droit de venir se mêler des affaires des hommes, pour soutenir un favori, pour se trouver une jolie mortelle et passer un bon moment. Bref, vous connaissez toutes ces histoires peu édifiantes de la mythologie grecque. Mais en réalité, le destin des hommes ne les intéresse pas, ils s'en fichent ! Cela n'a pas vraiment d'intérêt pour eux. D'autre part les hommes sont conscients de ce que les dieux sont puissants, que d'une certaine manière, il faut se les mettre dans la poche, et qu'il vaut mieux être copains qu'ennemis. Mais en même temps, les hommes savent que surtout, il ne faut pas essayer de se montrer trop, c'est une vieille maxime de sagesse : rien de trop, pas de tête qui dépasse avec le risque d'être immédiatement mêlé et ramené à sa dimension humaine. Donc, c'était cette espèce de coexistence froide : les dieux vivent dans leur domaine, les hommes vivent dans leur domaine. Les hommes n'ont pas vraiment l'idée que d'une manière ou d'une autre, ils pourraient rencontrer les dieux et y trouver leur bonheur.
Du coup, la religion ressemble à une sorte de bricolage, par exemple le sacrifice. Quand on sacrifie une bête, on envoie les meilleurs morceaux (à cette époque-là, c'était la graisse) qui partaient pour les dieux. Les hommes se contentaient de la viande qu'ils pouvaient manger. Ils avaient trouvé un "gentlemen agrement" entre eux et les dieux. Les dieux avaient leur part, les hommes avaient leur part, et l'on ne bouge plus. Le résultat de cela, et c'est là le côté tragique, c'est qu'au bout de dizaines et de dizaines de générations, les Grecs, et là-dessus les Romains c'était la même chose, ces mondes-là étaient au bord du désespoir. Ils étaient au bord du désespoir parce qu'au fond, il n'y avait pas d'issue. Il n'y avait pas d'avenir. On avait créé des cités mais pas pour un avenir meilleur, car la plupart du temps, on pensait que l'avenir était dans le passé, c'était l'âge d'or, et c'était fini, mais il n'y avait pas d'avenir meilleur. Par conséquent, l'idéal de ce monde-là c'était de se survivre à soi-même, c'était d'essayer de durer dans le temps. Au fond, il n'y avait pas vraiment d'espérance. Et si espérance il y avait, ils savaient que l'espoir, contrairement à l'espérance chrétienne, était terriblement ambigu, tantôt cela nourrissait des illusions, et tantôt, cela permettait de vivre et de tenir. Au fond, ce monde splendide, ce monde si désireux de vivre, était comme pratiquement travaillé à l'intérieur de lui-même par la hantise de la mort. Cette convivialité distante et froide faisait que ni les hommes, ni les dieux n'attendaient pratiquement rien les uns des autres.
Vous comprenez que dans une telle perspective, l'irruption de la foi chrétienne a complètement bouleversé la donne. Quand cette poignée de petites équipes d'apôtres, dont saint Paul reste pour nous le modèle et prototype, se sont lancés dans ce monde méditerranéen, ils connaissaient fort bien la mentalité de ce monde. Ils connaissaient à fond le désespoir qui traversait la vie et les souffrances de chacun des individus. Donc, ils se sont senti une responsabilité immense parce que ce qu'ils avaient à dire, c'était que le monde avait changé. Certes, le monde avait changé pour une raison très simple, c'est que celui qu'ils proclamaient Seigneur, le Christ, le Vivant, celui-là avait connu jusqu'au bout l'angoisse tragique de la mort, mais il avait été relevé d'entre les morts. Il avait pour ainsi dire brisé et anéanti la barrière insurmontable apparemment pour les hommes, qui sépare le monde des hommes du monde des dieux, à la différence entre les hommes et les dieux pour les grecs que les dieux ne connaissent pas la mort, nous, nous la connaissons, et l'on bute son nez contre, comme l'abeille sur une vitre.
Ces hommes ont dit à leurs frères païens : c'est vrai que vous êtes dans la mort, c'est vrai que vous êtes affrontés à ce désespoir qui vous taraude parce que les dieux que vous imaginez ne s'intéressent pas à vous. Mais nous, nous avons à vous annoncer un Dieu qui peut peut-être vous paraître au premier abord, étrange, mais c'est cela le Dieu que nous vous annonçons. Pour des Grecs, ce Dieu, notre Dieu était un peu fou. Car, comment comprendre qu'un Dieu qui était dans son bonheur là-haut, dans son indifférence souveraine, puisse imaginer un instant qu'il fallait venir parmi les hommes pour essayer de se mélanger et de partager le pire de leur condition. Et pourtant, ce que Paul disait, ce que les premières communautés annonçaient, c'était cette folie-là. Paul en a été tellement conscient qu'il a dit un jour : ce que nous annonçons c'est folie pour les païens, scandale pour les juifs. Il disait que la frontière infranchissable de la mort a été vaincue par Dieu lui-même qui a fait le mouvement, non pas simplement de nous tirer à Lui pour nous séduire, mais qui a fait le mouvement de franchir la condition transcendante dans laquelle il était, pour venir partager notre condition humaine dans sa plus grande faiblesse.
Et depuis ce temps-là, nous vivons de cette folie-là. Et c'est cela la sainteté chrétienne. La sainteté chrétienne ce n'est pas d'être figé comme des statues en plâtre avec les mains jointes et le regard perdu dans le ciel. Ce n'est pas la nostalgie d'un bonheur ailleurs. La sainteté chrétienne c'est la folie de Dieu qui traverse le cœur des hommes et qui part de cœur en cœur, de vie en vie, d'existence en existence, de communauté en communauté et qui soulève petit à petit ce monde pour lui faire vivre un monde nouveau. C'est la nouveauté. La sainteté et la nouveauté, c'est cela. La nouveauté, c'est ce qui surgit au cœur même d'une humanité qui se croyait définitivement vouée à la mort. C'est pour cela que les anciens, les chrétiens des premières générations chrétiennes ont désigné le Christ comme celui qui dirigeait le chœur dans les tragédies du théâtre, on appelait cela le chorège, le conducteur de chœur. Le Christ depuis le matin où Il s'était relevé dans le tombeau avait décidé d'entraîner le monde dans une farandole un peu folle pour que chacun de ceux qui accepteraient qu'il pose la main sur eux, puisse chacun à leur tour, s'accrocher de main en main dans cette immense chorégie, dans cette immense danse, la danse de la Résurrection et du bonheur de Dieu.
Mais dans cette transformation, et c'est peut-être cela le plus extraordinaire, Dieu n'a pas voulu que cette irruption de son amour et de sa folie divine que nous appelons la sainteté, Il n'a pas voulu que ce soit une sorte d'illusion. Ce n'est pas que les chrétiens fument du "H" pour se cacher les aspérités des rudesses de la vie, pour se cacher et se voiler la face devant la mort. Ce n'est pas le domaine de l'opium et de l'illusion. Ce que Dieu a voulu dire que ce bonheur naissait au cœur même de nos souffrances, de notre mort et de nos épreuves. C'est pour cela que nous avons lu aujourd'hui ce texte des Béatitudes. Ce texte est vraiment une charte de notre condition humaine, non pas simplement comme une non-violence à la Gandhi, mais vraiment, du plus profond du cœur de Dieu, Dieu dit à tous les hommes : là où vous en êtes, quelle que soit votre situation, que ce soit le deuil, que ce soit la souffrance, que ce soit la maladie, que ce soient les pleurs, que ce soient les peurs, que ce soient les déceptions, partout peut naître le mouvement de danse et le mouvement de sainteté qui peut vous faire entrer dans le bonheur de Dieu.
Nous avons la chance inouïe aujourd'hui de faire entrer deux petites filles dans la danse de Dieu, c'est cela le baptême. On va faire entrer Isaure et Stella dans ce mystère de la danse de Dieu. C'est pour cela que tout à l'heure on chantera : "Tu es devenu enfant de Dieu", c'est la ronde des enfants.
Retrouvons nous-mêmes en écoutant ces paroles du baptême, en réécoutant ces paroles des béatitudes, en écoutant la danse et la ronde des enfants, redécouvrons au plus profond de nous-même cette folie de Dieu qui a voulu donner sa vie pour nous, pour qu'enfin la vie de Dieu entre dans le cœur des hommes, que la vie de Dieu se fasse sainteté et joie d'être sauvé.
AMEN