UN HOMME HEUREUX : LE SAINT
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année C (1er novembre 2004)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Il me semble que ce que dit saint Bernard répond exactement à cette proclamation, cette méditation de l'évangile, dit du Sermon sur la montagne, ou encore, les Béatitudes. En première lecture, si on l'écoute, on pourrait se dire, comme d'autres l'ont dit : "vaste programme". Oui, vaste programme que de se dire que les pauvres de cœur obtiendront le Royaume des cieux ou la terre promise, que ceux qui ont faim et soif de justice seront rassasiés, que ceux qui pleurent seront consolés, ceux qui ont un cœur pur verront Dieu, ceux qui sont miséricordieux obtiendront miséricorde, et ceux qui seront persécutés, le Royaume des cieux est à eux. Vaste programme si la sainteté consiste à réaliser tout cela.
Quand on réfléchit sur la sainteté et sur le fait que nous sommes tous appelés à la sainteté, la difficulté, c'est tout simplement d'y parvenir. Pourquoi ? Parce que très souvent nous pensons qu'il faut réaliser beaucoup de choses, produire d’énormes efforts pour devenir saint. Il est vrai, que si pour nous les béatitudes sont comme le programme de la sainteté, s'il faut être à la fois doux, affamé de justice, miséricordieux, artisan de paix, si nous pleurons, si nous sommes persécutés, cela fait beaucoup pour un seul homme. La sainteté est-elle vraiment un programme bien ficelé, une charte des béatitudes dont il faudrait réaliser chacun des points ? Faudrait-il pour être saint, accomplir dans les moindres détails tout ce qui est demandé ? On peut légitimement se poser la question. Ce qui est marqué dans les béatitudes s'enracine dans la Parole même de Dieu à son peuple : aimer Dieu de tout son cœur et suivent tous les autres commandements. Nous savons bien comment le peuple élu a voulu suivre ces commandements de Dieu, combien il a désiré les accomplir. En réalisant ce qui peut apparaître justement comme une liste sans fin de commandements, ils ont voulu répondre à cette invitation de Dieu : Soyez saints comme moi, je suis saint. Mais, Dieu est tellement saint, pouvons-nous être saints autant que Lui ? Il est vrai qu'on peut s'amuser à enfiler les qualités, à collectionner les vertus, les règles, les principes et les commandements, pour avoir le plus de perles possible sur le collier de la sainteté et se dire : "j’y suis arrivé, je serai enfin comme Dieu."
D’accord, mais je crois que nous faisons fausse route si nous avons une telle image de la sainteté. Pourquoi ? saint Augustin, nous le lisions hier soir aux Vigiles, commente ce passage d'évangile des béatitudes. Il dit que le premier à réaliser ce qu'il demande, c'est Jésus lui-même. C'est d'abord lui qui est doux : "Apprenez de moi, que je suis doux et humble de cœur". C'est d'abord lui qui veut la justice, qui est un artisan de paix, c'est lui d'abord le Christ, qui est miséricordieux. C'est lui, d'abord, Jésus qui pleure sur Jérusalem, c'est lui qui souffre, c'est lui qui est persécuté. Il est le premier à vivre et à réaliser ce qu'il a lui-même demandé. Il ne dit pas d'abord : "Soyez doux". Il ne dit pas d'abord : "Soyez des artisans de paix". Il ne dit pas d'abord : "Soyez des affamés de justice". Il ne fait que constater ce qui est déjà dans le cœur de tel ou tel. Heureux les doux, heureux les artisans de paix, heureux les affamés et les assoiffés de justice, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui sont persécutés. Il ne dit pas comme présupposé : il faut que vous pleuriez, il faut que vous soyez persécutés, il faut que vous soyez doux. Il prend ce qu'est l'homme lui-même dans sa réalité et Il déclare : ce que vous êtes, ce que vous vivez, voilà le principe de la sainteté. Et je crois que c'est très différent.
Le programme de la sainteté n'en est plus un, les grands idéaux de la perfection n’en sont plus, les exploits vertueux et la vénération des principes n'existent plus. Il devient évident, d'une simplicité presque enfantine, que si nous avons comme vocation d'être saint, nous le sommes réellement parce que nous sommes tout simplement ce que nous sommes. Il y en a bien quelques-uns parmi nous qui sont doux, il y en a bien parmi nous qui sont miséricordieux, il y en a bien parmi nous qui préfèrent et aiment la justice, il y en a parmi nous qui ont à cœur de vivre la paix, de la construire. Il y en a certainement parmi nous qui pleurent plus que de raison. Il y en a peut-être aussi quelques-uns parmi nous qui sont persécutés dans leur foi. Et c'est là que se vit, que se vérifie et que se célèbre l'action de Dieu dans le cœur de l'homme, et qu'effectivement désormais, chacun d'entre nous pour ce qu’il est, dans ce qu’il vit, reflète la sainteté de Dieu. Nous sommes doux parce que le Christ est le premier à être cette douceur et cette humilité. Nous sommes miséricordieux, parce qu'il est le premier à être à la source même de toute miséricorde. Il ne nous demande pas d'être à la fois, doux, miséricordieux, assoiffé de justice, artisan de paix, etc… non, c'est beaucoup trop !
Et si la sainteté consistait en cela, les pharisiens seraient des saints. Alors, sommes-nous des pharisiens ou sommes-nous des saints ? Sachons d'abord constater que c'est l'action de l'Esprit et le visage du Christ qui se révèle dans ce que nous sommes, simplement à travers telle ou telle de nos qualités, de ce que nous vivons. N’est-ce pas simplement le fait de notre orgueil ou de notre égoïsme de vouloir croire qu'on est un bon chrétien, quasiment saint, parce qu'on a fait, ou qu'on a travaillé, ou accompli tout ce que le Seigneur a demandé, si tant est que c’est ce qu’Il a demandé ?
Vous le voyez, le Christ lui-même a dépassé la Loi parce qu'il a dit qu'on ne disait pas à quelqu'un : il faut que tu aimes. Jésus aime, et ensuite, Il peut constater la réaction de l'amour dans le cœur d'une personne. Oui, saint Bernard avait bien raison. Lorsqu'on honore les saints, c'est parce qu'ils reçoivent l'honneur de Dieu lui-même. Et ce que nous célébrons, ce n'est pas un acte d'idolâtrie, mais nous célébrons le fait que nous deviendrons les concitoyens des bienheureux. De ce que la sainteté est déjà dans le cœur du pacifique, du miséricordieux ou de l’assoiffé de justice. Ainsi pouvons-nous nous réjouir dans la communion des saints.
Et je termine par là : nous réjouir dans la communion des saints. Ce n'est pas non plus pour dans très longtemps, c'est pour maintenant. Nous allons célébrer l'eucharistie, et dans la prière eucharistique, nous parlons justement de la communion des saints. Cette communion des saints, c'est affirmer que lorsque je communie au corps et au sang du Christ, je communie à Dieu et par la même, je communie à tout le corps qui est l'Église, et notamment les saints bienheureux qui sont remplis de cet amour de Dieu éternellement. Mais cet amour de Dieu a commencé dans leur vie peut-être simplement et petitement dans ce qu'ils étaient et dans ce qu'ils vivaient. Vous le verrez, ce qui est fantastique, dans les tableaux un peu anciens, quand on voit la gloire du paradis qui a été peinte ou dessinée, on y remarque saint Laurent avec sa grille, saint Joseph avec son lys, sainte Catherine de Sienne avec sa palme. C'est l'un avec sa douceur, l'autre avec sa miséricorde, l'autre avec sa paix, et l'autre encore avec sa soif de justice. Mais, il y a une chose qui les unit tous et qui est le secret du sermon sur la montagne. Le maître mot de la sainteté, le maître mot de ce que Jésus a voulu pour nous, le maître mot de l'Église, c'est : "Heureux, soyez heureux". Et c'est vrai, car il n'y jamais de saint triste. La sainteté c'est une joie, la sainteté c'est d'être heureux dans notre simple vie. Si tout notre cœur et toute notre volonté devaient participer au désir de la sainteté, ce devrait être pour se dire à soi-même : je veux être un homme heureux, comme le Christ le dit pour moi aujourd'hui. "Heureux es-tu, toi qui est doux, heureux es-tu toi qui veux la paix, heureux es-tu toi qui pleure, heureux es-tu toi qui est persécuté, heureux es-tu toi qui est affamé".
AMEN