UN GESTE À PARFAIRE

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année B (1er novembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Y aura-t-il des saints dans la paroisse saint Jean de Malte ? Tout le monde baisse le nez non pas sur soi-même mais sceptique quant aux autres. Je ne connais trop, surtout pas celui qui vous parle d'ailleurs, vous seriez bien étonnés qu'un des jours on canonise un des frères de la paroisse, ils sont tellement bien, mais tellement imparfaits !

Et de fait, il est difficile de dresser un profil de ceux qui ont réussi l'examen final, de ceux qui bénéficient de la pleine entrée dans la lumière. Quel rapport y a-t-il entre l'impétuosité invincible de sainte Thérèse d'Avila, l'innocence totale de saint François d'Assise, le courage de Jeanne d'Arc, l'intelligence sans limite de saint Thomas d'Aquin, et j'en passe, et j'en passe … Ils nous donnent tous l'impression d'être au-dessus. Et ceux qui les ont connus, je pense à la manière dont la petite Thérèse creuse avec acharne­ment de musaraigne cette âme qui est la sienne, pour y discerner, pour y goûter la présence ineffable de Dieu. Il n'est pas sûr que les sœurs qui ont vécu avec sainte Thérèse aient tout de suite pensé à la sainteté. Il doit y avoir des dissensions dans les communautés comme dans nos couples, et qui ont fait douter certai­nes de leurs sœurs. Il n'est pas sûr que ceux qui ont accompagné les saints ont d'emblée pensé à la sain­teté, ils y voyaient de l'humanité avec toutes les aspé­rités, les défauts, les choses qui ne marchent pas. Et puis un jour, au-delà même, on découvre en prenant un peu de distance, vu de loin, il y avait une sorte de réussite, impossible à percevoir de près. De près c'est comme les tableaux abstraits, on n'y voit que les ta­ches de peinture, les gros morceaux de peinture, comme dans l'impressionnisme, et puis de loin, appa­raît le champ de blé, le visage de la bien-aimée. Il faut un certain recul pour discerner l'énigme et le secret du saint.

La sainteté n'est pas un programme total qu'on réussit ou qu'on ne réussit pas. C'est en voyant une photo de Mère Térésa penchée sur un pauvre à Calcutta, que j'ai cru comprendre quelque chose que je vais vous partager. Le geste, le mouvement de la main qu'elle a, le sourire qui l'accompagne, d'abord m'ont donné envie de penser que cette femme, ridée, petite, avait réconcilié dans ce geste, tout ce qu'elle était en elle-même, les choses les plus profondes et les plus obscures qui sont en chacun de nous, les pulsions les plus sombres étaient au service de ce geste. Elle avait comme un chirurgien qui passe toute sa vie à parfaire un geste pour enlever la tumeur, pour ouvrir, ces artistes secrets, elle avait travaillé son geste. Comme un danseur … J'avais rencontré au service militaire un danseur (je ne sais pas ce qu'il est devenu, j'ai toujours regardé pour savoir s'il est devenu célèbre), il passait tout notre temps de défilé à bouger les jambes, et je lui demandais et cela faisait grincer l'adjudant chef, je lui demandais pourquoi il bougeait ainsi, et il me répondait : mais je travaille un geste ! Evidemment, vous imaginez qu'à l'armée française, ce genre de propos n'était pas tellement de service comme on dit. Mais il travaillait un geste. J'ai toujours voulu savoir s'il avait enfin réussi ?

Il y a quelque chose comme cela dans l'artiste. On a vu au vingtième anniversaire des amis de Saint Jean de Malte, la manière dont ce violoniste et ce violoncelliste, avaient presque parfaitement fait corps avec leur violon. On ne peut pas tout parfaire dans la vie, il faut travailler un geste, une pensée, une idée. C'est pour cela que sainte Thérèse d'Avila qui fonde ses monastères, qui se moque éperdument de ce qu'on pense d'elle, s'éprend de Dieu avec une sorte de fréné­sie amoureuse, passionnée, ne ressemble pas à saint Thomas d'Aquin qui déchiffre la logique des choses et qui veut tenter de comprendre la manière dont Dieu "est".

Il y a en chacun d'eux un travail sur un point précis, sur une excellence. Alors après par contagion, quand on a travaillé un geste, le geste de la jambe, ou le geste de l'accueil, ce geste finit par transformer le cœur, le visage de tout l'être. Très belle définition de la sainteté par Simone Weill : "C'est celui qui ne transmet pas le mal". Le mal s'arrête à lui.

La figure inverse du saint, c'est le pervers, c'est celui qui va viser spécialement, non seulement à transmettre le mal, mais pas à vous blesser, à vous détruire : cette petite phrase insidieuse qui vise exactement le point faible, l'air de rien toujours, le vrai mal a l'air de rien. C'est pour cela d'ailleurs dans la grande tradition chrétienne on a forcé les traits du diable, car il y avait des craintes de ne pas le reconnaître, c'est pour cela qu'il a des cornes, des sabots, et tout le bataclan que je ne vous décris pas. Ce n'est pas par désir d'intensification et pour faire peur aux gens, pas du tout, mais c'est justement parce qu'il y avait des craintes qu'on ne le reconnaisse pas. C'est pour cela que dans les chapiteaux et dans les représentations du diable, on insistait lourdement la verdeur de son regard, la bave qui coulait, etc … parce qu'il y avait des chances de ne pas le reconnaître. Parfois, ce qui ne marche pas en nous, c'est quand on atteint l'autre dans sa vitalité. Un saint, c'est quelqu'un devant qui l'on se sent plus humain. Vous pouvez faire le test en sortant tout à l'heure sur le parvis, moi je n'irai pas ! Un saint, c'est quelqu'un auprès de qui mon humanité croît. Je me sens renforcé dans l'espérance que je perds parfois de devenir meilleur, parce qu'il est là et que lui, il y croit. C'est cela la sainteté.

Dans ce geste de Mère Térésa, il y avait une sorte d'excellence. Je me disais même, et vous allez me dire que je suis obsédé, mais il y a une sorte de cicatrisation profonde de tout ce qu'elle comme femme, infini mouvement d'une grande sensualité. Elle y mettait toute sa sexualité, la vraie, la chasteté, le don. Rien n'était mis de côté, tous ces mouvements, toutes ces pulsions qu'il y avait en elle étaient au ser­vice de ce mouvement-là, le mouvement de l'accueil du pauvre, parce que le saint a besoin de toute l'éner­gie pour parfaire son geste. Ce n'est pas une vie spi­rituelle, comme un petit morceau de glace qu'on garde au réfrigérateur, qu'on ne sort pas surtout au grand soleil de la vie. C'est un geste qui s'expose, audacieux, inventif, c'est la charité, qui puise dans les pulsions qui peuvent être négatives, mais qui sont simplement en attente. C'est cela qu'elle a fait. Qu'est-ce qu'elle est femme quand elle fait ce geste ! Qu'est-ce qu'elle est mère, alors qu'elle n'a jamais eu d'enfants ! Quelle humanité pleinement réussie, et plus cette humanité réussit, plus naturellement, comme une fleur, elle s'ouvre à la rosée, elle devient divine. Cela va de soi après, et l'on comprend la continuité entre l'humilité réussie, dépassée, accomplie, et la façon dont Dieu l'accueille, la couvre et la transforme de l'intérieur. Ce n'est pas une petite chose qu'on fait à part, un petit truc à part du monde. Non, non.

Nous ne sommes pas les saints du grand pro­gramme, parce qu'il n'y a pas que les saints du calen­drier ou du martyrologe, il y a les saints qui ont été oubliés, les saints anonymes, il y a les saints pas chrétiens, qui n'ont pas eu la chance de rencontrer des chrétiens ou qui en ont tellement rencontré que cela les a dégoûtés. Oui, il faut bien reconnaître, encore, nous on imagine et l'on suppose que c'est mieux que nous la sainteté, mais il y a forcément des églises (pas ici), ou d'autres circonstances où effectivement, on a dégoûté des hommes et des femmes qui étaient en voie de sainteté, de croire et de rencontrer le Christ. C'est vrai, on a aussi ce péché-là à porter. Il y a des saints non-chrétiens, des saints non répertoriés, des saints anonymes et puis il y a nous à qui je propose le programme suivant : la sainteté d'un geste, d'un jour, d'une pensée. Non pas parce qu'on va vous proposer un programme sur mesure, non, pas du tout. C'est comme le musicien avant qu'il ne devienne cette har­monie parfaite avec son instrument, au point que tout votre être est comme touché par là, alors que ce mor­ceau de Beethoven, de Brahms, vous le connaissiez, mis parce qu'il l'a dit de telle manière que cela a éveillé toutes vos fibres.

Il faut commencer par un endroit en soi, il faut commencer par quelque chose du côté du talent que nous avons, pas du côté de l'idée que nous nous faisons du saint guimauve, auréolé, etc … C'est de la poudre, c'est du vent. Il y a la manière dont nous pou­vons puiser en nous, notre humanité, ce que nous avons de meilleur et qui n'a pas encore atteint sa pleine maturité et qui est potentiellement la sainteté qui nous est proposée et qui est la nôtre. Il y a un lien entre ce que nous pouvons être de meilleur en nous et ce que nous devons être avec Dieu, ce que nous pou­vons être avec Lui. Il y a une continuité. A chacun de trouver son propre talent et dans ce talent de travailler inlassablement comme le fait un musicien, comme le fait le danseur, comme le fait un peintre. Quand je vois l'acharnement qu'ont les peintres à reprendre les mêmes thèmes, ces mêmes paysages, ces mêmes sil­houettes, comme s'il cherchait toujours à ce que l'acti­vité artistique les dépasse eux-mêmes. Je pensais à cela en voyant l'exposition Gauguin à quel point en peignant toutes ces vahinés, on n'a pas l'impression qu'il était obsédé sexuel, le pauvre. Pas du tout, il essayait d'atteindre à travers ces femmes, quelque chose comme une racine religieuse qui serait com­mune à tous les hommes. Il a peint inlassablement ces femmes avec ces palmiers, qui sont presque tristes à force d'être à l'intérieur d'elles-mêmes. Et lui a cher­ché, c'est vrai qu'un moment quand on a l'impression d'avoir trouvé, l'orgueil peut éclater, le moi devient tout-puissant, on a l'impression qu'on est au-dessus des autres. C'est là que la sainteté doit prendre le re­lais parce c'est là qu'on doit se dire : je n'y suis pour rien, parce que Dieu était là mais je ne le savais pas. C'est cela l'histoire au fond, c'est que quand on com­mence à développer ce talent qui paraît simplement un élément humain, on pourrait croire à un moment qu'on l'a développé tout seul, que c'est notre propre génie qui nous aide. Or là, il y avait Dieu, comme dirait Jacob : "Et je ne le savais pas". Le saint est celui qui entend les pas de Dieu qui est venu en lui à l'intérieur de ce geste qu'il a travaillé et qui est tou­jours étonné et bouleversé de réentendre ce pas. Mais il ne l'a pas forcément entendu d'emblée.

Il y a le petit début de la sainteté. A nous de trouver ce sur quoi nous avons achoppé, là où nous avons cédé au découragement, sur quelle pensée, sur quel geste, sur quelle idée. Et puis surtout, les uns pour les autres, évitons de transmettre le mal, au moins commençons par cela, absorbons. Le saint est quand même celui qui est un rempart définitif contre la contagion du mal.. Le saint est celui qui, du fait de la présence de Dieu, est rempart contre la diffusion du mal, retient le mal et l'empêche de passer. C'est en cela qu'il y a du martyre et du sacrifice. Mots difficiles à manier. Mais quand on veut arrêter la marche du mal, quand on ne veut pas le diffuser, quand on ne veut pas se venger, quand on tue en soi cette envie, toutes choses qui sont bien latentes entre chacun de nous, quand on arrête à cet endroit-là en empêchant la poursuite du mal, pour que l'autre ne soit pas tenté de se venger à son tour ou de diffuser ce mal Les maladies dont nous souffrons les uns les autres, psychiquement, collectivement, il y a certains d'entre nous qui sont plus fragiles, plus sensibles, plus vulnérables, ceux qu'on appelle les gens symptômes qui sont comme des éponges, ils prennent tout dans la tête, prennent tout dans le corps. Le saint est celui qui arrête à un moment donné, qui ne prend pas sur lui, cela ce n'est pas vrai. Il ne peut pas être complice d'une contagion.

La sainteté, on le rappelle inlassablement, cela commence dans les petites choses, mais c'est une attention, une intention au sens propre du terme "ten­dre vers", une intention intérieure. Ce n'est pas de ne pas faire des péchés, mais c'est de ne pas être com­plice de la contagion et de la diffusion du mal. Nous quand on dit de ne pas faire des péchés, c'est une sorte de mise en préservatif de notre être, il ne sera pas touché, il sera intègre. Il y a bien plus grave que cela. Nous pensons toujours qu'il faut nous préserver pour être normal, réussi, intact, conforme. Mais le péché il n'est pas là. Le péché c'est dans la manière dont j'aide l'autre à être ce qu'il est pour qu'il soit vraiment un humain et que cet humain s'ouvre à Dieu. C'est là où nous péchons quand nous ne faisons pas cela. Ce n'est pas de nous préserver, sinon on va arriver au paradis avec ce que nous sommes, mais comme le dit Péguy, "moisis aux quatre coins", on n'aura rien fait.

Frères et sœurs, la fête de la Toussaint, c'est la fête de notre humanité promise à Dieu, comme une belle femme est promise à un homme. Nous ne pou­vons pas ignorer que nous sommes demandés en ma­riage, et que donc, il nous faut nous préparer, autant qu'on le peut. J'imagine qu'au moment de la rencontre avec l'homme qui devient son époux, il y a une sorte d'inquiétude amoureuse de la femme. C'est la même chose dans la sainteté. La femme veut donner le meilleur d'elle-même, elle veut offrir à cet homme le meilleur d'elle-même. C'est pareil dans la sainteté, nous avons à offrir à Dieu le meilleur de nous-mêmes, à travailler ce geste, cette pensée, ce qui fait que nous sommes à cet endroit un peu plus pertinent qu'à un autre. C'est là que Dieu viendra et que nous le recon­naîtrons, et qu'enfin aura lieu le mariage entre nous et Dieu et qui donnera le saint que nous devrons être.

 

 

AMEN