DEVIENS CE QUE TU ES
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 2002)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Il me semble que les saints, quand on lit leur biographie, ont un peu ces caractéristiques. Tout semble si simple pour eux de vivre à la fois cette condition terrestre limitée, qui nous pèse bien souvent, et qui à la fois ils vivent déjà une condition céleste et divine si belle qu'on n'a qu'une seule envie, c'est de les suivre. On a envie d'être un peu comme des danseurs, capables de tenir à la fois le ciel et la terre, d'être ce point de rencontre entre le divin et le terrestre. Et puis aussi, dans les biographies un peu plus anciennes, la vie des saints est toujours très claire et très facile. Il y a celui qui est saint depuis sa naissance, il est dans les bras de sa mère, évidemment, il refuse de téter le sein de sa mère, parce qu'on est vendredi, et ce jour-là, on jeûne ! Il a déjà tout compris avant même de savoir parler. Il y a aussi des biographies plus claires et plus faciles, ou avant le saint était un joyeux luron, faisant toutes les bêtises possibles et imaginables, et il est complètement transformé par la grâce de Dieu, comme un éclair qui semble lui tomber dessus directement du ciel. La transformation se fait totale et ce qui nous fascine, c'est que cette transformation est irréversible. On a en tête comme cela l'histoire de saint François, et on aimerait que cela nous arrive, cette sainteté irréversible.
Bien souvent, comme après un ballet, un film avec Fred Astaire, après peut-être d'autres films comme Bill Elioth, ou comme après avoir lu une biographie de saint Jean de la Croix, de saint François ou Sainte Thérèse, on se dit : c'est décidé, je change de vie, et l'on va s'inscrire au club de remise en forme, pour qu'enfin, je devienne ce que j'ai toujours voulu être, c'est-à-dire ressembler à celui que j'admire, Ginger Rogers ou sainte Thérèse d'Avila. Mais vous savez, c'est le même principe que les clubs de remise en forme, cela commence toujours très très fort, on est plein de bonnes idées et généralement, cela ne va pas très loin. Tout retombe, les chaussons de danse sont dans les placards, la croix qu'on a acheté à Assise ou à Rome devant laquelle tel saint s'est converti reste dans notre chambre, dans un coin, à prendre la poussière. Et que reste-t-il de tout cela ? Une certaine nostalgie qu'on entretient d'une manière sûre et tranquille en se disant : ah ! voilà, le rivage céleste et divin que j'aurais voulu aborder, je ne l'aborderai pas vraiment.
C'est sans doute parce que nous regardons le danseur ou le saint de la même manière que Lorca le présente en surface. Celui qui danse chemine sur l'eau. Tout paraît si facile, tout paraît si simple, et en même temps, avec une petite pointe d'envie, on se dit qu'il est capable justement d'accomplir l'impossible, et c'est cela qui nous fascine. Nous aimerions accomplir ce qui est impossible. Et d'en rester dans une sorte de surface : je reste fasciné par ce danseur, qui évolue sur l'eau, je reste fasciné par ce grand saint et l'on reste spectateur et nostalgique. C'est parce que nous oublions ce qu'il y a sous l'eau, ce dont parle justement Lorca : celui qui danse est sur l'eau, certes, mais à l'intérieur d'une flamme. Et là, c'est beaucoup plus difficile. C'est difficile de nous imaginer que nous avançons en dansant dans le Lac des cygnes, avec grâce et légèreté, plutôt que d'accepter de se laisser brûler par la flamme, et surtout de rester en contact de cette flamme, car quand cela commence à chauffer, on retire effectivement la main. C'est vrai que quand notre cœur commence à chauffer, instinctivement, on a tendance à se retirer.
Or, dans cette imitation des saints que nous désirons, il y a un certain moment, comme je le disais tout à l'heure, où l'on découvre que je ne serai jamais saint Jean de la Croix, je ne serai jamais saint François, saint Benoît, ou celui que vous voulez. C'est alors à ce moment-là que bien souvent nous baissons les bras, alors que c'est justement à ce moment-là que nous devrions continuer, accepter de mettre la tête sous l'eau, accepter de rester auprès de cette flamme et de nous laisser brûler. Accepter aussi de découvrir que nous ne sommes pas appelés à devenir un nouveau Fred Astaire, ou un nouveau saint François d'Assise.
Et tout le problème est là. Rester auprès de la flamme, auprès du regard de Dieu qui nous brûle, c'est découvrir dans notre cœur que nous désirons toujours être autre chose ou quelqu'un d'autre que ce que nous sommes. Nous avons des modèles que nous aimerions copier. Et la purification du regard de Dieu sur chacun de nous, commence très exactement à ce moment-là, quand nous acceptons de lâcher, de rester auprès de cette flamme pour découvrir que la sainteté n'est pas d'être appelé à devenir un nouveau saint, une nouvelle sainte qui a déjà existé, mais accepter de devenir une personne unique, un saint, une sainte unique, avec sa voie unique, et son histoire unique.
Dieu nous appelle à devenir ce que nous sommes et non pas à devenir ce qu'est le voisin. Il est vrai que ce moment aboutit souvent à une crise où l'on dit qu'on laisse tout tomber, on referme les livres, on referme la foi, on referme la prière, ou l'on se dirige vers une autre piste, qui est la piste de la jalousie. On essaie de s'agripper sur un chemin qui n'est pas le nôtre en trouvant que le voisin a toujours mieux, et que lui arrivera bien mieux à devenir un saint, alors que moi je suis abandonné.
Pour qu'il y ait une flamme, pour que cette flamme brûle, il ne suffit pas que Dieu soit là, il faut que nous acceptions de venir aussi dans cette flamme, de venir déposer notre carburant, tout ce qui est combustible, afin de comprendre que la sainteté n'est pas une sainteté qui consisterait à se faire une armure, à emprunter des masques à plusieurs saints, à un tel qui me plaît pour telle chose, à tel autre qui me convient dans un autre domaine, pour faire des "copier-coller", pour retrouver quelque chose qui au pire, n'existera jamais. Mais, au contraire, il nous faut accepter de rester auprès de cette flamme pour que cette flamme brûle tout ce qui est en trop. C'est vrai qu'au début, cela fait mal, mais c'est la seule manière pour qu'au fur et à mesure, il y ait une flamme unique, avec un être unique au creux de cette flamme et qui est chacun de nous.
Lorca a tout à fait raison, quand dans son poème, il se refuse à dissocier la surface tranquille paisible à laquelle nous aspirons si souvent, et ce lieu beaucoup plus brûlant, plus difficile que nous avons tendance à fuir, qui est le lieu de la flamme, le lieu du regard de Dieu.
Frères et sœurs, en cette fête de la Toussaint, sachons rester face au regard de Dieu qui nous brûle intensément, par amour, pour qu'un jour aussi, nous puissions être un grand danseur, au paradis, quand nous rejoindrons tous ces danseurs que Fra Angelico a si bien peint.
AMEN