THÉRÈSE, FRANÇOIS, JEAN ET LES AUTRES ...

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année B (1er novembre 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Qu'est-ce qu'une croyance un peu superstitieuse? C'est quelque chose d'analogue à ce que j'ai entendu récemment à côté du pique-cierges : "ne va pas allumer ton cierge à celui qui est déjà al­lumé, parce que le cierge que tu viens de mettre pro­longerait la prière de celui qui a mis le cierge avant toi." On a envie de rire, personnellement, je n'avais pensé à cela. Soit dit en passant, je trouve cela plutôt bien d'allumer son cierge à un cierge qui est déjà al­lumé, cela me parle de la communion des saints, de la prière qui est prolongée par d'autres prières. Cela me parle de cette chaîne ininterrompue entre les diffé­rents cierges qui s'allument, mais aujourd'hui, ce n'est pas un seul cierge qui s'allume, c'est tous les cierges qui sont allumés, c'est la Gloire de Dieu, c'est la fête de tous les saints.

Alors, permettez-moi de vous parler aujour­d'hui de mon idée de la communion des saints. Com­munion n'est pas un terme fréquemment utilisé. Il n'a pas pignon sur rue, aujourd'hui, on lui préfère le mot "générosité". A la guerre, on exalte ceux qui s'avan­cent et qui jouent leur vie pour rien sous le feu des mitrailleuses et qui partent à l'assaut en jouant leur vie. En temps de paix, on va exalter ceux qui donnent leur vie et brisent le mur de l'individualisme et se jettent dans la bagarre en y mettant tout leur talent. Le généreux est fort, il a une tâche à accomplir, il a un plan, une trajectoire, un objectif. Pensez au domaine de l'éducation : il y en a un qui sait, l'autre qui ne sait pas, et il y a un plan pour que la somme des connais­sances puisse parvenir à l'autre dans les meilleures conditions. Quand on se réunit dans une entreprise, autour d'un travail commun, d'un projet à réaliser, on va tout mettre en œuvre pour arriver à un objectif, et toutes les générosités vont se conjuguer pour parvenir à ce but commun. Alors, et j'en arrive à ma question, est-ce que la sainteté est seulement de ce côté de la générosité ? Est-ce que la sainteté est une sorte de mise en commun de toutes les capacités, de tous les talents, ou est-ce que la sainteté c'est autre chose ? Vous allez me dire, je vois arriver le prédicateur avec ses gros sabots, il va nous dire que la sainteté ce n'est pas la générosité, il va tellement démocratiser la sainteté qu'il va nous casser nos modèles. Je n'ai pas envie de casser les modèles. Je n'ai pas envie de nier un seul des pas de la Vierge Marie quand elle montait sur le Calvaire sous l'orage, je n'ai pas envie de nier les courses apostoliques de la Madre quand elle fon­dait ses monastères en Espagne, et que saint Jean de la Croix était au fond de son cachot à Tolède parce qu'il voulait garde les pieds nus. Je ne veux pas renier non plus les yeux complètement ruinés du pauvre saint François d'Assise, ruinés par les veilles et qui descend en chancelant de l'Alverne sur ses pieds per­cés et qu'il trouve encore le courage de monter le petit couvent de San Damiano, le petit couvent de sa petite sœur Claire, pour grimper non pas jusqu'en haut de l'escalier, mais pour s'arrêter à droite, sur le petit toit et y composer le cantique de frère soleil. Je n'ai pas envie de renier un seul des actes des martyrs, ni aucun des trésors des saints cachés. Les saints n'ont pas de vacances, et quand ils ont des cernes sous les yeux, c'est l'amour comme un fard qui va colorer ces yeux, c'est l'amour qui leur fait comme des cernes à force de trop aimer. Je n'ai pas envie de masquer toutes ces vies complètement données, ces livres serrés, sans même l'espace d'un signet et qu'on feuillettera au ciel. Je n'ai pas envie d'enlever un seul de ces trésors de générosité que l'Église garde et offre, mais je voudrais souligner que si la sainteté est du côté de la généro­sité, elle est aussi et peut-être surtout du côté de la communion.

Qu'est-ce que c'est que la communion ? C'est se laisser toucher par l'autre, accueillir l'autre d'une certaine manière, le recevoir. L'autre ne m'indiffère plus, même s'il m'indispose ! Vous savez qu'il y a eu des saints de rudes inimitiés. Mais si le saint a des inimitiés, c'est parce qu'il est entré d'abord en com­munion, parce qu'il est vulnérable, et il va se laisser percer par l'autre. Il va tellement accueillir l'autre, que finalement le saint, ce qui le touche le plus c'est peut-être la faiblesse. C'est extrêmement dérangeant d'être touché par la faiblesse de l'autre, parce que cela a un effet directement sur nous et cela nous renvoie à notre propre faiblesse. Est-ce que je vais opposer simple­ment générosité et communion ? Ce serait peut-être trop facile. Il y a une générosité très haute à tout rece­voir de l'autre, à rentrer en communion. Il y a une générosité très haute à tout donner comme à tout re­cevoir. Si on ne contre-distingue plus la générosité et la communion, comment aller plus loin ? Je crois que la communion est au point de départ de tout acte de générosité vraie, s'il n'en est pas ainsi, c'est très sim­ple, on risque de se servir au passage, d'en garder un peu pour soi. Mais si on est d'abord rentré dans cette communion, alors, le risque est moins grand de se servir au passage de chercher son intérêt, de faire cela parce que c'est bien. Ce n'est pas parce que c'est bien qu'on le fera mais à cause de l'autre, à cause de Dieu. C'est la grande différence entre le héros et le saint, le héros a une armure, le saint n'en a pas, le saint est vulnérable, Péguy l'a dit avant moi, il est mort en partant à l'assaut, il n'était pas blindé. Le héros a une tâche à accomplir, il a peut-être des ennemis, il a for­cément une armure, parce qu'il risque d'être atteint, le saint est profondément vulnérable, comme le Père Damien, un belge. Il est dans un décor de Paradis, de rêve, les îles Hawaï, c'est comme "Alerte à Malibu", si vous voulez. Il y a une réunion du conseil épiscopal parce qu'il y a une île au large qui s'appelle Molokaï et là on a regroupé tous les lépreux. L'évêque dit : "Qui vais-je envoyer" ? Et le Père Damien répond : "Moi". C'est d'abord parce qu'il était d'abord entré dans une communion lointaine, une communion sépa­rée par quelques miles de mer qu'il a pu lever le bras et dire "Moi". Il est parti là-bas, il a transformé ce coin qui était devenu un enfer, parce qu'il y avait une espèce de mafia lépreuse au milieu des lépreux, et il a transformé ce coin de mafia en un coin de paradis. Et comme il est entré profondément en communion avec ces lépreux, il est devenu lui-même lépreux. Et comme il ne voulait pas passer lui-même loin de la communion avec Dieu, quand il avait besoin de se confesser et qu'il ressentait la morsure de son péché, il demandait qu'un prêtre vienne sur un petit bateau, il venait et se confessait en latin pour que les autres ne comprennent pas. Voilà la communion au départ de la vie du Père Damien, il n'y a pas la générosité, mais la communion. Je pense aussi à ces jeunes qui partent dans des petites structures dans tous les coins du monde, vous en connaissez peut-être, des structures qu'on appelle des "points cœurs", ils partent simple­ment à deux ou trois pour vivre avec les enfants. Au départ, il n'y a pas un mouvement de générosité, il y a simplement une communion qu'ils veulent réaliser avec les enfants les plus pauvres de la planète. Pensez aussi à Jean Vannier, pensez à cette merveilleuse fé­condité de tous ces foyers où l'on essaie de rentrer en communion avec les enfants et les adultes handicapés. Et tout est affaire de communion, de parler d'abord de sainteté comme affaire de communion avant d'être une générosité, cette manière de parler de saints qui sont vulnérables nous renvoient à la question de Dieu. Dieu est toujours une question, quand il commence à devenir une réponse, à ce moment-là, cela risque de combler un vide en nous. Cela renvoie à la question de Dieu, on le caricature Dieu, on en fait quelquefois un Zeus barbu très généreux, trop généreux peut-être, mais je crois que Dieu est d'abord proche. C'est déjà vrai dans l'Ancien Testament. On a chanté au répons hier soir (je cite Deutéronome) : "Quelle est la grande nation dont les dieux soient aussi proches que ne l'est le Seigneur de nous ?" Le Seigneur est infiniment proche. Noël ne va pas inventer la proximité. Cette proximité était déjà là, mais il va pousser cette proxi­mité à son paroxysme, Dieu va devenir notre pro­chain, et dans un premier mouvement, face à ce Dieu qui devient vulnérable, face à ce cœur qui est comme marqué d'une cible pour être sûr de l'atteindre, face à ce premier mouvement pour être saisi par la généro­sité de ce Dieu-là qui envoie son Fils sur la Croix. Mais attention, cette générosité a comme été précé­dée, mais c'est difficile de parler de "précédé" en Dieu, par un mouvement qui lui donne sa forme, la communion du Père, du Fils et de l'Esprit. C'est d'abord parce qu'il a cette communion très grande entre les trois personnes que le Salut a pu aller jusque-là, jusqu'à la Croix, sommet de la générosité. Remar­quez qu'à la Croix, le Christ ne joue pas les héros.

En cette fête de la Toussaint, en cette fête où Dieu se fait vulnérable, en cette fête où l'on fête tous ceux qui sont devenus vulnérables, tous ceux qui ont déposé leur armure, ne nous trompons pas d'image de Dieu. Accueillons le Dieu auquel se sont conformés tous les saints, ce Dieu vulnérable, ce Dieu de com­munion. Et dans nos rapports avec les saints, si nous sommes frappés, si nous sommes édifiés, si nous sommes relancés quand nous faiblissons, par leur générosité, quand nous lisons leurs actes, essayons pour changer, d'imaginer quels pouvaient être ces hommes de communion, essayons d'imaginer quel pouvait être le regard de notre saint préféré, de notre sainte préférée, essayons d'imaginer ce saint préféré qui nous prend par le bras, essayons d'imaginer ces hommes de communion. La communion c'est pour toujours, la générosité elle, est marquée par une cer­taine temporalité et par un contexte particulier, par quelque chose qui est quelquefois de l'ordre de l'ur­gence, par quelque chose qu'il faut faire, mais la communion, c'est pour tout le temps.

Ces hommes, ces femmes qui sont entrés en communion, sainte Thérèse de Lisieux dans son Carmel, le Père Damien avec ses lépreux, tous les autres, ils étaient liés à une époque, mais en vivant profondément cette communion, ils sont liés à tout le temps, ils sont entrés dans la gloire de Dieu, et nous maintenant, nous n'avons plus qu'à entrer en commu­nion les uns avec les autres pour entrer d'une certaine manière, en communion avec eux.

 

 

AMEN