LE VISAGE REFLET DE LA SAINTETÉ DE DIEU
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Il vous est sans doute arrivé à vous comme à moi cette expérience qui peut être à la fois dramatique, ou tantôt merveilleuse de lire le visage de quelqu'un dont on sait qu'il s'approche de la mort. Quand on regarde ce visage, on ne le regarde plus comme avant, on ne regarde pas de façon indifférente, comme quelqu'un qu'on croise dans la rue, on regarde ce visage avec une attention avec toute la force de l'affection qu'on peut avoir pour la personne, et puis en même temps, on est comme surpris et ébloui de ce qu'on lit à ce moment-là dans ce visage. C'est peut-être dans ces moments-là qu'on découvre que la vie, pas simplement la vie physique, mais la vie spirituelle se lit dans les regards et dans les visages. Et c'est souvent une expérience bouleversante quand on sait que telle personne qu'on aime bien, s'approche de la mort, non pas par curiosité, mais par affection et par une vraie sympathie au vrai sens du terme, on a envie de percevoir, presque de se réjouir, même si c'est difficile de ces éclairs de Vie qui traversent le visage et le regard de celui ou de celle à qui l'on rend visite. C'est aussi dans un registre plus heureux, plus joyeux, la même expérience que nous faisons avec les nouveaux-nés. Pourquoi s'intéresse-t-on tellement aux visages des bébés ? C'est sûr que là, ce n'est pas pour essayer de percevoir chez eux des intuitions intellectuelles, parce qu'ils n'en ont pas encore, ça vient après, mais on est émerveillé de sentir que dans ce petit paquet de chair qui est un bébé, il transparaît déjà tout le mystère de l'existence humaine. Et à ce moment-là il transparaît d'une façon vraiment spirituelle, car je sais bien, qu'il y a d'autres manières dont transparaît la vie, par exemple lorsque les joueurs néo-zélandais se tapent sur les épaules, sur la tête, sur le ventre et ailleurs, pour manifester qu'ils font peur à l'ennemi, c'est aussi une manifestation de vie, mais c'est quand même un peu plus limité, même si c'est assez amusant. Mais quand c'est la vie sur le visage et qu'on y fait attention c'est absolument bouleversant. C'est non seulement beau au sens presque esthétique du terme, et c'est ce qui explique qu'on aime voir des visages qui sont expressifs, mais à ce moment-là on sent vraiment, d'une façon tout à fait particulière qu'il y a un secret de la personne, quelque chose de très caché qui est sa vie et qui resplendit à ce moment-là et ce qui nous étonne encore plus, c'est de se demander comment il se fait que ce secret de vie, ce secret intime de la vie de quelqu'un de sa personnalité, puisse se traduire à travers ce qu'il faut bien appeler des cellules biologiques, des cellules de l'épiderme, des mouvements musculaires, la couleur de la pigmentation des yeux, le mouvement des lèvres. Autrement dit, le spirituel se dit de la façon la plus profonde et la plus immédiate et la plus accessible dans le charnel, dans la chair, c'est le mystère de l'existence humaine, et là je parle simplement au plan humain, naturel, parce qu'effectivement à ce moment-là on sent que le cœur d'une personne se dit, et si je prenais l'exemple d'une personne qui s'avance dans une maladie grave vers la mort, c'est parce qu'à ce moment-là le témoignage de sa vie qui se bat à l'intérieur d'elle-même avec la mort est d'autant plus bouleversant qu'on se dit que c'est terrible et que ça ne va pas continuer de cette façon, et c'est la raison pour laquelle à certains moments, on sent si le regard est plus éteint, on sent si la personne a encore envie de se battre, si elle a encore le courage de faire face.
Si je prends cet exemple, c'est pour vous expliquer ou pour vous aider à comprendre la sainteté. Quand on fête la Toussaint, on fête d'une manière analogue, la même chose. Que dit-on lorsqu'on parle de la sainteté ? On dit une chose toute simple à laquelle on ne pense jamais. Cette chose toute simple c'est ceci : ce visage humain que nous avons, ce cœur humain que nous avons, cette vie humaine que nous avons, sont capables d'être habités, traversés, saisis, transfigurés par la présence de Dieu. Nous les chrétiens, nous croyons cela. Nous avons beaucoup de mal à y croire, parce que nous avons tellement transformé la sainteté dans une sorte d'idéal humain, de vertu, de moralité, de choses extraordinaires que personne aujourd'hui n'est plus capable de faire, qu'à ce moment-là nous nous imaginons toujours que la sainteté c'est plus ou moins à un moment ou l'autre perdre sa spécificité, sa personnalité, sa singularité, pour devenir une sorte de visage complètement vitrifié et emballé sous vide. C'est dramatique, parce que c'est l'inverse : ce que Dieu a voulu, c'est que sa présence, son amour, sa sainteté, non pas nous taille la figure au carré, mais au contraire transparaisse à travers la chair et le cœur qui font que nous sommes celui-ci ou celui-là, celle-ci ou celle-là. C'est cela le mystère de la sainteté. Et ce qui est difficile à croire, c'est que Dieu peut se refléter, Dieu peut se dire dans la réalité humaine. Mais au fond quand on y pense ce n'est pas beaucoup plus difficile à croire que de croire que la vie spirituelle d'un homme se lit dans ses yeux. En fait, la vie spirituelle d'un homme ce n'est pas de la chair, ce n'est pas des muscles, ce n'est pas de la peau, ce n'est pas la pigmentation des yeux, c'est tout autre chose à travers cela. La sainteté c'est la même chose : c'est le mystère de Dieu qui resplendit à travers le visage de chacun, à travers l'humanité de chacun. C'est pour ça qu'on a entendu tout à l'heure cette longue énumération, car quand Dieu veut faire resplendir son être et sa sainteté et sa lumière à travers les hommes, il ne le fait pas de façon uniforme, mais comme l'a dit l'auteur de l'Apocalypse, quand il voit la foule des élus, il voit une foule immense, cent quarante quatre mille, douze mille de chaque tribu, et chacun a un visage différent.
Donc, si nous croyons à la sainteté, et si nous n'y croyons pas nous n'avons aucune raison d'être ici ce matin. La sainteté pour nous est la sainteté pour les autres, c'est parce que nous croyons que la sainteté de Dieu c'est cette présence qui est capable de rayonner dans sa créature, de faire que chacun d'entre nous devienne le lieu même de la manifestation de la présence de Dieu. Jusque-là, ça va !( j'entends pour la pensée...) Et donc, dès ici-bas, et plus tard, quand nous serons près de Dieu, c'est notre humanité qui sera appelée à la sainteté, c'est pour cela que nous croyons à la résurrection des morts, non pas pour récupérer tous les morceaux de la création, ce n'est pas le "ramasse-miettes" des débris de la mort ; la résurrection c'est le fait que toute la sainteté de Dieu peut paraître dans tout l'homme.
Il y a une simple condition à tout cela, une condition fondamentale de la sainteté, c'est de ne rien garder pour soi ! Je m'explique. Au Paradis, il n'y a pas de miroir, la seule chose qu'il n'y aura pas au Paradis, ce sont les miroirs. Je sais bien, il y a beaucoup de chrétiens, et beaucoup d'hommes non chrétiens qui imaginent Dieu comme un immense rétroviseur, et quand on arrive devant lui, alors là, il nous fiche le rétroviseur sous le nez, et il nous dit : "Là, tu t'es mal conduit, là tu as doublé à droite, là tu as dépassé les limites de vitesse, là tu n'as pas respecté le stop, là tu n'as pas ralenti, là tu n'as pas cédé la priorité !" Et nous imaginons le jugement dernier comme cet immense rétroviseur qui nous tombe dessus et qui nous dit : "Voilà tout ce que tu n'as pas fait". Et bien, il n'y a pas de rétroviseur. Il n'y a pas de miroir non plus. Désolé, mesdames, on ne se pomponnera pas touts les matins, d'ailleurs, c'est normal, si la résurrection est un grand "lifting" à ce moment-là vous serez toutes belles et jeunes comme des cœurs, et il n'y aura pas besoin de perdre son temps à réajuster son rimmel et son rouge à lèvres, cela sera uniquement de la louange de Dieu, point final ! Donc, pas de miroir, pas de rétroviseur, pourquoi ? Parce que alors qu'on peut regarder son visage sur la terre, et tomber dans cette espèce de défaut que déjà les grecs appelaient le narcissisme, du mythe de ce très beau jeune homme qui se regardait sur le reflet de l'eau et qui est devenu cette très belle fleur qui s'appelle le narcisse, ce qui montre que déjà les grecs avaient quelque mauvaise conscience à utiliser leur miroir, la sainteté ne peut pas se ressaisir par elle-même. La sainteté, c'est ce qui passe de Dieu en nous et que nous ne pouvons pas récupérer pour nous. La sainteté c'est le moment où étant nous-mêmes envahis de cette présence de Dieu, si nous essayons de la garder pour nous, un peu comme les hébreux dans le désert essayaient de garder la manne pour eux, cela pourrit sur pied et disparaît. La sainteté c'est quelque chose qui ne peut que passer, se donner de l'un à l'autre, c'est quelque chose qui ne peut pas rester en nous. Là aussi, erreur terrible sur la sainteté : combien de fois avons-nous imaginé que notre sainteté était de faire comme ces bons élèves qui accumulent les bons points dans leur plumier en espérant qu'un beau jour, on aurait la quantité suffisante pour entrer dans le Royaume de Dieu. Mais, c'est le contraire, la sainteté ne se garde pas, elle ne se tient pas entre les mains, elle est un vis-à-vis, elle est un passage de visage à visage. Si la sainteté réalise la communion, c'est parce que précisément elle ne reste pas dans chacun d'entre nous, elle passe de l'un à l'autre.
Ici, je voudrais vous lire un auteur anglais dont je vous ai déjà parlé, que j'aime beaucoup, c'est un anglais objectif, pas comme l'arbitre d'hier soir, c'est peut-être le seul auteur anglais objectif que je connaisse, parce qu'il ne considère pas que son anglitude est le critère de discernement de toutes les valeurs et de tous les jugements. Donc, cet anglais que j'aime beaucoup, et qui s'appelle Chesterton, a des pensées qui m'inspirent beaucoup et j'espère qui vous inspireront beaucoup sur la sainteté chrétienne. Il est dans une époque où l'on magnifie beaucoup les religions tous azimuts, vous savez, cette espèce de "confusionisme" qu'on pratique encore beaucoup aujourd'hui : "toutes les religions se valent, elles veulent toutes la même chose, nous avons tous le même Dieu et tout va bien", cet oecuménisme de grande surface, mais où les produits sont de très mauvaise qualité; Donc, Chesterton critique ceux qui disent qu'au fond bouddhisme et christianisme = même combat ! Alors, il dit : "Pas du tout, ça n'a rien à voir " Et vous allez voir, il nous explique la sainteté chrétienne :
"Je ne crois pas, écrit-il, qu'il y ait dans l'univers deux institutions se contredisant plus nettement que le bouddhisme et le christianisme ." C'est terrible, vous allez voir ! "Deux idéals, (il ne dit pas idéaux, lui, il écrit en anglais, c'est peut-être le traducteur qui a fait une faute, oui, il a quand même le défaut d'écrire en anglais) deux idéals, ou deux idéaux, ne pourraient être plus opposés que le saint chrétien que l'on voit dans le portail d'une cathédrale gothique et le saint bouddhiste d'un temple chinois. L'opposition se retrouve en tout, mais un point peut-être me frappe davantage : le saint bouddhiste a toujours les yeux fermés, le saint chrétien les a toujours grands ouverts. (C'est le contraire de Kubrig...)
"Le saint bouddhiste a un corps mince et harmonieux, mais ses paupières sont lourdes et scellées par le sommeil. Le corps du saint médiéval est décharné jusqu'aux os, mais ses yeux sont terriblement vivants. Il ne peut y avoir aucune réelle communauté d'esprit entre des forces qui ont produit des symboles aussi différents. Admettons que les deux images, le saint gothique et le saint bouddhiste soient des extravagance, des perversions de la pure croyance, il a cependant fallu une divergence originelle profonde pour produire des extravagances aussi opposées." Pourquoi les yeux ouverts ? C'est parce qu'il faut précisément que la sainteté passe et se communique et réalise la communion des saints, c'est le problème et c'est la raison pour laquelle nous ne sommes pas tout à fait contrairement à ce qu'une certaine sensibilité moderne voudrait nous faire croire, nous ne sommes pas exactement une religion de l'intériorité, pour nous, la charité est plus importante que l'intériorité. La charité est une vertu théologale, l'intériorité est une certaine manière de vivre sa vie spirituelle tant bien que mal, mais ce n'est qu'un élément parmi d'autres ; tandis que s'il n'y a pas la charité, tout est fichu.
Et il poursuit par ceci, qui rejoint ce que je vous dis : "Il est dans l'instinct même du christianisme que Dieu ait partagé l'univers en petits morceaux, parce que ce sont des petits morceaux vivants. Il est de son instinct, au christianisme, de dire : petits enfants, aimez-vous les uns les autres, plutôt que de dire à une seuls vaste personne qui serait le "Grand Tout" de s'aimer soi-même. Tel est l'abîme qui sépare le bouddhisme du christianisme : pour le bouddhiste, la personnalité est la chute de l'homme, pour le chrétien, elle est le dessein de Dieu, le projet de Dieu. La grande âme du monde, l'âme des théosophes et des bouddhistes requiert de l'homme qu'il l'aime afin de mieux s'y plonger pour disparaître en elle, mais le centre divin du christianisme a projeté l'homme au-dehors de Dieu, au-dehors de lui-même afin que l'homme puisse aimer Dieu."
C'est ça le secret de la fête de la Toussaint. Nous sommes les vis-à-vis de Dieu, nous sommes en face de Dieu, et c'est la splendeur de Dieu qui se reflète les uns pour les autres et les uns par les autres. Ce qui manque aujourd'hui à la sainteté, c'est que nous croyions assez qu'elle prend chair et vie de façon absolument singulière et personnelle pour chacun d'entre nous.
Nous avons eu hier soir le frère Christophe qui a manifesté à travers sa profession monastique qu'il voulait suivre le Christ selon les conseils évangéliques. Cela nous frappe toujours et c'est bien parce que cela nous rappelle cette radicalité de l'évangile. Mais, si ça ne vous aide pas, frères et sœurs à comprendre que pour vous, le baptême est une chose aussi sérieuse, aussi absolue et aussi radicale pour votre sainteté et pour notre sainteté à tous que le geste que le frère Christophe a fait hier soir alors, vous seriez baptisés en vain !
Que le Seigneur aujourd'hui à travers notre chair, à travers notre vie à travers tout ce qui marque nos existences humaines nous aide à découvrir que nous devons vivre la sainteté les yeux ouverts, non pas les yeux fermés, les yeux en face des autres et non pas le regard bloqué sur le miroir pour que nous découvrions la puissance de cette sainteté de Dieu pour nous-mêmes, pour nos frères, et pour le monde entier.
AMEN