COMME DES FEUILLES D'AUTOMNE : LA SAINTETÉ

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 1996)
Homélie du Frère Frère Bernard MAITTE

 

Qui n'a rêvé un jour d'être saint, d'atteindre à cette sainteté qu'aujourd'hui nous célébrons pour tous ceux qui, connus ou inconnus de nous, sont à notre esprit ceux qui ont suivi le Seigneur et qui désormais sont remplis de sa gloire ?

Je crois que, si l'on cherche dans les replis de nos souvenirs ou de notre conscience l'attrait religieux que nous avons pu ressentir à telle ou telle époque de notre vie est toujours un attrait vers quelque chose qui nous dépasse, vers une réalité plus grande que nous. Et je pense que c'est ainsi qu'à notre esprit, pour la première fois, a affleuré ce désir d'être saint, d'être parfaitement bon, d'être parfaitement gentil, d'être le mieux possible, de pouvoir réaliser toute chose d'une manière idéale et bonne. Il y a certainement quelque part dans les replis de nos souvenirs ou de notre être ce désir, même si c'est un peu comme un rêve perdu de pouvoir être un saint, d'être arrivé le mieux possi­ble à ce que Dieu nous demande : "Soyez saints parce que Je suis saint". C'est un désir beau et c'est un désir bon qui peut-être encore, si nous avons gardé un es­prit d'enfance, nous anime. Nous avons encore peut-être envie aujourd'hui d'être saints.

En tout cas Dieu nous y invite aujourd'hui dans cette célébration. Dieu nous appelle, Dieu nous invite à être saints. La sainteté n'est pas simplement un souvenir d'enfant ou un attrait religieux plus in­tense que l'on a eu à telle ou telle époque de notre vie. Mais Dieu propose réellement à notre assemblée, à chacun d'entre nous aujourd'hui d'être un saint. Seu­lement comment se fait-il que nous soyons, ou du moins est-ce notre sentiment, si loin de la sainteté ? Comment se fait-il que nous ressentions aussi fort peut-être l'abîme qui peut exister entre Dieu que l'on imagine le seul Saint, le Tout-Puissant, et nous-mê­mes et notre pauvreté ? Peut-être tout simplement parce que nous avons fait un léger dérapage sur ce qu'est exactement la sainteté.

Quand on voit les saints, ils nous rappellent que la sainteté fait de belles choses et de bonnes cho­ses. Effectivement à se comparer aux saints, on en arrive immédiatement à se dire : e eh bien j'ai fait tout ce que j'ai pu et je ne peux pas être comme eux e. D'autant plus que les saints nous émerveillent souvent par leurs miracles, par leurs dons qui les ont dépassés et puis par cette grâce qui les habite. Et encore au­jourd'hui quand on parle de saints, on pense tout de suite qu'il y en a aujourd'hui qui sont des saints, comme par exemple Mère Teresa, à croire que les médias d'ailleurs sont les seuls à pouvoir canoniser aujourd'hui la sainteté humaine. Or on oublie tout simplement que Dieu veut aujourd'hui que ce ne soit pas simplement Mère Teresa ou tel ou tel bonhomme qui fait l'actualité, mais que l'actualité de la sainteté ce soit en chacune de nos vies, en chacun de nos cœurs.

Notre désir de sainteté s'est-il appuyé sim­plement sur une aspiration de tout notre être vers Dieu ? tant et si bien que la sainteté nous apparaît comme quelque chose dont il faut toujours comme un obsta­cle où il faut franchir des étapes, au fur et à mesure les monter et être ainsi le plus près de Dieu. La sain­teté ne nous apparaît-elle pas toujours comme une barrière infranchissable, comme des efforts démesurés de désir vers Dieu et puis de sanctification et de pé­nitence et de vertus tournées et retournées.

Peut-être que tout cela en plus, nous l'avons fait. Peut-être qu'à bien regarder toute notre vie, on va se rendre compte qu'on a passé un certain nombre d'années ou de temps à exercer, même si nous avons eu des difficultés, à exercer les vertus chrétiennes, à essayer d'être bon, à essayer d'être juste, à essayer d'être miséricordieux, à essayer d'être charitable, à essayer d'être saint en somme. Tout cela, à y regarder de plus près, nous l'avons fait, on y a mis du sien, on a fait des efforts et peut-être que l'on pourrait justement résumer notre vie à tous ces efforts que nous avons faits, à toutes ces vertus que nous avons voulu attein­dre et qu'encore aujourd'hui nous essayons d'exercer parce que finalement nous ne sommes pas plus mau­vais en somme que les autres et que, bon an mal an, nous tirons notre épingle du jeu autant que faire se peut, avec simplement ce que nous sommes.

Et la sainteté ne serait-elle pas simplement cet effort continu ? Peut-être oui. Mais nous en restons à un point qui n'est me semble-t-il, pas absolument le bon. C'est que la sainteté ne dépend pas que de nous. Cela a l'air simple, mais ce n'est pas simplement une quantité d'efforts, un exercice de la volonté ou un travail de la vertu que la sainteté, c'est-à-dire que le ressort même ou le dynamisme même de la vie sainte ne dépend pas que de nous. Elle dépend aussi et en premier de Dieu. Après tout, ce n'est pas tant nous qui désirons être saints que Dieu qui désire que nous soyons saints. Si Dieu désire que nous soyons saints, alors, frères et sœurs, Dieu se débrouillera avec ce que nous sommes. Si Dieu désire pour nous une vie de sainteté, Il fera avec ce que nous Lui donnons. Or ce qui est sûr, c'est que nous ne sommes jamais à l'abri de tous les efforts que nous pouvons faire pour être saints. Notre exercice de la volonté d'être saints ou notre exercice des vertus chrétiennes ne nous met jamais à l'abri des revers de l'existence et de la vie. Et du coup parfois après avoir voulu une vie bonne, par­faite, impeccable, sainte, et bien nous nous retrouvons avec des revers qui font que tout tombe, tout se délite et même voire tout est détruit de ce que l'on a voulu échafauder ou construire, tout cela pour le Royaume de Dieu.

Frères et sœurs, paradoxalement la sainteté va peut-être se réaliser là où on l'attend le moins, là où nous n'avions plus fait d'efforts ou bien là où nos efforts ont été anéantis, là où la vertu s'est arrêtée ou bien là où nous n'avons pas pu franchir un passage vertueux. Parce que si la sainteté ne dépend pas tant de nous que de Dieu, Dieu nous rejoint et communie à nous dans la pauvreté même de notre existence. Il me semble que le magnifique poème que représentent les Béatitudes ne dit rien d'autre. Je le relis pour vous.

"Heureux les pauvres de cœur, le Royaume de Dieu est à eux. Heureux les doux, ils obtiendront mi­séricorde. Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. Heureux ceux qui ont faim et soif de la jus­tice, ils seront rassasiés".

Frères et sœurs, la sainteté dépend de Dieu. Et Dieu est le premier à avoir rejoint les doux, les assoif­fés, ceux qui sont affamés. Dieu est le premier à avoir voulu rejoindre ceux qui pleurent, ceux qui sont per­sécutés pour la justice, ceux qui sont insultés, ceux qui sont calomniés. L'épître aux Philippiens nous dit que Jésus n'a pas retenu le rang qui L'égalait à Dieu, mais qu'Il s'est anéanti. Et Il s'est anéanti jusqu'à la mort. Et finalement la sainteté de Dieu n'a pas été simplement un appel en disant : "soyez saints comme Je suis saint", mais justement "soyez saints comme Je suis saint".

Et comment Dieu est-Il devenu saint ? Il est devenu saint dans la pauvreté et la misère de son Hu­manité. Il est devenu saint dans la faim et la soif qu'Il a eues au désert, qu'Il a eues sur la Croix. Il est de­venu saint dans l'affliction qui a marqué sa Passion, dans le doute qui a marqué sa Passion, dans le doute qui a marqué son agonie au Jardin de Gethsémani. Dieu est devenu saint dans les larmes et dans les pleurs. Dieu est devenu saint dans la souffrance et dans cette pauvreté de l'homme, dans la misère même et dans l'affliction de la mort. Voilà ce qu'est la sain­teté. C'est se laisser atteindre par ce Dieu qui est allé plus loin que nous, plus bas que nous, qui s'est fait plus homme que nous, ai-je envie de dire.

Cela me rappelle un film qui passe à l'heure actuelle sur les écrans aixois et qui s'appelle : "Brea­king the waves". Et ce film nous montre, à travers une femme, le visage même de la Rédemption que le Christ a opérée. Par amour pour l'homme qu'elle aime, cette femme accepte absolument de perdre sa vertu, sa sainteté, les efforts de sa vie, la règle de son Église si stricte et si régulière, si prévoyante qui s'auto-glorifie dans une sainteté et une vertu préser­vées. Elle accepte de tout perdre de cette identité-là pour suivre jusqu'au bout ce que cet homme Lui de­mande, même si ce que cet homme lui demande n'est pas louable, et n'est pas à recommander ou à suivre.

Aujourd'hui le Christ nous invite à retrouver, dans l'existence de chacun d'entre nous, ce qui la détruit, ce qui la fait souffrir, ce qui la fait pleurer, ce qui la conduit à la mort pour se dire qu'aujourd'hui eh bien Dieu, en fait, nous a précédés sur ce chemin, Il nous y a rejoints et Il nous demande simplement d'entrer dans cette communion d'homme à homme, pour entrer en communion de Dieu à enfant de Dieu, pour entrer en communion d'ami à ami, car Dieu ne nous appelle plus serviteurs, mais amis. C'est cela la sainteté. Tous nos beaux rêves d'enfants, tous les désirs religieux que nous avons eu de nous élever, nous ont peut-être fait oublier que c'est dans l'abais­sement, que c'est dans les pleurs et l'affliction et dans la mort que Dieu nous a rejoints et que c'est là, dans cette vie atteinte par la blessure, que nous pouvons connaître enfin la communion et la sainteté de Dieu.

Que nous dit l'Apocalypse ? L'Apocalypse nous promet la sainteté, elle nous promet le paradis avec tous les élus connus et inconnus, marqués sur le front d'un signe particulier. Sur le front du chrétien est marqué, au début de son baptême, le signe de la croix, et c'est dans ce signe de la croix que s'opère pour nous le salut : passer de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière. Et l'Apocalypse nous dit alors qu'auprès de Dieu, dans ce passage c'est-à-dire dans cette Pâque, nous n'aurons plus faim, nous n'aurons plus soif. La brûlure du soleil ne nous accablera plus puisque l'Agneau se tient au milieu du trône et que l'Agneau sera notre Pasteur et qu'Il nous conduira aux eaux des sources de la vie et Dieu essuiera les larmes, toutes les larmes de nos yeux. Voilà ce que c'est que la sainteté. C'est accepter que Dieu essuie toutes les larmes de nos yeux.

Pour terminer, je vous fais part d'un souvenir d'enfance puisque j'ai parlé de l'enfance. Je me sou­viens, j'avais alors sept ans, je sortais de la messe de la Toussaint où j'avais peut-être entendu le curé prê­cher et je n'y avais rien compris. Et en sortant, nous étions dans le square qui jouxte l'église, et je deman­dai à ma mère : "mais qu'est-ce que c'est que la fête de la Toussaint ?" Je pense que je l'embarrassais un peu et à ce moment-là il y a eu un vent, un vent très léger. Il faisait aussi beau qu'aujourd'hui, un ciel aussi lumi­neux que celui dont nous bénéficions aujourd'hui, et nous étions sous un arbre qui avait de toutes petites feuilles dorées et cuivrées. Et ces feuilles se sont mis à tomber sur nous. Et ma mère m'a dit simplement : "tu vois la Toussaint, c'est ça". La Toussaint, c'était ces feuilles qui tombaient sur nous. Je crois que la Toussaint, c'est un peu aujourd'hui ce que nous sommes. Nous constituons aujourd'hui cet arbre rem­pli de feuilles dorées par l'existence de la vie ou cui­vrées par les intempéries du temps et de l'existence. Ces feuilles qui sont au crépuscule de leur vie et qui tombent pour leur mort et qui ont subi les aléas du temps et qui ont vécu des existences très belles de feuilles et qui ont en tout cas souvent souffert de l'existence de la vie. Mais en tombant comme ça sous la brise du vent, elles manifestaient déjà l'aurore qui se lève, les larmes qui cessent de tomber pour dire un nouveau printemps, pour dire un monde nouveau et un ciel nouveau, pour dire l'existence même de la sainteté, elle est remplie de la beauté de nos vies, de la grandeur de nos existences, des grandeurs et des misères de chacun d'entre nous et que c'est cela notre sainteté aujourd'hui et que le Pasteur s'est aussi fait l'Agneau pour nous guider et nous montrer ce chemin de sainteté.

Frères et sœurs, que notre célébration soit comme les feuilles de l'automne qui s'envolent et qui tombent pour dire une dernière fois la miséricorde, la grâce, la tendresse et la douceur de l'aurore et du nou­veau printemps que Dieu nous promet quand Il nous promet et nous dit sa sainteté.

 

 

AMEN