COUVRE-LIT, VIEILLES BOUTEILLES ET BAISERS FROTTÉS
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année C (1er novembre 1995)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Le premier, c'est Paul Cézanne parce que cette année il y a de grandes expositions à Paris, à Londres et à Philadelphie : à Aix, on fait des expositions Cézanne pour reboiser la Sainte Victoire. Ce qui m'intéresse chez Paul Cézanne, c'est qu'il s'agit du même problème que les Béatitudes. Si l'on se demande : qu'est-ce qu'un peintre ? On peut répondre : un peintre c'est comme un chien d'arrêt. Dès qu'il a flairé un gibier, il reste immobile, figé, tendu, essayant de saisir la présence de ce qui se trouve à proximité. Un critique moderne a essayé d'expliquer cela à propos de Cézanne et de Van Gogh. Il s'agit de Marc Le Bot qui écrit ceci : "L'expérience de l'étrangeté n'est pas propre à l'art. Mais l'art y éveille l'esprit et il la pense. L'expérience que nous nommons "art " a lieu en tous temps et partout... Soudain, devant une fleur de tournesol, au lever du jour, on oublie tout ce qu'on sait d'elle. On se hâte. On veut la peindre "d'un trait" avant qu'elle ne se fane. On veut la peindre douze fois car notre esprit se découvre nu devant la nudité des choses. Tout bascule dans l'insensé de la présence où, comme dans l'amour, l'un et l'autre sont seuls et face à face et demeurant, là, fascinés. Si bien que, toujours à nouveau, les voici dans le désir de retrouver l'instant intemporel de leur présence ensemble. Ainsi croyons-nous toucher au plus réel de la réalité de l'autre. Mais allez donc savoir ! Le plus réel du réel n'est ni l'un ni l'autre être ou chose. Il est cette expérience muette et insensée : il y a là quelque chose qui est" (M. LE Bar, Images, magies, page 35 - Présence Contemporaine- Aix-en-Provence).
Voilà le génie du peintre, il est comme tétanisé, comme électrisé par la présence de quelque chose. Et il ne vit plus qu'avec ce désir de la chanter, de la célébrer avec de la couleur. C'est encore de Cézanne qu'il est question lorsqu'un autre poète, R.M. Rilke qui était fasciné par les tableaux de Cézanne, a raconté comment Cézanne pouvait peindre, non que Rilke ait connu Cézanne, mais, il s'était documenté car, il était fasciné par cette peinture et, il avait lu des ouvrages sur la manière dont travaillait Cézanne. Il raconte à sa manière de poète comment Cézanne travaillait à un kilomètre d'ici, dans son atelier de la Ville d'Aix.
"Il dispose ses pommes sur des couvre-lits que Mme Brémond cherchera sûrement partout un jour, et là, au milieu, il campe ses bouteilles ou ce qui lui tombe sous la main. Et de ces choses (comme Van Gogh), il fait ses "saints" : il les force, les force à être belles, à signifier l'univers, tout le bonheur et toute la magnificence du monde, et il ne sait pas s'il a obtenu qu'elles le fassent pour lui. Il est assis dans son jardin comme un vieux chien, le chien de ce travail qui l'appelle sans relâche, le bat, le laisse mourir de faim... Et les gens, en ville, disent : "Cézanne", les messieurs de Paris citent son nom d'un air entendu". (R. M. Rilke - Lettres sur Cézanne - Seuil, Paris, 1995)
Voilà donc Paul Cézanne, un homme qui, devant des bouteilles, devant des pommes flétries, devant le vieux couvre-lit de Madame Brémond, est subitement fasciné. Il prend de la couleur et il chante, ça n'a pas d'importance s'il chante des bouteilles, ça n'a pas d'importance s'il chante des pommes flétries, il se plaint d'ailleurs lui-même qu'à Aix, il ne puisse pas trouver de modèle : "vu mon âge, dit-il, on me donnerait tout juste une quinquagénaire". Cézanne est donc couché comme un chien devant la réalité qu'il célèbre, qu'il chante par son pinceau, par sa couleur, il en fait de la "sainteté", de la "magnificence de l'univers". Voilà pourquoi aujourd'hui on contemple ses tableaux : c'est si riche, c'est si plein, si plein de la sainteté des choses, de la sainteté de la création qu'aujourd'hui encore, quand on regarde une nature morte de Cézanne et qu'on a le cœur à la bonne place, on ne réagit pas comme les Aixois qui à l'époque l'appelaient le fada. Ou plus exactement on peut continuer à l'appeler le fada, mais au vrai sens du terme : touché des fées, brûlé par le désir de chanter le bonheur des choses les plus humbles.
De Jésus, le jour où Il était devant les foules, je dirais qu'Il était comme Cézanne. Que voyait-Il ? Comme Cézanne voyait des vieilles bouteilles et des vieilles pommes flétries sur un morceau de couvre-lit, Jésus a vu ceux qui se pressaient autour de Lui comme une humanité pauvre et désolée qui ne savait pas où aller. Et Il a pour ainsi dire pris sa palette et ses pinceaux, Il a pris ses couleurs et Il en a fait un chant de bonheur. Voilà le secret mystérieux des Béatitudes : c'est le Christ qui chante et célèbre cette pauvre humanité que nous sommes et qui chante le bonheur de l'existence créée. Il nous dit : "Vous ne connaissez pas encore votre bonheur, c'est vrai que vous êtes là, toujours à vous lamenter, à vous plaindre que c'est encore "deux années d'austérité" comme on vous l'a promis, en réalité, ce n'est pas vrai, c'est "deux années de bonheur", même si vous recevez votre feuille d'impôt..."
Voilà ce que le Christ a voulu dire ce jour-là, Il a voulu dire qu'au cœur même de la vie, quand on y est posé comme des vieilles pommes sur le couvre-lit de Madame Brémond, nous sommes pourtant faits et construits pour être un chant de bonheur, une louange de bonheur, une célébration de bonheur. Il n'y a pas d'autre chose, il n'y a pas de raison autre pour laquelle on vit : pour devenir petit à petit ce chant de couleur, ce chant de musique, ce chant de beauté, ce chant de gloire pour Dieu.
Au fond la sainteté, c'est Dieu qui chante et qui célèbre la beauté de sa création alors même que la création méconnaît sa propre beauté. Nous-mêmes, nous ne cessons de porter un regard triste, attristé, un regard amer sur la réalité. Or le jour où le Christ a vu ces foules, comme Cézanne, Il a pris sa palette de couleurs avec les huit couleurs fondamentales que sont les Béatitudes. Et Il a fait ce chant de louange, Il s'est étonné devant l'étrangeté de ces gens qui avaient l'air si malheureux et Il leur a dit : "mais vous ne comprenez pas, Je suis venu parce que, partant de l'étrangeté de votre souffrance, je veux en faire du bonheur". Voilà l'enjeu des Béatitudes, et voilà pourquoi peut-être les peintres à certains moments sont parfois si souffrants parce qu'ils sont sous le choc de l'étrangeté des choses et du monde et en même temps si bouleversés et bouleversants car, avec la magie des couleurs, ils font ruisseler le bonheur sur le monde.
Heureusement que, dans nos sociétés, il y a des artistes parce que, même avec leurs angoisses, même avec leurs difficultés, même avec leurs râleries et leur misanthropie, ils ne cessent de faire couler sur le monde ce chant de bonheur, ce chant de couleurs, ce chant de musique, ce chant de mouvement, ce chant de danse qui est la beauté même de la création "sanctifiée". Car au plan de leur génie et de leurs talents naturels, ils font et refont exactement le geste de Jésus qui prononce le mot clef de sa mission "Bienheureux" sur la foule qui n'ose pas encore y croire.
Vous allez me dire, c'est très beau quand on explique cela avec Cézanne, mais nous ne sommes ni Cézanne, ni Van Gogh. Je le sais bien et nous en sommes tous là, mais cependant il est extraordinaire, que tout le monde puisse à sa manière vivre les Béatitudes. Tout le monde et c'est pour cela que je voudrais vous parler de Daniel Picouly. Peut-être en avez-vous entendu parler et je crois que désormais je donnerai son livre à lire comme pénitence à ceux qui, en confession, se lamentent et râlent parce que la vie est trop difficile ! Daniel Picouly est donc le dixième ou onzième d'une famille de treize enfants et tous ces enfants, lui surtout, étaient de véritables petits diables. Lui-même, si l'on en croit ce qu'il raconte ne faisait que des bêtises et dans la classification d'enfant, quand la bêtise était plus grande, cela s'appelait "la grosse bêtise". Et notamment la grosse bêtise, ce fut un jour qu'un de ses frères qui ne voulait pas retourner au centre d'apprentissage parce qu'il avait peur des machines, a mis le feu au grenier de la maison. Or c'était pendant l'hiver 54 : la famille a donc suivi les directives de l'abbé Pierre et squatté un petit pavillon de banlieue dans les environs de Villecomble. Donc Daniel Picouly, c'est toute la poésie de Pantagruel avec un style plein de verve et de drôlerie, c'est aussi toute la poésie et la tendresse des Misérables de Victor Hugo transposées dans une banlieue de Paris, précisément près d'un endroit où il y a un terrain vague qui s'appelle, puisque c'est un terrain vague, le champ de personne, à la fois lieu incertain et vide et en même temps lieu de tous les grands rêves enfantins.
Or cette famille respire le bonheur, et c'est ce que Picouly raconte. Si ce livre est si beau, c'est qu'il transpire les béatitudes évangéliques. Comme exergue d'ailleurs, Picouly a mis ce passage de l'évangile "le règne des cieux est pareil à un trésor caché dans un champ, l'homme qui l'a trouvé le recache et dans sa joie il s'en va, vend ce qu'il a et achète le champ" (Matthieu 13,44). D'ailleurs, Picouly a un sens très sûr de l'évangile : il a bien sûr été "viré du caté" avant la Communion parce qu'il avait un jour mangé des hosties avec de la confiture à la fraise. Ce qui ne l'a pas empêché de découvrir dans sa vie le trésor caché dans le champ, la joie de l'Évangile cachée comme une perle précieuse.
Picouly, c'est donc le trésor des Béatitudes caché dans la vie familiale d'une famille de treize enfants. C'est pourquoi il nous explique si bien la Toussaint car nous sommes nous aussi une famille nombreuse (j'y reviendrai à tout à l'heure), et dans une famille on fait tous des bêtises, n'est-ce pas nous avons tous cachés au fond de notre subconscient des bêtises d'enfant qu'on n'a jamais osé avouer à nos parents, et lui un jour en avait fait une énorme : et à travers cette énorme bêtise, il nous raconte le mystère de la sainteté, de la bonté de Dieu qui transfigure le monde le plus humble et le plus quotidien. En effet il était allé jouer avec le vélo de sa mère et, rentrant tard le soir, il avait oublié le vélo précisément sur le terrain vague, sur le champ de Personne. Et il a passé toute sa nuit à se remémorer la bêtise qu'il avait faite, il ne s'en souvenait même plus et le lendemain matin un éclair : ah ! il a oublié le vélo de sa mère ! Alors, il avertit tout le monde, c'est l'émoi le matin et l'on court vite au champ de personne : le vélo n'y est plus. Alors il faut quand même partir à l'école, mais au moment de partir à l'école il y a un rituel, il y a un rite. Écoutez plutôt :
"La mère passe l'ultime inspection sur le perron avant le départ à l'école. « Mes trois derniers petits colis !" Elle regarde même à l'intérieur des chaussures, pour voir si, des fois, sans le faire exprès, on n'aurait pas pris une toute petite pièce. C'est mon tour, je suis inquiet Pourtant, je n'ai rien caché. Ca, c'est les sous de mes carnets antituberculeux. De ce côté-là, je suis en règle et même bien classé pour gagner le concours du meilleur vendeur de l'école. Mon souci est bien plus grave. Après le vélo perdu au Champ de Personne, je me demande si je vais avoir droit à mon baiser frotté. J'aurais compris, et je n'aurais pas pleuré. Au moins pas avant d'être arrivé sous la passerelle du chemin de fer. Je suis sur la dernière marche de l'escalier, le cœur gros et serré. La m'am m'inspecte des boucles de sandalettes à la raie dans les cheveux. Je préfère fermer les yeux pour ne pas voir les siens. Je la sens passer de la crème Nivéa sur mes dartres. Elle a fini. Il se passe la seconde la plus longue du monde. La plus longue du monde. Et tout à coup, sur ma joue mon baiser du matin ! Avec ce frotté rapide du bout des doigts pour effacer le rouge à lèvres. Un baiser frotté qui gardera toute la journée le parfum mêlé des doigts et des lèvres de la m'am. J'ai encore plus honte d'avoir perdu son vélo." D. Picouly - Le Champ de Personne - Flammarion. Paris, 1995 - p.39.
C'est toutes les Béatitudes qui sont contenues dans ce baiser frotté. Nous sommes tous des pécheurs, nous avons tous perdu le vélo de Dieu. Et cependant quand nous irons passer l'inspection, nous attendrons ce baiser frotté de Dieu, sans doute les yeux fermés. D'ailleurs j'ai tendance à croire que, pratiquement nous y aurons tous droit, car Picouly explique une autre chose qui est aussi très importante pour comprendre les Béatitudes et la sainteté. Il y avait chaque année à l'école la distribution des prix, mais lui n'avait évidemment droit à aucun prix, on ne pouvait pas lui donner le prix d'excellence, il était insupportable, on ne pouvait pas lui donner le prix de composition, il écrivait des textes admirables, mais il faisait à peu près cinquante fautes d'orthographe par dictée, on ne pouvait pas lui donner le prix de mathématiques, cela ne l'intéressait pas. Et par bonheur cependant il y avait un prix qu'il recevait chaque année.
"Heureusement, il y a un prix que personne, dans toute l'école, n'arrive à me prendre : le prix Martini ! Une récompense offerte par la Caisse sociale des écoles de la mairie à l'élève le plus méritant. Et le plus méritant, c'est moi! Il faut dire que, pour désigner le lauréat, on utilise une formule magique : moyenne de l'élève multipliée par nombre de frères et sœurs. Je suis arithmétiquement l'élève le plus méritant. Et haut la main ! Même en supprimant mes deux petites sœurs, je gagne encore. Ne parle pas comme ça. Tu vas leur porter malheur ! Pas de danger, m'am, les yeux bleus, ça protège." D. Picouly, le Champ de Personne, Flammarion, Paris,1995 - p.169.
Je finis moi aussi par penser que le prix Martini, c'est l'Église. Nous avons encore plus de frères et sœurs que n'en avait D. Picouly, et donc nous aurons tous le prix Martini. C'est ça la sainteté : c'est notre pauvreté, notre pauvre moyenne scolaire, mais multipliée par la communion des saints, par le nombre infini de frères et sœurs qui nous auront portés dans leur prière, dans leur tendresse et dans leur amour. Et c'est pour ça que maintenant, au moment où nous allons accueillir Valentin, Benjamin et Marion à la fontaine du baptême, nous commençons à leur donner le prix Martini.
AMEN