L'ÉGLISE : UNE SOCIÉTÉ DE LAQUELLE NOUS RECEVONS LA SAINTETÉ

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année B (1er novembre 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, permettez-moi de faire réfé­rence aux lectures que vous faisiez lorsque vous étiez enfants ou adolescents. Faut-il vraiment croire que Robinson Crusoé était heureux ? Faut-il vraiment croire que Mowgli était heureux ? personnellement, je crois que seuls, les auteurs de romans anglais sont capables de nous faire croire qu'en se réfugiant tout seul sur une île, l'homme va enfin atteindre au bonheur parfait ou que, si l'on est un enfant de la jungle, on peut devenir un homme grâce aux soins conjugués d'une panthère, d'un cobra et d'autres animaux sauvages. Il me semble qu'il y a là une légère imposture de la part de ces romanciers et de beaucoup d'autres écrivains qui, par la suite, ont exalté cette idée que l'homme pourrait devenir heu­reux tout seul ou, pour parer à sa solitude, pourrait facilement trouver son bonheur et son épanouissement dans un compagnonnage apparemment inoffensif et fraternel avec les animaux.

En réalité, si nous y réfléchissons un instant, nous devons constater qu'on ne devient heureux qu'avec les autres. Il s'agit là d'une loi profonde de l'humanité, de l'existence humaine, on ne devient ja­mais homme tout seul, et si le vrai bonheur, c'est de trouver la plénitude de notre être d'homme et de femme, ce vrai bonheur, nous ne pouvons le recevoir que des autres. Cette identité véritable de notre être, de notre personne, nous ne pouvons la réaliser que dans la convivialité, l'amitié, le soutien, la générosité et la tendresse des autres.

L'homme ne naît pas deux fois, il n'y a pas un moment où l'homme naîtrait à lui-même, tout seul, dans une sorte de prise de conscience solitaire un peu comme notre philosophe Descartes nous l'a fait croire, lorsqu'on est assis au chaud au coin de son poêle et que, se chauffant les mains, on a tout d'un coup l'im­pression d'exister parce qu'on pense tout seul. L'homme ne naît pas deux fois, une fois près du poêle et une autre fois lorsqu'il sort de sa maison pour va­quer à ses affaires, son commerce, ses relations so­ciales et professionnelles et éventuellement conjuga­les ou familiales. Il n'y a qu'une seule naissance d'homme, l'homme qui est à la fois lui-même et qui n'est lui-même que parce qu'il a reçu cette identité personnelle des autres et de Dieu.

Nous recevons notre être, d'abord notre vie, par le don de la vie qui nous a été fait dans l'amour de nos parents. Puis nous recevons tout ce qui constitue notre existence d'homme, nous le recevons précisé­ment de tous ceux qui, autour de nous, sans cesse, par leur présence, pas seulement par leur enseignement ou par leurs théories, ce qui est parfois très utile, mais d'abord par leur présence, par leur attention et leur manière d'être vis-à-vis de nous influent sur notre éducation : la société est une immense entreprise de "formation permanente". La vie sociale est ce lieu de formation permanente. Et bien malheureux sont ceux qui considèrent qu'à partir du moment où ils ont ob­tenu un diplôme ils n'ont plus rien à apprendre, plus rien à recevoir de la société. Car en réalité nos frères, hommes et femmes, sont là sans cesse, pour nous faire grandir, nous permettre d'acquérir d'autres re­gards, nous faire comprendre d'autres réalités. Et c'est dans cette convivialité permanente de la vie sociale que, petit à petit, nous découvrons toute la beauté et la grandeur de la vie humaine.

Nous nous en apercevons souvent un peu tard. Et je voudrais ici m'adresser à ceux et celles qui sont là aujourd'hui parmi nous plus spécialement parce qu'ils pensent à quelqu'un de cher qu'ils ont perdu plus ou moins récemment mais dont le deuil et la séparation les ont profondément marqués. Je ne dis pas que ce que je vais dire explique tout de notre tris­tesse ou de notre deuil. Mais il est vrai que, lorsqu'on a perdu un être cher, on se rend compte essentielle­ment de tout ce qu'on a reçu de lui ou d'elle pour de­venir plus homme. Et si c'est un enfant, c'est aussi vrai, car alors, on se souvient au sujet de cet enfant de tout ce qu'il aurait pu recevoir et de tout ce qu'on au­rait pu lui donner encore de beauté, de grandeur et de joie de vivre.

Nous ne pouvons devenir hommes tout seuls sur notre île, comme Robinson Crusoé. Nous ne pou­vons pas non plus, comme Mowgli, devenir hommes tout seuls dans la jungle simplement livrés à l'amitié des animaux qui sont autour de nous. Nous ne deve­nons hommes que par les hommes et avec eux. Et même si cette histoire de la société, de nos sociétés est terriblement marquée par le péché et par la faute, il est extraordinaire que cela continue malgré tout. Je crois que nous devrions en prendre plus souvent conscience. N'est-ce pas extraordinaire qu'avec la masse d'égoïsme qui se trouve dans le cœur de chaque homme, à commencer par le nôtre, la société perdure quand même ? Et c'est vrai non seulement de la société familiale, mais aussi de toutes les sociétés. Il faut même de temps en temps savoir ménager et res­pecter la société politique. Malgré les affaires de corruption et les scandales, celle-ci est bonne, elle est le lieu où nous devenons citoyens, et où nous établis­sons entre nous des liens sociaux et politiques.

En effet quand nous relisons profondément ce que nous dit l'évangile de Marie, nous avons une chose essentielle à découvrir, c'est que la grâce qui lui est faite, le salut qui lui est donné, la miséricorde dont elle est revêtue n'est pas pour elle seule, elle est pour l'humanité.

Quand Marie accueille la parole de l'ange comme quoi elle va être la Mère du Sauveur, ce n'est pas pour ses mérites, ce n'est pas parce qu'elle aurait été parfaite jusqu'à présent par sa propre volonté, mais c'est pour accepter de recevoir en son sein la pro­messe que le peuple d'Israël porte depuis toujours.

Si Marie, quand elle va voir sa cousine Elisa­beth, rend grâces à Dieu et accepte la salutation de sa cousine qui lui dit : "Tu es bénie entre toutes les fem­mes", ce n'est pas pour sa propre gloire, ce n'est pas pour sa propre auto-glorification ou son orgueil per­sonnel, c'est pour chanter la miséricorde et le salut de Dieu qui se réalisent effectivement et concrètement pour les hommes de ce temps.

Quand Marie accepte d'aller jusqu'à la crèche, de recevoir dans cet humble logis les bergers, la gloire des anges, l'or et l'encens des mages, c'est tout sim­plement pour accepter que la plénitude du salut rejail­lisse dans le cœur de chacun des hommes. Marie n'ac­cepte jamais pour elle-même et elle toute seule ce qui lui est offert, ce qui lui est donné.

Elle accepte pour son Fils, elle accepte pour Dieu en premier et elle accepte surtout pour tous les hommes, car Marie est solidaire de l'humanité entière comme elle est solidaire de l'histoire de son peuple, comme elle est solidaire de la mémoire vivante du salut de Dieu qui, au jour le jour, dans une histoire concrète, s'est révélé jusqu'à se manifester pleinement dans le cœur d'une femme qui accepte que, dans la petitesse de son cœur, se réalise la plénitude des temps.

C'est ce que dit saint Paul quand il écrit : : "A la plénitude des temps, Dieu s'est manifesté, Il a en­voyé son Fils né d'une femme". La plénitude des temps, c'est la fin de ce temps. Cette femme, c'est l'origine même du salut de Dieu. En Marie, origine et fin trouvent leur accomplissement et leur achèvement. Qu'est-ce que cela signifie pour nous ? Cela signifie que, si l'histoire de Marie nous était racontée, il fau­drait comprendre que cette histoire-là, c'est aussi cha­cune de nos histoires, chacune de nos histoires per­sonnelles prises dans le grand courant de l'histoire même de Dieu, c'est-à-dire dans le salut, dans la sainteté qui nous est proposée, appelés nous aussi à être vierges et féconds, à être "mère", et nous le som­mes si nous participons à ce qui nous a été donné par Marie elle-même d'être tissés et façonnés dans le corps de Jésus Christ qui Lui-même a pris corps de la Vierge Marie, de participer sacramentellement à la plénitude de qui nous est donné quand nous commu­nions au corps et au sang du Christ, corps et sang du Christ tissés de la chair même de Marie pour que tout ce que Dieu avait promis se réalise, pour que tout ce que le salut de Dieu en germe et contenu dans l'his­toire du peuple juif trouve aujourd'hui son achève­ment ; pour que nous soyons pris inextricablement mais étant sauf notre souci de liberté et de volonté propre, d'être pris dans cette danse d'amour que le Seigneur a proposé depuis le début du genre humain à ceux qui acceptent l'aventure de sa miséricorde et de sa grâce.

Ainsi donc si Marie m'était contée aujour­d'hui, il faudrait que je relise ma propre histoire à l'histoire du salut du peuple juif, il faudrait que je relise ma propre histoire à la grâce qui est faite en Marie, il faudrait que je relise ma propre histoire à celle de la miséricorde qui se manifeste à notre huma­nité. C'est ainsi que nous pourrons comprendre qu'aujourd'hui quand nous célébrons Marie, Mère de Dieu, nous célébrons toujours la même chose, nous célébrons le salut de Dieu réalisé concrètement dans le cœur des hommes, pour que chacun d'entre nous, nous soyons comme Marie, non pas à l'extérieur de ce monde, non pas dans une spiritualité facile, non pas dans une évasion du quotidien, mais dans une relec­ture propre de ce qu'il nous est donné de vivre avec les hauts et les bas, les grandeurs et les misères de l'histoire sainte c'est-à-dire le péché et la grâce qui, en chaque homme, se combattent mais qui, en Marie, a trouvé l'image parfaite de ce que Dieu veut réellement réaliser.

Si donc aujourd'hui le visage ou l'histoire de Marie nous étaient contés, il faudrait aussi raconter ce qu'est l'Église et comprendre qu'aujourd'hui nous ne pouvons avoir de vrai amour envers la Vierge Marie que si nous avons un véritable amour envers l'Église. Notre attitude envers Marie dépend aussi et surtout de notre attitude envers l'Église. Si nous critiquons une Mère qu'est l'Église, nous critiquons aussi Marie. Si nous ne savons pas vivre de ce que l'Église nous donne quand elle se présente comme une Mère qui nous fait naître, qui nous nourrit, qui nous guérit, qui nous pardonne, nous ne savons pas aimer Marie qui a fait tout cela pour son enfant à qui elle a donné tout ce qu'elle pouvait.

Ainsi donc si nous ne comprenons pas au­jourd'hui que le salut passe sacramentellement par une Mère dont Marie est le plus beau visage et la plus belle signification pour les hommes de ce temps, nous passerons à côté de notre histoire, nous passerons à côté de notre salut, nous passerons à côté de la grâce et de la miséricorde, nous ne serons jamais comme Marie.

Nous ne devenons donc hommes, nous ne de­venons nous-mêmes, nous ne devenons heureux que dans le cadre même de la vie de la société. C'est une chose que l'on sait de temps immémoriaux et nous-mêmes, dans la tradition philosophique de l'Occident, des grecs, savons que l'homme est, comme on dit, un animal qui vit dans la cité. C'est notre différence avec les abeilles qui vivent dans des ruches. Nous acqué­rons notre humanité non pas dans les ruches ou dans les jungles, mais dans la cité. Et donc la vie de la cité, la vie de la nation, la vie de l'humanité tout entière est le cadre naturel de la croissance, du développement, de l'affermissement, du déploiement de notre person­nalité humaine.

Si je vous dis cela, c'est parce que je crois que c'est un moyen de comprendre la sainteté que nous célébrons aujourd'hui, la sainteté de l'Église. En effet ce qui est vrai de l'humanité (nous ne devenons hom­mes que par les autres hommes) l'est encore plus de l'Église. Pourquoi y a-t-il l'Église ? Je n'ose même pas poser la question, tant je crains les réponses. Que de fois l'Église apparaît un peu comme une institution entre le pédagogue et le père fouettard, qui servirait simplement à nous donner ordres et consignes pour bien se tenir. Que de fois l'Église apparaît comme une sorte de musée de vieilles traditions religieuses per­mettant aux chrétiens d'aujourd'hui de garder une vague identité en face de l'Islam ou des sectes. Que de fois l'Église, au lieu d'être comprise dans la racine même de ce qu'elle est, nous apparaît de la façon la plus superficielle qui soit, comme un mouvement d'opinions, un groupe d'influence, ou une force de moralisation. Pourtant ce n'est pas cela. Et tant que nous n'aurons pas compris profondément le sens de l'Église comme société, c'est-à-dire comme un lieu où chacun de nous est appelé à réaliser sa propre desti­née, nous n'aurons rien compris au mystère de l'Église. Je dirais que l'Église est le principe de notre socialisation avec Dieu. Nous sommes des hommes, et Dieu nous prend comme des hommes. Il sait donc que nous ne pouvons pas devenir hommes tout seuls, que nous ne pouvons pas devenir chrétiens tout seuls, que nous ne pouvons pas devenir des saints tout seuls. Par conséquent, avec une infinie délicatesse, Il a in­troduit sa sainteté dans tous les liens qui unissent les hommes les uns aux autres. Voilà ce qu'est l'Église. Elle est ce courant de sainteté qui circule dans le monde apportant la sainteté même de Dieu qui est présent à chacune des situations dans lesquelles nous nous trouvons, à chacune des rencontres que nous vivons. La sainteté de Dieu est sans cesse prête à jail­lir, à se manifester, à se donner, à être échangée. La sainteté de Dieu est donc précisément l'inverse de cette forme d'idéal "robinsonesque" de la sainteté que l'on a parfois fabriqué, selon lequel celle-ci serait purement notre affaire personnelle. La sainteté est l'essence même de l'Eglise : "je crois en l'Église une, sainte". L'Église est sainte parce qu'elle est une, parce qu'elle est ce peuple soudé, uni par la charité de Dieu qui fait resplendir sa sainteté dans chacun de ses membres.

Mais ce n'est pas facile de se réaliser dans la réalité même de l'Église. C'est une longue histoire qui nous prend dès les premiers moments de notre exis­tence lorsque nous sommes baptisés. Et même si on n'est pas baptisé dans les premières années de sa vie, Dieu nous a déjà saisis par sa sainteté prévenante, et commence à nous acheminer vers cette citoyenneté divine à laquelle nous sommes appelés. Puis cela continue toute la vie jusqu'à notre mort où nous rece­vons pleinement la citoyenneté divine parce que nous sommes alors pleinement configurés à la sainteté du Christ. Et durant toute notre existence, l'Église est un immense lieu d'éducation civique à la sainteté, au sens où Dieu veut profiter de chacun de nos gestes, de chacun des moments de notre vie, de chacune de nos pensées, de chacun de nos désirs pour y faire surgir la sainteté. Et, chose merveilleuse, Il veut non pas nous l'injecter directement comme par une sorte de système de perfusion individuelle, mais nous l'infuser à travers un réseau de communication. Et c'est ainsi que la sainteté de Dieu nous est révélée les uns par les au­tres. Même si le plus souvent on n'y prête pas atten­tion, par distraction, il n'empêche qu'une assemblée chrétienne est le lieu même de la manifestation et de la communion de la sainteté. Et nous nous rassem­blons ici autour de cette eucharistie pour recevoir la source de la sainteté, n qu'ensuite elle irrigue toute notre vie, toute la société ecclésiale et finalement toute la société elle-même. C'est cela le projet de sainteté de Dieu.

Or cette pédagogie est lente, difficile et labo­rieuse comme l'est d'ailleurs la pédagogie humaine. On n'a jamais fini d'élever ses enfants, même quand on n'ose plus rien leur dire, on se fait un sang d'encre à leur sujet, ce qui manifeste encore notre souci d'éducateurs et de parents. Il en est de même pour Dieu et pour l'Église. Et là, nous sommes tous dans un état de minorité, nous ne sommes pas encore arrivés aux dix-huit ans, ou éventuellement aux seize ans qu'on nous promet. Il n'est pas question en ce qui concerne la vie chrétienne de rabaisser la majorité, car elle n'arrive qu'au moment où nous entrons dans le Royaume de Dieu.

Quel est donc ce long processus d'éducation à la sainteté ? C'est précisément ce que nous propose l'évangile : "bienheureux ..." La sainteté est une édu­cation au bonheur. Pas une éducation sentimentale, à l'instar de "la nouvelle Héloïse" de Jean-Jacques Rousseau, mais une éducation au bonheur, à la dé­couverte et à l'accueil de la sainteté de Dieu qui nous est donnée.

Et quel type d'éducation au bonheur nous proposent les Béatitudes au début de la prédication de Jésus ? C'est une éducation à la vie civique du Royaume, une éducation à la vie de concitoyen du Christ, de co-héritier du Royaume. Aussi la sainteté est-elle fondamentalement un problème politique. Et il se pose ainsi comment arriverons-nous, par la grâce de Dieu, à constituer la cité des saints, la cité du Ciel, la cité de Dieu puisque c'est bien à cela que nous sommes appelés ? Écoutons l'évangile à ce propos.

"Pauvres en esprit". Qu'est-ce que le pauvre dans l'Antiquité, dans le milieu où Jésus vivait ? Le pauvre, c'est celui qui a absolument besoin de la so­ciété pour vivre, il a besoin d'aller tendre la main à la sortie des grands bâtiments publics, des églises pour pouvoir vivre. C'est la dépendance, le désir de rece­voir les bienfaits de la société. Voilà comment nous sommes les pauvres du Royaume, c'est le premier point de notre constitution fondamentale.

Ensuite : " Heureux les doux". Or la douceur est une vertu éminemment sociale puisqu'elle consiste à désamorcer la violence latente dans toutes les rela­tions interpersonnelles que nous pouvons avoir. Les doux ne sont pas mous, mais forts, forts de savoir tempérer leur énergie de vivre pour servir la cohésion de la société, de la cité de Dieu.

"Heureux les affligés". L'affligé, c'est par dé­finition celui qui a besoin de la société, celui qui pré­cisément, lorsqu'il se retrouve seul dans son désarroi, dans sa tristesse, a besoin d'être consolé. Et donc les afflictions sont réellement un des moyens de notre éducation pour devenir des citoyens du paradis.

"Heureux les affamés et les assoiffés de jus­tice". Il n'y a pas de vertu plus politique que celle-là. Avoir faim de justice, c'est avoir faim que la cité soit une cité dans laquelle la communion entre tous les membres soit vraiment une communion de sainteté, et non pas fondée sur l'égoïsme ou sur les rancœurs.

"Heureux les persécutés pour la justice" car ils sont ceux qui tiennent tellement à cette commu­nion dans la justice, dans le don et le service mutuels qu'ils acceptent même de souffrir pour cela, ce qui, reconnaissons-le, n'est pas si facile.

Quant-aux "miséricordieux", c'est peut-être la suprême vertu politique. Elle ne consiste pas à oublier le mal, mais à savoir pardonner, c'est-à-dire vraiment pardonner non pas dans une sorte d'oubli inconscient (comment oublier quand on a eu mal ?), mais de par­donner parce que l'on sait que le mal ne peut pas dé­truire la communion, qu'il ne peut pas détruire l'entre­prise fondamentale de sainteté que Dieu a donnée au monde et à l'humanité.

Enfin," les cœurs purs". Il ne s'agit pas de voir là une sorte de code d'éthique puritaine dans la­quelle le sexe serait l'anti-dieu qui fait peur, mais d'y comprendre la transparence du regard les uns par rap­port aux autres. C'est cela la pureté du cœur savoir que, si je suis dans la communion des saints, dans la communion de l'Église, je puis alors regarder mon frère avec un cœur pur, c'est-à-dire découvrir, à tra­vers la transparence de mon regard, tout ce qu'il est pour moi ou tout ce que je peux être pour lui.

Frères et sœurs, voilà ce que nous fêtons au­jourd'hui, nous fêtons notre citoyenneté céleste, nous fêtons notre bonheur d'appartenir à cette cité de Dieu qui est le seul lieu véritable d'apprentissage politique.

Nous n'avons pas à la dresser contre les cités de la terre, mais à nous attacher à elle parce qu'elle est belle et grande, qu'elle est le dessein inouï de Dieu, qu'en elle nous sommes pour ainsi dire fascinés et façonnés par la sainteté de Dieu, et que, le Christ nous l'a promis, par sa mort et sa Résurrection, Il nous fait membres de cette cité.

 

 

AMEN