L'HYMNE A L'AMOUR DE L'ÉGLISE : LA SAINTETÉ

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année C (1er novembre 1992)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 
Un journaliste interroge un jour Mère Térésa et lui demande : "A votre avis, ma sœur, qu'est-ce qu'il faudrait changer dans l'Église?" - "Vous et moi, cher Monsieur". Très bonne réponse. On sent tout de suite les hommes et les fem­mes de Dieu.

Quand nous fêtons la Toussaint, finalement nous fêtons tous ces gens qui comprennent le mystère même de ce qu'ils vivent ici, sur terre. Ce mystère qu'ils vivent, c'est la présence de Dieu en eux-mêmes et, plus exactement aussi, ils vivent le mystère de l'Église. Et les Saints finalement nous font voir ce mystère de l'Église sous son visage d'aimée qu'elle est par le Seigneur. Et c'est ce mystère finalement qu'au­jourd'hui nous avons le plus de difficulté à compren­dre, c'est finalement cette Église dans laquelle nous vivons, dans laquelle nous nous sentons plus ou moins partie prenante. Et si on nous demandait notre avis : "qu'est-ce que vous aimeriez changer dans l'Église" ? je suis sûr que la réponse que nous ferions certainement plus longue que celle de Mère Térésa. Et pourtant c'est elle qui a raison. C'est nous tous, ici, qui devons changer, car nous ne pouvons pas nous placer à l'extérieur de l'Église, comme si nous étions ses juges.

Certes la litanie des erreurs, des fautes, des ta­res, des péchés de l'Église serait longue à faire, elle commence très tôt, elle commence avec les premiers apôtres qui se chamaillent et se disputent pour savoir ce qu'on va faire avec les nouveaux convertis, com­ment il faut s'y prendre pour la mission et si on lit par le petit bout de la lorgnette les Actes des apôtres, il faut convenir que les premières réaction des chrétiens ne sont pas toujours évidentes. Pensons aussi à ce que dit saint Paul à ses Corinthiens même s'il les appelle, au début de ses lettres : "Aux saints qui sont à Ephèse, à Corinthe", etc ..., il n'en est pas moins vrai que les enfants du Bon Dieu ne sont pas toujours à la hauteur de l'appel qu'ils ont reçu. Et l'on pourrait continuer ainsi : dans les premiers temps de l'Église, combien de fois celle-ci a dû faire face, en son sein, à des hommes d'Église qui le vilipendaient, qui essayaient de la faire aller dans des voies qui n'étaient pas la sienne et qui l'amenaient aussi sur des chemins de l'erreur, de l'hérésie. On n'y allait pas de main morte parfois pour établir la vérité, on se battait même à coups de gourdin dans les conciles pour essayer de montrer qu'il fallait quand même suivre le droit che­min. Et si on continuait, on arriverait alors aux repro­ches : l'Église riche, le Vatican et son pouvoir obscur. Cette Église avec des évêques qui, au Moyen-Age, se baladaient en carrosse avec des terres et avec du pou­voir, tels les seigneurs. Les compromissions aussi dans les premiers siècles de l'Église, avec l'empereur qui était quasiment l'évêque de l'extérieur, c'est-à-dire qu'il avait un poids, un pouvoir pour régir l'Église, et qui l'utilisait à des fins purement humaines. Et puis tous ces monastères, souvent dégradés qui finissent par s'alourdir dans leurs richesses qui les enferment et les empêchent finalement d'aller vers Dieu. Ah ! j'al­lais oublier l'Inquisition, vous ne me l'auriez pas par­donné, cette Église qui torture l'innocent. Il faut aussi que je note 1492, c'est la plus grande tare à l'heure actuelle, on nous le répète assez. On a massacré, on a éliminé des populations. Eh ! oui, tout ça c'est vrai, mais enfin, plus ou moins fondé. Et puis il y a l'Église qui collabore, il y a des périodes sombres, parfois de la guerre. On ne sait plus très bien ce qui s'est passé. Et puis si l'on avait aujourd'hui à critiquer l'Église, on trouverait encore des péchés. Pourquoi ? Eh bien parce que l'Église nous blesse. Et c'est vrai, nous sommes nous-mêmes peut-être des rescapés pour un temps de l'Église qui nous a blessés, qui nous a tou­chés, qui nous a finalement, pourquoi pas ? éloigné même de Dieu.

Cette litanie n'est pas à l'honneur de l'Église, mais cela veut dire aussi qu'elle n'est pas non plus à notre honneur à nous. Car ce que, finalement, Dieu nous demande, ce n'est pas de changer l'Église c'est de nous changer, nous, c'est de changer notre cœur. Et s'il fallait faire une autre litanie, avec un regard plus optimiste et plus partie prenante, il faudrait faire la litanie des Saints. Il faudrait la chanter maintenant et prendre conscience aussi de la grandeur et de la beauté de cette Église. Il faudrait partir de Pierre et Paul, les colonnes de l'Église et remonter le cours des temps. On trouverait toutes ces figures admirables qui vont de saint Ignace d'Antioche à Basile de Césarée en passant par saint Augustin, en remontant vers saint Bernard, sainte Thérèse d'Avila, saint Jean de la Croix et tous ces saints qui ne cessent de succéder : saint Charles Borromée, la liste serait trop longue, la liste serait telle ment longue que l'Église en a fait une fête pour les célébrer tous ensemble, pour célébrer tous ceux qu'on ne peut pas nommer. Il y a aussi ce visage de l'Église qu'il ne faut pas oublier. Ce visage qui nous rappelle que l'Église, si elle a un visage humain, a aussi un visage spirituel, divin comme nous l'a rappelé souvent le Cardinal Newman.

Il y a ces deux visages qui nous font com­prendre que l'Église n'est que le reflet de ce que nous sommes : à la fois humains et aussi spirituels. C'est de nous qu'il s'agit. Et donc, dans l'Église, quand nous célébrons les saints, il s'agit aussi de nos péchés, de nos tares, de nos fautes, mais il s'agit mieux encore de notre gloire, de notre sainteté, de notre sanctification. Et c'est ce que nous disent les saints, c'est ce que nous célébrons aujourd'hui. C'est le visage de Dieu miséri­cordieux pour chacun de nous. Et alors quand nous contemplons les saints, nous sentons en nous-mêmes finalement cet appel à être saints, comme nous l'en­tendons dans l'Écriture : "Soyez saints, dit le Sei­gneur, parce que je suis saint". Oui, Dieu a cette am­bition pour nous : que nous soyons comme Lui, que nous soyons des saints. Dehors tous nos péchés de­hors toutes nos tares, abattu tout ce qui prend en nous trop souvent le dessus : la détresse, le doute pour que resplendisse ce qu'il y a de plus profond : la gloire de Dieu inscrite dans nos cœurs.

Mais vous me direz : "on peine", je suis sûr que vous avez parfois pensé que vous aimeriez bien être saint. Cela fait quand même plaisir. Oui, nous aimerions être saints. Mais je vous assure : nous sommes saints, nous sommes sur la voie de la sain­teté, nous n'en sommes pas loin. Il suffit de très peu. Souvent nous envisageons la sainteté comme une ascension, marche après marche, vers ce but difficile atteindre, après beaucoup d'efforts, comme les Saints l'ont fait, et qui nous servent de modèles. On se dit qu'il faut beaucoup de sacrifices, beaucoup de renon­cement, beaucoup d'abnégation. Certes, tout cela il le faut. Mais ce ne serait qu'une somme d'efforts cumu­lés les uns après les autres. Et l'on se rend compte au bout d'un certain temps qu'on baisse les bras, que c'est trop lourd et qu'on n'en peut plus. Non, il faut savoir que la sainteté de Dieu, celle qui est la nôtre comme celle des saints, c'est l'amour de Dieu qui surpasse tout. Les saints ne sont pas pour nous un modèle, en tant que sacrifice, en tant qu'abnégation, renoncement, ils sont pour nous le modèle de la façon, de la manière dont l'amour de Dieu s'est reflété dans leur vie. Les saints se sont laissé dépasser par le trop grand amour de Dieu, ils ont été comme submergé par Dieu, mais doucement par cette puissance indéfectible et fidèle de la miséricorde de Dieu. Ils ont été puiser, au-delà de leur misère, dans la plénitude de cet amour, dans le principe sans principe, pour reprendre saint Bernard, dans la mesure sans mesure, dans le fond sans fond de cette miséricorde et de cet amour de Dieu.

Eh bien, frères et sœurs, c'est le seul mouve­ment que Dieu nous demande. Il n'est quand même pas difficile. Il n'est pas compliqué. Et c'est pourquoi aujourd'hui, au-delà finalement de tout ce que nous décrivons comme mauvais dans l'Église, comme ce qui nous ennuie, comme ce qui nous agace, comme ce que nous voulons refuser, il faut qu'aujourd'hui nous percevions aussi dans l'Église cette splendeur de Dieu. Car les saints nous rappellent que dans leur vie, ils sont le cortège miséricordieux de Dieu, ils sont la parure de l'Église comme une femme belle se pare de ses bijoux et de tous ses atours. Certes la dame peut paraître vieille, l'Église peut paraître moche à certains instants, mais sa sainteté, le cortège de ses Saints, c'est sa plus belle parure, c'est ce qui lui permet d'avancer la tête haute et d'être admirée. L'Église se fait admirer parce qu'elle renvoie à Dieu, elle veut faire admirer le seul saint, elle est belle, mais belle de la sainteté de Dieu. Elle est forte, mais forte dans sa faiblesse de la force du Christ qui Lui-même s'est fait faible pour nous. L'Église, par ces saints, devient le chant de miséricorde de Dieu. Elle entonne la gloire de Dieu avec ses élus qui agitent des palmes. Les saints la font vivre et nous font vibrer à ce chant d'amour. Ils sont la doxologie de l'Église, plus encore la doxologie de Dieu, ils chantent : "Gloire à Dieu, au Père, au Fils et au saint Esprit". La doxologie, c'est bien cette gloire.

Voilà quelle est la sainteté de Dieu. Voilà à quoi Il nous appelle. C'est le mystère d'une Église aimée. Alors, frères et sœurs, sentez-vous appelés, car c'est aujourd'hui que nous commençons notre œuvre de sainteté. N'avez-vous pas entendu, je reprends : "Heureux ceux qui ont une âme de pauvre" ? Mais il y en a bien quelques-uns parmi vous qui ont une âme de pauvre. Sachez que le Royaume de Dieu est à vous. C'est à vous de relever le fer de lance de la sainteté. "Heureux les doux". Oh ! je suis sûr qu'il y en a parmi vous qui sont des doux, qui sont des paci­fiques, qui sont capables de montrer ce visage de Dieu qui s'est fait doux et humble de cœur. "Bienheureux les affligés". Et il y en a parmi nous, il y en a dans le monde des affligés. Il y en a des affamés et des assoif­fés de justice qui combattent contre toutes les injusti­ces de ce monde. Dieu sait qu'elles sont grandes, qu'il nous en pleut tous les jours, aujourd'hui, de ces injus­tices. Et il y en a bien qui, dans le fond de leur cœur, réagissent à cela et qui se battent pour qu'advienne un monde plus juste, plus fraternel comme le Christ a voulu qu'il soit. "Heureux les miséricordieux". Il y en a bien, parmi vous, dont les entrailles sont saisies par l'amour maternel de Dieu, par son amour miséricor­dieux qui nous enfante, touchés par sa grâce à travers les sacrements. Il y en a parmi vous qui sont touchés par le feu de l'Esprit. "Bienheureux les artisans de paix". Mais il y en a parmi vous, quelques-uns qui sont artisans de paix, qui essaient de rendre à ce monde sans sens, celui du Seigneur qui englobe et qui restaure ce monde, qui le recrée, qui lui donne sa paix : "Je vous donne ma paix". Il y en a aussi qui sont persécutés pour la justice, qui sont insultés, qui subis­sent des infamies, qui subissent les sarcasmes. Et il ne faut pas aller trop loin, il y en a des martyrs dans tout le monde, dans toute l'Église. Mais il y a aussi des martyrs parmi vous, dans vos familles, ceux qui sont attaqués tous les jours parce qu'ils vont à la messe ou parce qu'ils croient et parfois par celui qui est le plus proche d'eux. Il y en a, parmi vous, de ces martyrs qui meurent à petit feu.

Alors, frères et sœurs, vous voyez, la sainteté n'est pas loin de nous, elle est dans notre cœur. Ce n'est pas nous qui allons faire effort pour aller vers Dieu et pour être saints. C'est Dieu qui s'est rendu proche de nous, Il s'est fait petit, Il s'est fait semblable à nous et Il nous a montré que, par l'Église, il nous donne la grâce de sa sainteté. Il l'a choisie comme l'Épouse, Il sait que parfois elle a un visage de tris­tesse. Mais, Lui, la veut belle et resplendissante. Il veut que ce soit son Épouse et qu'elle soit la plus belle. Il veut l'aimer jusqu'à donner sa vie pour elle. Et l'Église, c'est nous. Donc aujourd'hui en participant à cette vie de Dieu, finalement la gloire de Dieu, c'est nous.

 

AME