UN BONHEUR OUI SOIT VRAI

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année B (1er novembre 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Bienheureux les pauvres, bienheureux les af­fligés, bienheureux ceux qui pleurent".

Frères et sœurs, si nous parlions aujourd'hui, chose un peu inhabituelle, du bonheur ? Je dis que c'est une chose inhabituelle de parler du bonheur, car il y a peu de temps, en lisant un catéchisme (rassurez-vous, ce n'est pas celui des évêques de France), mais en lisant un catéchisme moderne, récent, j'ai décou­vert que ce catéchisme exposait tout ce qu'on appelle la morale chrétienne sans qu'apparaisse une seule fois le mot "bonheur". Ainsi donc il existe des catéchis­mes qui expliquent comment agir dans la vie chré­tienne sans jamais parler du bonheur. On y rencontre un long commentaire des commandements de la Loi de Dieu, on y parle beaucoup des exigences de l'évangile, on y parle aussi de devoirs du chrétien, toutes choses qui ne me paraissent pas fondamenta­lement fausses ni répréhensibles, mais on ne dit ja­mais que nous vivons pour le bonheur. Or c'est assez surprenant, car la première fois que le Christ a parlé aux foules, Il leur a parlé du bonheur. Et, pour ma part, je suis persuadé que Dieu n'a rien d'autre chose à nous dire que celle-ci : nous sommes appelés au bon­heur. Etre chrétien, c'est avoir reçu de Dieu la voca­tion du bonheur. Cela peut vous paraître étrange car ce qu'on vous a peut-être appris au catéchisme ne parlait pas très souvent de bonheur, ou plus exacte­ment, on avait soin d'en faire une sorte de chapitre final qui concernait précisément "l'autre côté" de la vie, l'au-delà. Comme me le disait un jour un enfant : "le Bon Dieu, je ne le comprends pas, plus j'en bave ici sur terre, plus Il est heureux." Il y avait quelque chose dramatique dans cette réflexion et surtout de profondément faux, car cet enfant avait compris qu'une certaine manière de lui annoncer la foi chré­tienne n'était pas du tout la vocation au bonheur puis­qu'il s'agissait d'un bonheur indéfiniment différé, un bonheur "carotte" qui oblige les gens à se tenir ac­tuellement correctement en vue d'un avenir meilleur. D'où la question : sommes-nous, nous les chrétiens, les défenseurs ou les promoteurs d'un bonheur qui, comme la carotte qu'on pend devant le museau de l'âne, aurait simplement pour but de nous faire courir plus vite ?

Je ne le crois pas : en réalité, si ce catéchisme n'a pas osé proposer le mot "bonheur", c'est, me sem­ble-t-il, parce que ce mot, dans nos sociétés, devient un peu suspect, car dans nos sociétés actuelles, il y a une sorte de suspicion au sujet du bonheur et je vou­drais essayer avec vous de comprendre pourquoi.

Aujourd'hui, nous vivons dans un monde de la "représentation". Le symptôme ou le symbole de la représentation, c'est la télévision. Qu'est-ce à dire ? C'est un ensemble d'images qu'on vous déverse et qu'on vous débite, J'ai appris récemment que la quan­tité d'ingurgitation de télévision moyenne par un en­fant français actuellement est de mille heures par an, contre trente heures de catéchèse ! Donc mille heures par an pour les enfants et je n'ai pas cherché à savoir combien pour les parents. Mille heures par an, on avale des images et des représentations. Et tout ce système d'images est en réalité, qu'on le veuille ou non, une sorte de projection permanente du bonheur. Parce que ça fait partie d'un système à la fois publici­taire, à la fois culturel ou prétendu tel, dans lequel l'image visuelle, est une proposition permanente des normes selon lesquelles il faudrait se comporter pour être vraiment heureux. C'est clair, pour être pleine­ment heureux, il faut être absolument comme certai­nes de ces poupées bronzées qui se parfument au par­fum "Chanel n°18", ou bien il faut être comme ces étalons pommadés qui conduisent des "quatre-quatre" pour le "Camel trop hee". Nous avons donc là un bonheur tout à fait normalisé et bien construit qui provoque le spectateur à se conformer à ce projet, à cette image : si vous n'avez pas de lave-vaisselle, vous ne pouvez pas être heureux, voyons, c'est l'évi­dence. Et si vous n'avez pas le four à micro-ondes, mais comment pourrez-vous rendre votre famille heu­reuse par votre cuisine. C'est impensable !

Ainsi donc, ce phénomène qui n'est pas uni­quement publicitaire, car on le retrouve aussi bien dans des films, dans des revues, dans des articles, repose toujours sur le thème que voici : "nous allons vous donner des idées de bonheur et nous nous char­geons de votre bonheur". C'est littéralement le bon­heur "à la décharge" de ceux qui devraient se le don­ner. Nous vivons donc sur le mode d'une tentation permanente, d'un appel permanent à gagner son bon­heur selon des normes préétablies : "vous devez vivre dans ce cadre-là, dans ces normes-là, sinon votre bonheur n'est pas aussi vrai qu'il pourrait l'être..." De là évidemment une certaine suspicion sur le bonheur, car si le bonheur consiste simplement à se conformer aux normes d'un idéal qui vous est proposé par des vidéo-clips, il est évident que ce bonheur devient vite d'une platitude, d'un ennui et d'une monotonie à mou­rir.

Cette manière d'envisager le bonheur, le bon­heur représenté, le bonheur dont on se charge pour vous, est à la fois désespérante et éveille le soupçon sur le sens véritable du bonheur Mais précisément ce n'est pas le bonheur chrétien, ce n'est pas le bonheur de Dieu. Car le bonheur ne se bâtit pas sur une repré­sentation du bonheur. Et c'est là sans doute que, nous-mêmes, comme membres de la société, nous devons avoir une sorte de regard et de cœur "critique", au bon sens du terme, pour savoir discerner que le bonheur est d'un autre ordre. Et c'est en ce sens-là que nous devons être vraiment des témoins du bonheur. On comprend que, par rapport à ce bonheur normalisé, on dise toujours : "mais le chrétien doit dépasser tout cela". En réalité le chrétien ne doit pas "dépasser" tout cela, le chrétien doit rechercher le vrai bonheur. L'homme non chrétien aussi, mais nous-mêmes nous portons un appel, une vocation plus grande à trouver le vrai bonheur. Or comment comprendre ce qu'est le vrai bonheur ?

Tout d'abord, le vrai bonheur n'est pas, dans une représentation du bonheur, il n'est pas réductible à un idéal qu'on se fabrique selon les normes de tel ou tel programme ou publicité télévisés. Le bonheur, il n'est pas dans la représentation, mais dans l'art même de vivre, d'exister et d'aimer. Le bonheur est là. Par conséquent, la source du bonheur ne peut pas être autre chose que ce surgissement de notre moi, non pas un moi égoïste qui chercherait uniquement à s'impo­ser, mais un moi qui veut vivre, un moi qui cherche le réel de l'acte et non pas des représentations ou une certaine idée de soi-même, un moi qui, dans la ma­nière même dont il agit, manifeste un certain nombre des richesses et des potentialités qu'il porte en lui prêtes à se manifester.

Mais ce surgissement, ce jaillissement de l'intérieur de nous-mêmes ne se limite pas aux frontiè­res de nous-mêmes dans un mouvement d'expansion, pour faire sa place au soleil en marchant sur les pieds des autres. Mais ce mouvement qui part de nous, part à la rencontre d'une autre personne. C'est le mystère de notre liberté.

Le bonheur, aimer, c'est laisser partir, laisser jaillir notre liberté à la rencontre de celui ou de celle qui est là, en face de nous, que cet autre soit notre époux, notre épouse, nos enfants, notre prochain ou Dieu lui-même. Le bonheur ne se bâtit jamais par soi tout seul. Le bonheur chrétien, c'est le bonheur d'une communion, c'est-à-dire cet acte par lequel, sortant de moi-même, je puis effectivement rencontrer l'autre, que ce soit mon frère, que ce soit Dieu, que ce soit, et c'est sa réelle perfection, à la fois Dieu et mon frère. Voilà ce qui constitue la racine, l'intuition profonde du bonheur chrétien. Et c'est pour cela que le Christ, lorsqu'Il proclame les béatitudes, annonce le bonheur et l'annonce de façon paradoxale : même là où il y a des larmes, même là où il y a des souffrances, même là où il y a la faim et la soif, dans tous ces moments-là, se donne aussi une occasion de rencontrer du plus profond de nous-mêmes et du plus profond de notre liberté, la présence de l'amour de Dieu.

Voilà ce qu'est notre vocation au bonheur. C'est le fait que chacun d'entre nous, au plus intime de lui-même, soit appelé, suscité à rencontrer son Dieu et son frère. Et par là-même il y a quelque chose d'un faux bonheur qui sera immédiatement déjoué. La plu­part du temps, quand on s'imagine le bonheur, on s'imagine qu'il s'agit de trouver une plénitude et une certaine satisfaction à l'intérieur de soi-même. Le bonheur devient synonyme d'arrêt, de repos, après lequel il n'y a plus rien à faire. Or, précisément, je dirais que le bonheur pour les chrétiens est le signe par excellence de la transcendance, car le bonheur tel que nous sommes rappelés à le vivre, ne consiste pas simplement à choisir telle ou telle marque de cigaret­tes et de les savourer en regardant sa "télé", et à trou­ver cette fausse plénitude de soi-même en se confor­mant à une image du bonheur préfabriquée. Mais c'est, dans le moment même où je rencontre mon frère ou mon Dieu, de découvrir que ce bonheur m'arrache à moi-même pour rencontrer l'autre. Et donc, l'expé­rience la plus profonde et la plus belle du bonheur, c'est ultimement l'expérience du don de soi. Voilà pourquoi le Christ nous dit que ce bonheur ne peut effectivement trouver sa plénitude et son achèvement que dans le Royaume de Dieu parce qu'à ce moment-là, nous serons totalement à Dieu et voilà pourquoi notre vocation, c'est ce bonheur par lequel Dieu lui-même est heureux, c'est-à-dire capable de se commu­niquer, capable de nous créer, capable de nous sauver, de donner sa vie pour nous et de nous rendre partici­pants de sa vie. C'est ce bonheur-là dont nous sommes devenus les partenaires et c'est ce bonheur-là que nous devons réaliser et qui est réalisable dès aujour­d'hui.

Ainsi, quand nous allons recevoir le corps et le sang du Christ, nous appelons ce geste la commu­nion, cela veut dire que, dans notre vie, si monotone ou ennuyeuse soit-elle, il y a ces moments dans les­quels nous sommes arrachés à nous-mêmes par le corps du Christ pour rencontrer la vie et l'amour infini de Dieu, en communiant au Christ. C'est pour cela que nous sommes ici ce matin et c'est pour cela aussi que nous baptisons Anne et Sixtine, afin qu'elles-mê­mes, saisies, happées par cette grâce et ce bonheur de Dieu, elles découvrent à travers leurs frères, à travers leurs parents, à travers tous ceux qui seront autour d'elles les témoins du bonheur de Dieu, qu'elles dé­couvrent cette ultime vérité de leur vie : elles aussi sont appelées à cette vocation du bonheur comme nous tous.

 

 

AMEN