CE DÉBUT DE SAINTETÉ QUI SOULÈVE TOUTE L'ÉGLISE
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 1990)
Homélie du Frère Frère Jean-François NOEL
Frère Bernard, hier soir au début quand tu parlais, tu étais seul. Ta voix s'est élevée un peu tremblante mais certaine pour prononcer devant nous et devant l'Église rassemblée ta certitude d'être appelé par Dieu, plus encore ta certitude d'être aimé de Lui et que cet amour est plus large et plus grand que ta propre vie. Nous aurions pu en rester là et nous aurions pu écouter avec dévotion, avec foi, ta propre profession, ta propre proclamation. Et comme toujours dans l'Église, il se passe toujours quelque chose qui transforme cette proclamation unique en une proclamation collective où tous, qui que nous soyons, sommes concernés, comme élevés par ta propre proclamation. Comme si, lorsque l'un d'entre nous ouvrait la porte et déchirait quelque peu le voile à travers lequel se manifeste le Dieu qui vient, tous, les uns avec les autres serrés dans la communion des saints, nous pouvions nous insérer dans ce petit coin de Royaume. Ta voix n'était pas seule, mais à cause de cette voix, de cette proclamation, tu nous as emmenés et nous sommes tous rentrés dans la certitude que nous sommes tous appelés à aimer, à espérer et à naître en Lui. Ce sont les trois phrases et les trois mots de saint Jean que nous avons entendus : "Un grand amour dont le Père nous a aimés".
Je pense, Bernard, que cet amour a été le moteur fondamental de ta démarche monastique et qu'il reste en toi comme une marque rouge comme tracée par le feu qui t’a poussé, qui t'a aidé à aller jusqu'à Lui. Plus loin saint Jean dira : "Quiconque fonde sur Lui une telle espérance se rend pur comme Lui est pur". Il n'est pas question de savoir si Bernard était capable ou non de suivre. Et nous nous connaissons puisque nous vivons ensemble depuis quelques années, non pas que tu ne sois pas un saint à mes yeux, mais tu es un homme comme je le suis moi-même, et je sais comme toi que nous sommes loin d'être des saints et pourtant, et pourtant le fait de fonder ton espérance en Dieu comme je l'ai entendu hier soir et comme finalement moi aussi je la fonde et comme nous la fondons tous ensemble nous rend capables de sainteté. Et c'est là que les béatitudes se profilent, elles sont l'affirmation solennelle, en haut de la montagne de Dieu, à toute l'humanité rassemblée que le chemin est celui du bonheur, que le bonheur est le souci premier de Dieu et que ce bonheur n'a comme condition que l'espérance que nous mettons en Lui, il est comme proportionné à la dimension de notre cœur et à l'attente que nous avons de Dieu. Il est proportionné à l'espérance que nous avons de Dieu. Le bonheur, la paix, cette élévation que nous avons tous vécue tous ensemble où ta voix n'était plus seule, Bernard, mais toutes les voix communiant ensemble s'élevaient vers Lui, était proportionnelle à notre espérance commune.
Il ne s'agit pas là de mériter ou de mesurer avec un cordeau particulier les mérites d'un moine ou les mérites personnels, il s'agit là de jouer fondamentalement cette transfusion, cette communication les uns avec les autres de l'espérance que nous avons et qui inaltérablement est au fond de nous, et à certains moments, comme hier soir, elle se rendait visible, presque palpable, elle circulait entre nous, nous n'étions pas comme au théâtre ni au spectacle, ou même comme des amis accompagnant un ami. Nous n'étions pas de ceux qui écoutent avec émotion l'engagement pour la vie d'un homme, nous étions dans cet engagement, nous étions avec lui dans la façon dont le Christ le tenait, le saisissait, le transformait, le modelait. Et ces mêmes verbes peuvent être dits au futur. Et nous sommes tous ensemble non seulement concernés, mais participants de cette vocation, de cet appel avec nos différentes modalités. Il n'y a pas d'homme seul dans l'Église qui fasse une démarche comme héroïque face à Dieu, mais il y a avant tout une communion fondamentale de saints que nous sommes, que nous deviendrons, dans laquelle nous pouvons avancer. La seule condition, c'est l'espérance.
Claudel disait dans un texte désormais célèbre sur l'Église : "Tout ce qui se fait de bien, de grand et de beau d'un bout à l'autre de la terre, tout ce qui fait de la sainteté, comme un médecin dit d'un malade qu'il fait de la fièvre, c'est comme si c'était notre œuvre". Tout ce qui fait de la sainteté, tout ce qui produit en un instant presque ultime, comme hier au soir, nous touche, nous transforme, nous élève les uns avec les autres. Claudel continue : "L'héroïsme des missionnaires, l'inspiration des docteurs, la générosité des martyrs, le génie des artistes, la prière enflammée des Clarisses et des Carmélites, c'est comme si c'était nous, et c'est nous. Du nord au sud, d'alpha jusqu'à oméga, et du levant jusqu'au couchant, cela ne fait qu'un avec nous. Nourriture, respiration, circulation, élimination, appétence, balance exquise du droit et de l'avoir, tout cela qui dans le corps indivis est confié au peuple chantant des cellules, tout cela trouve son équivalent au sein de cette immense circonscription de la chrétienté". Et enfin : "Tout ce qui est en nous, presque sans que nous le sachions, l'Église, en vastes traits, le traduit et le peint hors de nous sur une échelle de magnificence. Admirable mystère de l'Église qui utilise le tracé le plus intime de notre cœur pour en écrire l'histoire du monde. Admirable mystère de l'Église qui utilise même ce que Dieu a inscrit à notre insu au fond de nous, ces germes de sainteté, pour écrire fondamentalement l'histoire totale de la sainteté du monde. Admirable mystère de l'Église qui utilise ces choses si microscopiques qui sont ce début très timide de la sainteté de Dieu pour en faire l'Epouse de Dieu". Ainsi nous pouvions hier soir, comme à distance, lire dans le cœur de frère Bernard notre propre cœur, la propre inscription que Dieu y a mise. Et Claudel le dit lui-même : "Hors de nous, à des distances astronomiques, nous déchiffrons le texte microscopiquement inscrit au plus profond de notre cœur".
Frères et sœurs, il y a une histoire d'anges que j'aime beaucoup qui terminera mon homélie. Il s'agit d'un ange qui monte au ciel et qui emmène un damné avec lui. A ce damné sont accrochés d'autres damnés qui, de pieds en pieds, forment comme une échelle. Mais le premier saisi par l'ange tente de se dégager par les pieds de ceux qui sont sous lui. Et contrairement aux lois de pesanteur terrestre, car il réussit à en éliminer quelques-uns qui, au bout de la chaîne, sont accrochés, moins il y a de damnés, moins l'ange monte vite. C'est l'inverse. Et à force de se dégager le pauvre malheureux se détache de l'ange. Alors l'ange s'arrête et redescend.
Ainsi le mystère de l'Église est que le plus petit levier, comme disait sainte Thérèse, qui puisse soulever le monde, ce petit début de sainteté, nous ne pourrons pas le vivre les uns sans les autres. Et ce que tu as fait, Bernard, hier soir, nous a tous élevés, et nous sommes tous concernés, vraiment responsables de la sainteté qui nous est commune à tous afin que nous puissions tous, non pas nous dégager les uns des autres, mais nous accrocher, car le Christ nous attire à Lui.
AMEN