L'AVENTURE DU BONHEUR

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année C (1er novembre 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Bienheureux les pauvres de cœur. Bienheureux les cœurs purs. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice. Bienheureux ceux qui pleurent". Frères et sœurs, aujourd'hui si nous parlions tout simplement, comme l'évangile nous y invite, si nous parlions tout simplement du bonheur ? Bienheureux, bonheur, c'est la même chose. Le Christ aujourd'hui nous présente l'aventure de la vie chrétienne et de la sainteté chrétienne.

Mais qu'est-ce que c'est que le bonheur ? Peut-être qu'aujourd'hui plus que jamais, nous avons les idées fort embrouillées à ce sujet. Je vous préviens tout de suite, nous n'allons pas parler du bonheur pour nous faire plaisir, ça pourrait être agréable, mais le bonheur chrétien n'est pas un bonheur par lequel on se fait plaisir, c'est le bonheur de Dieu. Et avant de mé­diter sur ce bonheur de Dieu, j'aimerais simplement faire une sorte de petit repérage de nos notions habi­tuelles du bonheur, non pas que nous y tenions tou­jours, mais effectivement nous sentons bien qu'il y a comme plusieurs types de bonheur, plusieurs maniè­res d'être heureux et qu'au fond elles correspondent les unes et les autres à certains réflexes profonds de nos contemporains ou de nous-mêmes.

Il y a d'abord ce bonheur sur lequel je n'in­sisterai pas, je l'appellerais le "bonheur poudre aux yeux" : les lampions, les cotillons, le bonheur des chaumières organisé par Michel Drucker tous les sa­medis soirs, ou encore telles ou telles formes de feuilletons "Dallas" qui nous émeuvent aux larmes et qui nous donnent une sorte de sensation fugitive de bonheur, cette espèce d'ambiance, de musique d'am­biance de bonheur que l'on essaye de créer dans les lieux publics, mais qui au fond ne change rien. Ce bonheur-là n'a pas de prise, il est uniquement de l'or­dre de l'illusion, il est uniquement de l'ordre, je dirais presque de la contrefaçon. On comprend que l'on pré­fère un environnement agréable à quelque chose de désagréable, mais c'est simplement la couverture ou l'atmosphère ou l'ambiance qu'on veut changer, ça n'a aucune prise sur nous.

Le deuxième type de bonheur commence à être plus grave et plus important. C'est moi qui l'ap­pellerai exprès, le bonheur consommateur ou plus exactement le bonheur du consommateur. Nous som­mes des êtres de chair et de sang qui avons des désirs, qui éprouvons des besoins, qui sommes liés à un cy­cle vital manifesté essentiellement par la consomma­tion. Nous avons besoin tous les jours de manger, tous les jours de nous reposer et de nous refaire le corps et, par conséquent, nous sommes pris dans une sorte de cycle qui est le cycle du travail et de la consomma­tion. Aujourd'hui, nous sommes parfaitement habitués à vivre sur ce registre-là. Et, par conséquent, on dirait que notre vie se déroule sur une sorte de va-et-vient, à la foi l'élan, l'énergie dépensée par le travail, par tou­tes les formes d'organisation et de division du travail et puis, ensuite, une sorte de moment qui vient immé­diatement consommer ce travail que nous avons fourni et que nous appelons précisément la consom­mation. Généralement, nous essayons d'aménager cette consommation pour qu'elle soit la plus agréable possible. Et c'est pourquoi, très souvent, nous avons ce sens d'un bonheur qui consiste en ce qu'après la peine on se repose, on se refait et, à ce moment-là, toutes ces activités notamment celle de la nourriture, du bonheur de vivre, celle de la vie avec les autres, tout cela doit être le moment où l'on se reprend, se refait dans un certain bonheur. Ce bonheur-là n'est pas à mépriser, il est lié à notre condition d'êtres vivants. Et, par conséquent, nous devons essayer de le cultiver avec beaucoup de soin, d'harmonie, ne pas en faire un absolu, c'est sûr, mais nous devons y faire attention. Cela dit, je crois que le style même de vie que nous avons aujourd'hui nous y rend par lui-même attentif, je n'ai pas besoin de m'étendre là-dessus. La difficulté de ce bonheur c'est qu'il disparaît beaucoup plus vite que tous les efforts qu'on a faits pour y arriver. C'est sûr que nous avons huit heures bien tassées de travail par jour, mais qu'ensuite les moments de bonheur à la maison ne sont pas nécessairement équivalents à huit heures. C'est-à-dire qu'on a toujours l'impression que ça part plus vite que toute la peine et tout le mal qu'on s'est donnés pour y arriver.

Et c'est pourquoi les hommes ont essayé d'in­troduire un nouveau type de bonheur, qui échappe à ce cycle permanent de travailler, consommer, se don­ner de la peine et profiter de la peine qu'on s'est don­née. C'est, j'allais dire, le bonheur sérieux, le bonheur culturel. Ici, nous sommes généralement beaucoup plus attentifs, nous y prêtons beaucoup plus d'intérêt parce qu'à ce moment-là, nous avons l'impression que toutes les activités humaines peuvent, devenir une occasion d'un bonheur beaucoup plus raffiné et un peu plus durable. C'est comme cela que les hommes se sont construit, petit à petit, des signes de bonheur. Ils se sont construit un monde qui ne soit pas simple­ment des huttes pour habiter mais un espace habita­ble, agréable, aménagé, ils ont inventé l'architecture. Les hommes ont essayé de faire que la vie ne soit pas simplement de faire face aux nécessités au jour le jour, mais de créer des œuvres, des œuvres musicales, des œuvres picturales, des œuvres même dans la so­ciété : créer des gouvernements, des styles de société, créer aujourd'hui des modes, même si ça passe c'est un peu plus durable. Créer des courants de pensée, des lieux d'échanges philosophiques, juridiques, théologiques. Dans tous ces cas-là, le bonheur appa­raît comme plus sérieux parce que c'est plus durable. Aujourd'hui encore, on peut, l'on aime cela, se réjouir des colonnes du Panthéon. C'est tout simplement parce qu'on peut trouver à ce moment-là une certaine émotion, un certain bonheur, une sorte de plénitude dans cet objet d'art qui, effectivement, nous rassasie de façon apparemment plus durable qu'un bon repas ou un bon sommeil. Donc, là, nous sommes arrivés à un degré supérieur du bonheur et peut-être même que dans l'expérience humaine de beaucoup de nos contemporains, c'est la forme la plus éminente et la plus profonde du bonheur.

Pourtant nous ne sommes encore qu'au seuil, et précisément, le seuil n'est pas très facile à franchir. Car jusqu'ici, le bonheur pourrait être considéré comme un état agréable. Ici même, il faut que nous passions de l'état à un acte, à une manière d'être au sens d'engager tout soi-même et, ici, nous touchons le vrai et le plus profond niveau de la réalité du bonheur. Pour les hommes d'abord, car je crois que cette réalité du bonheur peut arriver dans l'expérience humaine, c'est l'expérience du bonheur qui est réalisée dans le mystère d'un amour. Dans le mystère d'un amour, c'est une personne qui, parce qu'elle aime quelqu'un d'autre, pressent dans cette personne une sorte de source qui peut véritablement s'appeler le bonheur. Et cette chose est si bien aménagée que c'est normalement réciproque. Quand ce n'est pas récipro­que, cela devient terriblement dramatique et difficile. Mais, normalement, c'est réciproque. Et, précisément, le bonheur à ce moment-là, c'est le fait de pressentir dans la vie, dans le cœur, dans l'existence de quel­qu'un d'autre une source de véritable bonheur qui peut être vraiment partagé. La difficulté c'est que ce bon­heur est une réalité pratiquement invisible. Vous connaissez tous ce fameux proverbe de la Sagesse de Lyon qui dit "le bonheur ne se mange pas à la cuil­lère". C'est effectivement quelque chose d'extrême­ment profond. C"est si profond que, paraît-il, récem­ment, un auteur directeur de journal a écrit un livre dans lequel il explique que ce qui est invisible, ce qui ne se comprend pas n'est pas vrai, c'est des menson­ges. Ce monsieur n'a jamais compris (je crois qu'il s'agit de Monsieur Kahn), n'a jamais compris le proverbe de la sagesse de Lyon que, précisément, "les choses les plus vraies ne se mangent pas à la cuillère". Car les choses les plus vraies, c'est le secret même des êtres. Et précisément, lorsque nous aimons dans un véritable bonheur, le bonheur ne s'attrape pas. Et le mystère du bonheur c'est la transcendance de l'autre au sens où, d'une certaine manière, au moment même où il s'ouvre à nous, il nous échappe. Et c'est d'ailleurs ce qui fait que c'est une aventure passionnante parce que, quand on a commencé, on s'aperçoit qu'on est pris dans un cycle et que cela ne peut pas finir. Et c'est sans doute dans cette expérience-là que nous avons le plus beau pressentiment de l'éternité. L'éter­nité n'étant pas ce moment où l'on s'ennuiera à mourir en chantant des cantiques, mais ce moment où l'on ne cesse de se précipiter et de s'élancer à la recherche du secret invisible de quelqu'un. Il y a donc, dans l'expé­rience humaine, un niveau de bonheur que, d'une ma­nière ou d'une autre nous pouvons tous connaître. Une expérience de bonheur dans laquelle nous sommes happés, invités, appelés par le secret invisible du cœur de l'autre. Et c'est ce qui fait que l'amour est une ré­alité possible entre les membres de l'humanité. C'est ce qui fait que la famille est une réalité fondamentale dans l'existence de l'humanité. C'est ce qui fait que toutes les autres formes de bonheur en réalité s'enra­cinent et s'originent dans celle-là et doivent être au service de celle-là.

Mais il y a plus encore. Ou plus exactement, ça ne se mesure pas ici en fonction de plus ou de moins. Il y a que Dieu a créé l'homme de telle sorte que cette réalité du bonheur que l'on cherche dans le secret invisible de l'autre, nous puissions aussi la chercher dans le cœur même de Dieu parce que Dieu veut la chercher dans notre propre cœur. Et c'est pré­cisément le bonheur de Dieu, le bonheur de la sain­teté. Le bonheur des saints que nous ne pouvons pas nous figurer la plupart du temps parce que nous ne sommes pas très saints. C'est cela le drame, comme le disait Bernanos : "Le seul malheur de l'humanité, c'est que nous ne soyons pas des saints". Et c'est très, très vrai. C'est terrible C'est sans doute notre seule souf­france sur la terre, c'est que nous ne soyons pas des saints. Mais ça n'empêche que Dieu ne démord pas de son projet. Et que Dieu veut véritablement que la sainteté, ce soit l'ouverture du secret de Dieu livré aux hommes. Par conséquent, notre propre histoire, notre propre sainteté soit d'être livrés au secret invisible sur cette terre de la tendresse, de l'amour créateur et sauveur de Dieu. Chacun d'entre nous est saint parce que chacun d'entre nous, même s'il le vit très, très mal est à un moment ou à un autre de sa vie, hanté par cette question, saisi par cette interrogation. Où est le secret de mon bonheur ? Il est hors de moi, il est dans le cœur de Dieu. Et c'est précisément cela qui fait que nous vivons tant bien que mal sur la terre comme de minables pécheurs, ce n'est pas le moment de le contester, mais, malgré tout, bien que nous soyons de minables pécheurs, nous sommes sans cesse hantés par le secret de Dieu. Par le secret de Dieu qui se donne à nous comme à aimer, comme aimable, pas sympathique et souriant, aimable c'est-à-dire digne totalement d'être aimé. Et, par conséquent, ce qui est le cœur même de notre existence, c'est effectivement la sainteté.

Et ici, je voudrais terminer en m'adressant peut-être plus spécialement à ceux ou celles d'entre vous qui connaissent de grandes souffrances ou de grandes épreuves dans leur vie. Vous allez dire que, peut-être, c'est bien gentil quand on présente les cho­ses comme cela, on est tous d'accord sur le schéma fondamental. On est tous d'accord qu'après tout, notre vie est cette aspiration fondamentale au bonheur et que, au fond, le seul qui puisse vraiment la satisfaire, c'est le mystère même de Dieu dans son secret invisible c'est vrai. Mais cependant, comment se fait-il que nous soyons parfois brutalement, si terriblement affrontés à des brisures, à des échecs, précisément à ces situations dans lesquelles tout notre être s'investissait pour essayer de trouver le bonheur dans le secret invisible de l'autre et voici que tout est brutalement cassé, détruit. Effectivement, c'est sans doute une des questions les plus brûlantes que nous puissions nous poser dans notre vie. Etre affronté, ou voir sa soif de bonheur, son désir d'invisible secret de l'autre qui polarise tout notre être et tout notre cœur brutalement compromis, inaccessible, comme si c'était une aventure brisée. Et ceci également dans la souffrance physique lorsque cette souffrance nous replie tellement sur nous-mêmes, nous écrase tellement que l'effort même de nous porter vers autrui semble pratiquement impossible. Mais pourquoi ? Ici, je vous le dis, il n'y a pas de réponse, il n'y a qu'une promesse. Mais c'est quand même bien important qu'il y ait une promesse. C'est précisément le texte des béatitudes que nous entendions tout à l'heure. C'est de dire que le seul droit de l'homme, c'est le droit au bonheur de Dieu. C'est le seul droit de l'homme. Tous les autres sont sans doute intéressants, mais celui-là est le plus fondamental. Dieu nous a donné le droit d'avoir accès au secret de son bonheur. Et cela quoiqu'il arrive et c'est pour cela que même si apparemment notre vie se passe dans une sorte de déconstruction ou de destruction permanente de nous-mêmes et en faisant l'épreuve de nous avancer vers la mort, nous le savons bien mais, même malgré cela, nous savons, nous croyons, nous sommes fondés sur la promesse que, de toute façon, Dieu ne s'échappera pas. Dieu ne fuira pas, Dieu ne se sauvera pas de notre regard et de notre recherche et de notre désir, là même où nous sommes les plus démunis dans la souffrance, dans l'échec ou dans la mort.

Ici évidemment, c'est beaucoup plus facile à dire qu'à vivre. Je le crois. Mais c'est pourtant la vé­rité et lorsque nous disons que le bonheur du monde est venu par la croix du Christ comme nous le chan­tons au moment de Pâques : "Par ta croix, Seigneur, la joie est revenue sur la monde", c'est précisément cela que nous disons. Nous disons que, au fond, l'ac­cès au secret invisible de l'amour de Dieu est quelque chose qui ne sera jamais retiré à personne. Et je dirai même, cela ne sera pas retiré, même aux damnés, car ceux qu'on appelle les damnés ne sont pas ceux que Dieu a réprouvés, mais ceux qui résistent infiniment à l'attrait de Dieu qui veut les attirer à Lui.

Frères et sœurs, c'est cela la Toussaint, c'est de vivre au bonheur de Dieu, pas simplement au plai­sir de Dieu qui était déjà une fort bonne expression, mais au bonheur de Dieu, ce qui est encore plus pro­fond. Et aujourd'hui nous allons baptiser Laure, Mor­gane et Nicolas, et quand nous les baptisons, nous les envoyons dans cette grande aventure de leur bonheur avec Dieu et en Dieu. Quand nous les baptisons, nous disons à Dieu : "leur aventure et leur vie est trop grande pour nous et pour nos capacités, et en réalité nous Te demandons de Te faire leur bonheur pour eux en ce jour et pour toute leur vie".

 

 

AMEN