FÊTER LA SAINTETÉ D'UN DIEU QUI SE DONNE

Ap 7, 2-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 1987)
Homélie du Frère Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Le salut nous est donné par Dieu ainsi que par l'Agneau".

Permettez-moi de vous poser une question embarrassante, peut-être même un peu gê­nante : "Est-ce qu'il est possible encore aujourd'hui, à la fin du vingtième siècle, de célébrer la fête de la Toussaint ?" Vous pensez peut-être que cette question est incongrue, pourtant si on n'en a pas mesuré toute l'importance, nous risquons peut-être de mal fêter la fête de la Toussaint En effet qu'est-ce que veut dire la sainteté aujourd'hui ? qu'est-ce que veut dire avoir comme projet humain la sainteté ?

Passe encore pour les époques où l'on vivait avec des modèles, avec des héros, héros de chevale­rie, héros de champs de bataille. Passe encore l'épo­que où l'on avait des idéaux, à ce moment-là la sain­teté avait pour fonction de tracer l'idéal chrétien, mais aujourd'hui, quand on passe huit heures par jour sur le même travail et que souvent on s'y ennuie, quel idéal peut-on nous proposer, sinon celui de gagner un peu d'argent, de continuer sa vie au jour le jour et de grappiller quelques moments de bonheur ?

Passe encore de célébrer la sainteté dans des époques où l'on est accablé par d'innombrables mal­heurs et misères, où l'on souffre au plus intime de soi-même, dans des conditions où l'atmosphère générale de la société est menacée par la maladie à tout mo­ment, où les cataclysmes s'abattent sur la population sans qu'on n'y puisse rien. A ce moment-là, on peut toujours proposer la sainteté comme consolation dans le malheur, on peut toujours dire : "Ne vous en faites pas, ici cela ne va pas très bien, mais de l'autre côté tout ira tellement mieux." Mais honnêtement, répon­dez au fond de votre cœur. Aujourd'hui avez-vous vraiment envie de passer "de l'autre côté" ? Aix est un bien bel endroit pour attendre la fin du monde. Et après tout, on souhaite que ça dure le plus longtemps possible.

La sainteté serait-elle le refuge de toutes nos aspirations humaines lorsque notre vie est marquée par la déception ? Si la sainteté nous était proposée comme achèvement de nous-mêmes, si elle était pro­posée comme épanouissement accordé du haut du ciel ? Mais regardez bien : aujourd'hui, l'homme "se prend en mains", il fait face, comme il dit, à ses "problè­mes" et à ses difficultés. Et s'en remettre à quelqu'un d'autre pour arriver à la pleine mesure et à la pleine maîtrise de son bonheur et de la gestion de sa vie, cela semble une espèce de lâcheté. Alors honnêtement, la sainteté, pourquoi faire ?

Je crois que lorsque nous nous posons ces questions-là, nous commençons peut-être à deviner ce qui constitue le drame de notre monde contemporain. Qu'est-ce que ce monde ? un monde qui meurt en dehors de la sainteté. Comme le dit saint Jean : "le monde passe avec son désir", il passe c'est-à-dire qu'il s'use, qu'il s'épuise dans son désir. Le monde dans lequel nous vivons, et ne disons pas les autres, disons nous-mêmes (en tant que nous appartenons à ce monde, et ne nous mettons pas trop vite en dehors !) ce monde qui vit en nous, ce monde qui nous tient, c'est chacun de nous aux prises avec cette prison qu'à certains moments nous sommes en train de nous construire : l'homme est devenu à lui-même une pri­son, l'homme qui a mesuré l'extension de son désir qui a marqué le but de sa vie, qui a déterminé jus­qu'où il pourrait aller et qui veut s'y tenir, l'homme qui sous prétexte de prendre en main sa vie s'est en­fermé dans la prison de son désir, de ses aspirations, de tout ce qu'il recherche, et qui n'en sort plus.

Tant que nous ne nous sommes pas cogné le front ou la tête sur ces limites intérieures, nous ne pouvons pas comprendre ce que c'est que la sainteté, tant que nous imaginons naïvement que la sainteté consiste à nous fabriquer nous-mêmes une vie reli­gieuse réussie, ce n'est même pas la peine d'insister, nous sommes dans l'impasse parce qu'après tout, réus­sir sa vie au plan religieux simplement par ses propres forces ou la réussir au plan social et au plan de la ré­ussite humaine relève du même projet, de la même idée, du même désir : ce qu'on a appelé aujourd'hui "la volonté de puissance.

L'homme moderne veut gérer son propre dé­sir, sa volonté et la maîtrise qu'il a de lui-même, comme l'a dit un poète contemporain : "la domination de l'esprit par l'esprit". La domination de l'homme par l'homme : pas simplement dans la domination d'esclavagiste que certains exerceraient sur les autres par le pouvoir ou par l'argent, mais une domination de l'homme sur lui-même, l'homme qui se rend maître de lui-même et qui contrôle totalement les limites et les issues de sa propre existence. Par certains côtés, une telle entreprise est un étouffoir. Elle est un étouffoir d'abord par le fait que l'on rêve de la réalité, mais elle est encore plus étouffante chaque fois que l'on tombe sur des échecs qui marquent notre incapacité à réaliser nos rêves.

Si le problème du mal, de la souffrance et de la mort sont devenus si aigus pour nous aujourd'hui, c'est bien sûr parce qu'ils nous scandalisent. Mais pourquoi nous scandalisent-ils ? parce que, sans le savoir souvent, nous ne voulons plus qu'il y ait ces limites, nous n'acceptons plus que la mort ou la mala­die viennent briser nos projets nous n'acceptons même plus notre finitude et nos limites.

Ce n'est même pas pour répondre à cela, car nous n'en sommes pas capables, nous les hommes, que nous sommes rassemblés ici ce matin, c'est pour écouter la réponse de Dieu : la sainteté, c'est précisé­ment la réponse de Dieu à cette angoisse de l'homme qui ne cesse de se prendre lui-même dans les réseaux de son propre désir et de la domination de lui-même par lui-même. Ainsi nous célébrons ce matin, cette très belle parole de l'Apocalypse, "Le salut nous est donné par notre Dieu et par l'Agneau". Le salut est un don, la sainteté est un don, elle est une communica­tion de vie, elle est le geste par lequel Dieu se donne. La sainteté, ce n'est pas nous d'abord, c'est Dieu qui se donne. Comme une enfant, pour qu'il devienne un être vivant, ne le peut que par ses parents qui se donnent l'un à l'autre et lui donnent en même temps la vie.

Ainsi, le mystère de la sainteté de l'Église, telle qu'elle nous est proposée à croire et non pas à fabriquer, parce que nous ne pourrions fabriquer que des "ersatz", la sainteté de l'Église, c'est Dieu qui se donne à l'homme. Voilà pourquoi nous sommes ici ce matin. Si Dieu ne s'était pas donné à nous, nous ne serions rien, si nous n'avions pas la charité comme Dieu Lui-même qui se donne à son peuple, alors, se­lon la parole de saint Paul : "Si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien, je ne suis qu'une cymbale qui retentit". Oui nous sommes tous des saints, car si pécheurs et si minables que nous soyons si médiocres et si enfermés dans nos désirs que nous vivions, nous sommes les témoins de ce que Dieu s'est donné. "Le salut nous est donné par Dieu et par l'Agneau". Et ce n'est plus une consolation, mais c'est Dieu qui vient se déverser en nous, à travers tout ce qu'il peut y avoir encore de porosité, tout ce qu'il peut y avoir encore de blessure c'est Dieu qui vient se donner comme un ouragan de bonheur.

"Heureux ceux qui ont faim. Heureux ceux qui ont soif." Heureux ceux qui connaissent encore ces blessures et cette porosité qui les rendent perméa­bles à l'amour de Dieu C'est vrai qu'il est terrible de pleurer, d'avoir faim et soif de la justice c'est vrai qu'il est atroce d'être persécuté à cause du nom du Christ, c'est vrai qu'il est dur à certains moments de vouloir la paix alors qu'il n'y a pas de paix. C'est vrai qu'il est douloureux d'exercer la douceur dans un monde de dureté. Et pourtant il n'y a que par là que Dieu coule à flots, que Dieu se donne et que Dieu petit à petit construit Lui-même notre visage de sainteté.

Si donc aujourd'hui nous sommes rassemblés pour croire encore au bonheur, non pas comme une illusion que les hommes se fabriqueraient pour eux et par eux-mêmes, mais pour croire au bonheur comme la vérité de ce qu'il est : un Dieu qui se donne. C'est parce que nous-mêmes, au fond de notre cœur, par grâce, nous avons accepté d'accueillir cet amour sim­plement parce qu'il se donne.

Nous allons baptiser dans quelques instants Jean-Baptiste et Arnaud, ils sont tout petits, ils sont enfants, et dans le mystère même de leur enfance, ce qui va les faire grandir humainement c'est tout sim­plement l'amour des parents qui se donne à l'enfant. Le mystère même de notre propre vie et de notre pro­pre croissance tient en ceci nous avons vécu de l'amour qui se donnait à nous. Et même si nous n'avons pas toujours bien géré cet amour qui se don­nait à nous, en réalité c'est Lui qui nous a faits et qui nous a bâtis. Humainement, c'est l'amour parental qui a construit notre liberté, notre cœur et notre capacité d'aimer. Avec Dieu c'est exactement la même chose. Nous sommes simplement des hommes et des femmes qui, malgré leur pauvreté et leur péché, croient sim­plement que Dieu s'est donné. Et dès lors la sainteté n'est pas une sorte de paravent de vertu par lequel nous cacherions nos innombrables défauts, mais la sainteté c'est tout simplement cette reconnaissance émerveillée et joyeuse, ce geste d'un enfant qui sourit et qui sait simplement qu'il peut sourire parce qu'il est aimé par un amour qui s'est donné à lui.

 

AMEN