JE CROIS EN L'ÉGLISE SAINTE
Ap 7, 2-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année B (1er novembre 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN

Jérusalem : Le Christ entouré des saints
"Je crois en l'Église sainte". De dimanche en dimanche, en proclamant le Credo, nous confessons la sainteté de l'Église. Mais frères et sœurs, est-ce que vous y croyez vraiment à cette sainteté de l'Église, celle d'aujourd'hui, vivant dans le monde de ce temps ou celle d'hier, de toute façon, c'est la même Église. Oui croyez vous vraiment que l'Église soit sainte ? Lorsque l'on apprend, dans nos livres d'histoire, toutes ses erreurs passées, les fausses pistes qu'elle a suivies, peut-être les impasses dans laquelle elle a conduit les hommes ? Croyez-vous que l'Église soit sainte alors que nous savons qu'aujourd'hui encore, elle peut être complice du mal, des forces adverses qui viennent de gauche ou de droite, car les forces du mal sont là qui entourent comme un lion rugissant cherchant à dévorer sa proie. Croyez-vous que l'Église soit vraiment sainte ? Lorsque vous regardez votre propre vie, car vous êtes l'Église. Croyez-vous qu'il y a tant de sainteté que ça ? que la sainteté de Dieu vous envahit comme une lumière et qu'elle rayonne autour de vous ? Est-on vraiment saints ? personne ne peut le dire en vérité.
Alors qu'en est-il de la sainteté de l'Église ? Est-ce que ce n'est pas une espèce de vision dans une nébuleuse qui nous réconforterait et nous consolerait de nos erreurs et de nos péchés ? Ne sommes nous pas devant une de ces théories spirituelles derrière laquelle nous nous cachons pour faire croire aux autres, sans y parvenir, ce que nous ne sommes pas vraiment dans le cœur de notre vie ?
Non. Je connais autant que vous toutes les erreurs de l'Église d'hier et d'aujourd'hui. Mon cœur, autant que le vôtre, est contaminé par le péché, mais je crois que l'Église est sainte, que l'Église est immaculée, sans tâche, ni ride, qu'elle est vraiment cette Épouse du Christ parée pour ses noces. Oui je crois et j'affirme que l'église est vraiment l'Église sainte.
Il ne faut pas regarder la vie de l'Église sur une surface événementielle de son histoire. Ce n'est pas d'abord là qu'elle existe. L'Église n'est pas sainte parce qu'en elle, il y a des gens qui, maintenant sont des saints. L'Église n'est pas sainte de la totalité de nos sainte tés personnelles, ni de l'addition de nos efforts ou de nos vertus ou de nos qualités humaines ou spirituelles. Autrement nous n'aurions pas grand-chose à retenir ou à célébrer.
L'Église est sainte parce qu'au milieu d'elle habite Celui qui est Saint. Dès les premières pages de l'Ancien Testament, le Seigneur se manifeste comme le Saint, trois fois Saint, vivant demeurant au milieu de son peuple. L'Église de Jésus-Christ est sainte de la présence amoureuse de son Seigneur en elle, chaque jour et aujourd'hui Lui seul est Saint, Lui seul est bienheureux, comme nous le chantons dans la liturgie vespérale : "Saint et Bienheureux Jésus-Christ", la plus haute raison qui nous fait croire et proclamer la sainteté de l'Église. L'Église est sainte de la présence de Jésus-Christ au milieu d'elle. Cela lui suffit. Le Christ en son humanité glorifiée, constitue la source, le déploiement, le débordement et en même temps la finalité de l'Église. L'Église est sainte en sa fondation christique et en sa destinée de gloire dans le Royaume de Dieu. Voilà pourquoi, en toute vérité, malgré ce que j'évoquais au début, nous devons proclamer que l'Église est sainte parce que nous confessons à ce moment-là la présence réelle de Dieu au milieu de son peuple. Mais cette sainteté de Jésus-Christ, si j'en restais là, ne serait-ce encore qu'une belle explication théologique. On se demanderait où elle est bien aujourd'hui cachée, et l'on pourrait douter de sa fécondité.
Mais, frères et sœurs, où repose la sainteté de Jésus-Christ, si ce n'est au cœur même de votre être ? Où s'enracine la sainteté de Jésus-Christ, si ce n'est dans le tissu même de votre cœur, de votre esprit, de votre chair, de toute votre vie. Le Christ Saint est la tête de l'Église, alors ses membres sont saints dans la mesure où ils vivent de ce principe qui vient de la tête et se répand dans chacun des membres du corps. Or, vous et moi, et tout à l'heure cinq nouveaux enfants, vont entrer dans cette sainteté par le sceau baptismal. Nous sommes saints, réellement, profondément, parce que nous sommes marqués au fond de nous-mêmes de notre être par la sainteté de Jésus-Christ reçue, accueillie lors de notre propre baptême. La sainteté de l'Église, donc la sainteté de Jésus-Christ, repose et habite dans notre propre cœur, avec toute sa force, toute sa divinité, toute sa persuasion de conversion. Ainsi nous sommes déjà entrés dans le Royaume des saints, car déjà nous sommes membres de cette Église que le seul Saint rassemblera à la fin des temps dans son paradis, dans le cœur même de Dieu.
Oui, nous sommes aujourd'hui les saints de l'Église, parce qu'en nous habite, demeure, repose la sainteté réelle de Jésus-Christ. Et elle jaillit en nous en une source d'eau vive, et ne cesse, si nous lui laissons un peu de liberté en nous-mêmes, de se déployer, de nous enrichir personnellement, et de se diffuser dans le corps tout entier de l'Église. Car si la sainteté de l'Église vit dans le cœur des saints, l'Église vit aussi par les saints. Ils sont comme ce diamant que la lumière vient pénétrer et qui va rayonner d'une splendeur merveilleuse d'un rayonnement étonnant, car le diamant ce n'est pas simplement une pierre illuminée et rayonnante de la lumière en toutes ses variétés. Nous recevons notre sainteté de l'Église qui la reçoit de Jésus-Christ, mais par notre vie sainte, nous lui rendons cette sainteté et nous l'enrichissons, si vraiment nous sommes ensemble, les uns avec les autres, les uns dans les autres, avec Jésus-Christ, l'Église, l'Église sainte, l'Église des saints d'aujourd'hui. Nous avons été baptisés, marqués par ce sceau de la sainteté de Jésus-Christ. Nous sommes configurés au visage du seul Saint. Nous sommes appelés à réaliser en nous, personnellement et collectivement, son image et sa ressemblance, car nous sommes devenus son corps : les saints que nous sommes, sur la terre, en voie d'achèvement et de plénitude, mais aussi les saints qui sont au ciel. Car ils ne sont pas de l'autre côté de la barrière, si tant est qu'il y ait une barrière entre eux et nous, nous ne sommes qu'un seul peuple, le Christ n'a pas deux corps, un au ciel et un qui traînerait encore sur les chemins embourbés de la terre. Il n'a qu'un seul corps, vivant tout entier de son unique sainteté, de sa vie profonde. Et nous sommes liés profondément les uns aux autres par cette unique sainteté, qui nous a tous engendrés ensemble, si ce n'est en même temps, dans la gloire éternelle.
Oui, frères et sœurs, L'Église est vraiment l'Église sainte. Si nous n'y croyons pas ou pas assez, c'est tout simplement que nous n'avons pas assez la foi au Christ, que nous sommes beaucoup trop attachés à notre progrès moral, vous savez celui qui nous console : "Ah ! bien je ne suis peut-être pas si mauvais que ça " et qui nous produit quelque mérite parce que nous grandissons dans la perfection. Mais occupés ainsi à nous-mêmes, nous perdons de vue l'extraordinaire profondeur de ce que nous sommes : saints dans le Christ Saint, membres de l'Église qui est son corps parfait, son épouse immaculée.
Oui, frères et sœurs, il nous faut en ce jour retrouver le sens profond de ce que nous sommes vraiment, l'Église sainte de Jésus-Christ qui doit irradier et illuminer comme un diamant la sainteté, la beauté même que les anges et que les saints contemplent maintenant sur la face de Dieu. Appelés nous-mêmes à cette sainteté, nous formons un seul corps avec les saints du ciel. Mais nous les considérons peut-être comme des gens lointains. On s'imagine qu'ils se reposent dans leur bienheureuse béatitude du ciel, assistant sans effort à une liturgie magnifique. Non vous savez les saints sont très actifs, beaucoup plus actifs que nous, parce qu'ils sont dans la fécondité de Dieu. Les saints sont beaucoup plus vivants que nous. Nous sommes à moitié morts à côté des saints. Les saints vivent dans la totalité de la vie de Dieu, dans son énergie profonde, ils sont les grands vivants, ils sont les premiers vivants, ils sont les seuls réels vivants. Mais comme ils nous paraissent loin ! Cependant, je crois qu'ils sont beaucoup plus proches de nous que nous le sommes d'eux, parce qu'ils nous voient, eux, dans le visage de Dieu et nous saisissent immédiatement, parce qu'ils ont un intérêt fou pour nous. Quel intérêt ? celui que nous devenions bien vite comme eux. Ils sont des frères aînés qui veulent nous entraîner là où ils sont.
Alors, il nous faut revoir notre "dévotion" aux saints, vous vous rendez compte, on les prend pour des commerçants, on va les voir pour leur demander quelque chose, chacun a sa spécialité d'ailleurs : saint François, c'est l'écologie et les animaux. Il serait un petit peu déçu de cette façon de le considérer. Et puis il y a saint Antoine de Padoue, le bureau des objets trouvés. Vous savez celui-là, il a vraiment autre chose à faire qu'à nous faire retrouver notre porte monnaie. Il nous faut revoir notre lien d'Église avec les saints du ciel, alors pour cela je vous propose deux réflexions. La première vient de Charles Péguy. Il écrivait au début du siècle : "Le pécheur tend la main aux saints, puisque le saint donne la main aux pécheurs. Et tous ensemble, l'un par l'autre, l'un tirant l'autre, ils font une chaîne qui remonte jusqu'à Jésus, une chaîne aux doigts indéliables. C'est celui qui n'est pas chrétien, c'est celui qui ne donne pas la main à ces saints". Il exprime ainsi cette merveilleuse solidarité dans l'amour de Dieu, que nous avons les uns avec les autres. Les saints nous traînent au paradis, parce que nous sommes résistants. Ils nous entraînent dans cette vie qu'ils connaissent et qu'ils voudraient que nous partagions un jour avec eux. Oui, les saints nous tiennent par la main et ils nous conduisent dans le Royaume de Dieu.
La deuxième réflexion est de Jacques Maritain qui écrivait, il y a une vingtaines d'années, dans un langage peut-être un peu dépassé, mais vous verrez bien ce qu'il veut dire : "Si les Dominicains, dans le monde entier, disaient des milliers de messes aux intentions de saint Thomas d'Aquin, probablement que l'intelligence de la foi irait bien mieux ici-bas. Si tous les prêtres du monde célébraient des messes aux intentions de saint Paul, probablement que l'apostolat et l'action catholique iraient bien mieux ici-bas". Qu'est-ce que cela veut dire ? Il ne faut pas prier les saints pour nos intentions personnelles, elles ne sont pas toujours d'un sens communautaire extraordinaire et bien souvent remplies d'un intérêt quelque peu mesquins, passagers et tellement terrestres.
Je vous propose de prier les saints davantage mais à leurs intentions. Leurs intentions, c'est que nous puissions vivre de la Sainteté de Dieu, assez remplis et débordant de l'amour de Dieu, et que nous réellement l'Église sainte dont ils ont cette connaissance parfaite.
En nous accompagnant toujours de leur incessante tendresse et de leur bienveillance intercession que la foule immense de ceux que nous célébrons aujourd'hui, partage à l'Église que nous sommes un peu de leur bonheur afin que nous les retrouvions bientôt là où ils nous précèdent et nous attendent.
AMEN