LA SAINTETÉ, PROMOTION DE LA SINGULARITÉ
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année B (1er novembre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Diversité et unicité
"Je vis une foule immense que nul ne pouvait dénombrer". Frères et sœurs, je suis parfaitement conscient en m'adressant à l'auditoire de Saint Jean de Malte, que cet auditoire n'est pas majoritairement composé de participants des manifestations universitaires ou syndicales. Ce n'est pas le style. Par conséquent, c'est vrai que l'idée de ces énormes foules qui sont comme des grands fleuves qui déferlent sur les grands boulevards parisiens ou marseillais, n'est pas une expérience à laquelle je peux me référer pour vous faire comprendre ce que voulait dire l'auteur de l'Apocalypse. Ce coude à coude vaillant, joyeux, un peu débraillé dans lequel on hurle des slogans pour faire voir qu'on est là et qu'il faut en tenir compte, évidemment, c'est une expérience assez singulière, "sui generis", mais qui ne séduit pas tout le monde.
Toujours est-il que lorsque l'auteur de l'Apocalypse veut nous parler du paradis, ce n'est pas loin d'une manif parce que la seule différence c'est que c'est une manifestation où il y a encore plus de monde puisque ce sont des gens de toutes langues, de toutes races et de toutes nations. On a un peu coupé le texte, mais l'auteur veut dire le nombre absolument parfait, c'est-à-dire cent quarante-quatre mille personnes, pour lui (calcul de la police), c'est le minimum vital pour faire une manifestation qui se fasse entendre aux oreilles de Dieu. Mais cela nous paraît quand même un peu suspect. Pourquoi nous parle-t-on de la sainteté et du bonheur des élus, en termes d'une sorte de rassemblement dans lequel tout le monde semble perdre son identité, se noyer même si c'est là la louange par le cantique de l'Agneau, c'est un peu désindividualisant ? Cela nous fait perdre quelque chose de notre singularité.
Nous y sommes d'autant plus sensibles, qu'il faut bien l'avouer, aujourd'hui le seul mot de mondialisation, surtout en France où nous vivons essentiellement de l'exception culturelle, cela nous fait très vie attraper des boutons et de l'urticaire ! Qu'est-ce que ce monde où l'on veut remplacer tous les bons produits du terroir par des hamburgers, des hot-dogs et du coca-cola ? C'est absolument inadmissible. Par conséquent là encore, sur ce registre d'une emprise et d'une extension du modèle économique sur la société, on a peur de perdre notre identité française ou franchouillarde, je vous laisse le choix.
On a beau essayer (c'est le grand attrape nigaud de l'informatique), de vous faire réserver par Internet votre place de train en vous donnant l'impression qu'on a réservé une place pour vous, et que vous allez arriver à l'endroit désiré, en réalité, tout cela, c'est du toc, c'est simplement l'ordinateur qui a bien prévu que pour caser tout le monde, il faut mettre une petite place pour chacun. Mais, il n'y a rien de personnel dans tout cela, et si les grandes entreprises de transport, d'aviation, de train, etc … se donnent le mal de vouloir augmenter sans arrêt la quantité des voyageurs à transporter, ce n'est pas nécessairement pour les traiter le mieux possible. On voit bien dans les statistiques, que c'est davantage le nombre de voyageurs que leur confort qui est le critère de santé et de réussite des sociétés.
Le tableau est plutôt sombre. Si vraiment la sainteté consiste à nous traiter tous par l'informatique divine, alors, merci, je préfère rester chez moi. Tout ceci repose sans doute sur un profond malentendu. Pourquoi ? parce que la notion de sainteté est une notion, dans notre esprit, souvent assez floue, et en tout cas très ambiguë, voire même équivoque. La plupart du temps lorsque nous pensons "sainteté", nous pensons au modèle dans la vitrine, l'équivalent spirituel du body-building ! Vous essayez de vous faire une sorte de portrait maquillé de vertus, entretenu à force d'exercices, pour obtenir exactement les mensurations voulues du point de vue spirituel, et là, vous allez peut-être devenir un saint. C'est pour cela qu'au bout d'un certain temps, on se décourage. Je le comprends. Si la sainteté c'est simplement d'essayer d'importer sur soi-même, sa personnalité, son cœur et sa vie, des canons qui nous sont étrangers, parce que notre code génétique ne s'y plie pas, alors il est clair que la sainteté est une aventure très décourageante. Pour beaucoup de gens, leur dire : tu devrais être un saint, maintenant, cela ne les fait plus mourir de rire, mais ils répondent : non, écoutez, soyons un peu sérieux, je préfère aller au cinéma … Si la sainteté c'était cela, c'est normal que ça ne marche pas. Et de plus, s'il faut tous qu'on soit le même modèle là-haut, tous alignés, le petit doigt sur la couture du pantalon, comme pour une revue militaire, évidemment on sent là aussi cette sainteté comme un élément de dépersonnalisation, on n'est plus ce que l'on doit être.
Or précisément, si la tradition chrétienne, à la suite de la tradition juive, s'est focalisée sur la sainteté comme le but même de la vie chrétienne (pourquoi baptise-t-on Clémence et Brune aujourd'hui ? C'est pour qu'elles deviennent des saintes), pourquoi a-t-on choisi ce mot de "saint" ? Cela vient du latin "sanctus" et cela ne veut pas dire comportement modèle. Sanctus veut dire au contraire : bien dessiné, bien délimité, bien particularisé. C'est là toute l'astuce. La sainteté, c'est le particulier, l'originalité et la singularité absolue, non pas que nous devenions tous devenir des Salvador Dali, vous me comprenez bien, mais la sainteté est d'abord ce qui est saisi dans sa particularité, dans son individualité. Pourquoi Dieu est-il saint ? parce qu'il est unique. Pourquoi Dieu est-il saint ? parce que chacun de ses actes, chacun de ses gestes vise à promouvoir la particularité et la singularité. Dans la plupart des religions, on parlait du sacré comme cette espèce de substance qui vous saisissait, vous envahissait, vous bloquait et vous paralysait. Dans le christianisme, on n'a jamais dit que Jésus-Christ est sacré. C'est un langage bien postérieur. Qu'ils soit "le Saint", oui, c'est un de ses premiers titres parce qu'il est celui qui nous disait le caractère unique de Dieu dans notre vie et dans notre chair. Pour Dieu, ce caractère particulier est tellement essentiel à lui qu'en créant le monde, il ne l'a pas créé à la chaîne, comme des voitures ou des hélicoptères. Il a créé ce monde de façon absolument singulière pour chacun d'entre nous. La sainteté de Dieu rejaillit sur nous parce que nous sommes celui-ci ou celle-là et pas un autre. Parce que c'est Dieu qui est le garant de cette particularité et de cette personnalité, nous sommes chacun d'entre nous, et à ce moment-là, il ne peut pas y avoir de confusion. Certes, nous regardons cela avec le passeport biométrique, avec l'universalité de la nature humaine, on est tous pareils … oui. C'est sûr qu'on se ressemble tous, heureusement d'ailleurs. Mais au cœur même de cette ressemblance il y a la singularité de chacun d'entre nous. Quand la Bible nous dit : "Soyez saints comme je suis saint", cela veut dire : comme moi Dieu je suis moi-même de façon unique, vous mes amis, mes fidèles, soyez saints, soyez hommes et femmes de façon unique et particulière.
La sainteté loin d'être une sorte de dissolution de nous-même dans un modèle ou un idéal de mondialisation spirituelle, la sainteté c'est la promotion par Dieu, par grâce, de la singularité de chacun d'entre nous. Si chacun de nous reçoit par grâce la sainteté, c'est la garantie même de Dieu dans la création, car quand il nous crée, il nous crée unique. Ce n'est pas comme dans certaines religions orientales où il nous crée pour que nous perdions toute individualité. Mais s'il nous crée unique, il est capable d'être le garant de l'unité de tous ces gens différents. Regardez notre assemblée : chacun d'entre nous est différent, chacun d'entre nous a ses soucis, chacun d'entre nous vient dans cette église avec son lot de souffrances, de joies, de bonheurs, de moments où ça va et de moments où ça ne va pas. Mais chacun d'entre nous est là dans sa singularité. Il n'y a pas quelqu'un à l'entrée pour vous dire : il faudrait être comme ceci ou comme cela, remplissez le questionnaire pur savoir quand vous avez fait votre dernière dépression nerveuse. Cela n'existe pas. L'assemblée chrétienne est la figure de la sainteté du Royaume, l'assemblée chrétienne c'est le lieu même où chacun d'entre nous par la grâce de Dieu naît à sa véritable identité, c'est-à-dire à sa véritable sainteté.
Evidemment, cela implique une chose radicale et la Toussaint nous le rappelle d'une façon extraordinaire. On ne trouve pas sa singularité simplement par des recettes psychologiques. On trouve son individualité, sa singularité, sa personnalité, en écoutant ce que dit le Seigneur à son Église et à chacun d'entre nous. C'est pour cette raison que ce matin, nous avons entendu les Béatitudes. Les Béatitudes ne sont pas un discours dans lequel on formate tout le monde au dernier degré du prolétariat, on l'a parfois interprété de cette manière mais ce n'est pas une sorte de révolution sociale au sens banal marxiste du terme. Les Béatitudes, c'est le fait de dire que même les plus démunis, même les plus déshérités humainement, à cause de l'annonce du salut, à cause de la présence possible du Christ dans leur vie et dans leur cœur, et nous faisons tous partie de ces pauvres et de ces démunis, d'une manière ou d'une autre dans notre cœur, nous pouvons trouver notre véritable identité devant Dieu.
Frères et sœurs, que cette fête de la Toussaint ne soit pas cette manière de rêver d'un idéal chrétien qui s'imposerait au monde, je crois que c'est un peu passé. Mais que ce soit au contraire la reconnaissance de la sainteté, de la singularité, de la personnalité de chacun d'entre nous et de ceux même qui ne connaissent pas Dieu, car ils ont été créés pour cela, pour découvrir leur propre sainteté. Que nous sachions ensemble nous aider par la communion des saints, par ce service mutuel de la charité, à trouver chacun qui nous sommes devant Dieu et dans le cœur de Dieu.
AMEN