MISÉRICORDE DE DIEU ET SAINTETÉ DE L'HOMME
Ap 7, 2-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année B (1er novembre 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Moissac : Vision de l'Apocalypse
Voyant une grande foule, Jésus monta sur la montagne et se mit à les enseigner. C'est cette même foule que nous retrouvons dans la lecture de l'Apocalypse par laquelle s'ouvrait tout à l'heure notre célébration. Cette foule immense que personne ne peut dénombrer, de toute race, de toute nation, de toute langue, cette foule immense, debout, devant le trône de l'Agneau fait pendant aux cent quarante quatre mille des douze tribus d'Israël qui ont été marqués au front du sceau du Dieu vivant. Ces cent quarante quatre mille représentent sans doute le peuple élu, le peuple juif qui lui aussi comme nous le dit saint Paul sera sauvé aux derniers temps et, reconnaîtra dans le Christ son Messie. Mais à côté de ce peuple choisi depuis l'origine, depuis Abraham, qui a porté en lui la chair du Fils de Dieu puisque Marie, fille d'Israël, a donné à Jésus cette chair venue de David, venue d'Abraham, à côté de ce peuple juif, il y a l'immense foule de tous les peuples, de tous les païens, ce sont, nos pères, nous sommes cette immense foule, la foule des sauvés.
Longtemps dans le langage et la piété populaires, on a parlé du petit, nombre des élus, comme si la masse de l'humanité devait être rejetée et quelques-uns seulement accèdent, au bonheur et, à la vision de Dieu. Vous le voyez, le livre de l'Apocalypse s'inscrit en faux contre cette représentation. D’ailleurs l'Apocalypse n'est pas un livre de catastrophes, contrairement à l'usage abusif que l'on fait du mot apocalypse, car ce mot veut dire révélation, l'Apocalypse n'est pas un livre de désastres, mais un livre de consolation, et il nous montre les élus, les bienheureux comme une foule immense qui rassemble des hommes et des femmes de tous les temps et tous les lieux, de toutes les cultures, et parmi eux, chacun de nous, vous et moi. Voilà la foule des saints que nous célébrons aujourd'hui ! Il nous arrive parfois de dire "nous ne sommes pas des saints". Je pense que ceci n'est pas tout à fait exact. Nous ne sommes pas encore des saints, plus exactement, nous sommes en train de devenir des saints. Et c'est pourquoi cette fête de la Toussaint n'est pas la fête d'autres hommes plus ou moins supérieurs à nous, éloignés de nous dans la hiérarchie de la vertu ou de la proximité de Dieu. C’est la fête de tous ceux qui sont comme nous, et de nous avec eux, en marche, comme cette foule immense, vers le trône de Dieu et de l'Agneau, pour nous tenir debout devant Lui et accomplir cette liturgie du ciel que l'Apocalypse ne cesse d'évoquer.
Mais quelle est donc cette sainteté dont nous parle l'Écriture, cette sainteté qui est en train de naître dans le cœur de chacun de nous, dont la plénitude nous est promise et dont les arrhes nous sont déjà données ? Nous sommes souvent tentés de penser à la sainteté comme à une sorte d'héroïsme, un dépassement de soi-même une victoire chèrement acquise sur tous nos défauts et nos péchés comme une sorte d’accomplissement auquel on parviendrait à la force des poignets en s'élevant d'effort en effort, de vertu en vertu, jusqu'au triomphe final où Dieu récompenserait ce que nous avons fait de bien. Cette conception de la sainteté est vue du côté de l'homme. C'est pourquoi elle est terriblement subjective, limitée à nos propres façons de voir.
En fait ce n'est là qu’un tout petit aspect du mystère de la sainteté chrétienne. Certes Dieu ne veut pas nous sauver sans nous. Il ne peut pas faire notre bonheur à notre insu ou malgré nous Dieu ne peut pas nous rendre heureux, c'est-à-dire nous transformer en foyer d'amour sans que nous ouvrions notre cœur à cet appel à cette promesse, à ce don. On ne peut pas aimer malgré soi ou par force. Nous ne pouvons devenir des êtres d'amour que si nous acceptons d'aimer. Et il est donc vrai qu'il y a dans la sainteté cette part laborieuse, cette part de construction et d'effort qui vient de nous. Mais vous le comprenez facilement, frères s'il n'y avait que cela jamais nous ne parviendrions à la sainteté. Il suffit de regarder notre propre cœur, il suffit d’ouvrir les yeux sur notre espérance pour voir à quel point nous sommes démunis, faibles et fragiles inconstants et inconséquents combien peu de choses valables peuvent sortir de nos mains, de nos lèvres et de notre cœur. Même quand nous faisons beaucoup d'efforts ce que nous sommes capables de faire par nous-mêmes reste tellement dérisoire ! Alors même en imaginant un être humain capable d'accomplir mille fois plus d'efforts que nous ne le faisons nous-mêmes, jamais cet être humain ne pourra accéder à la sainteté. Jamais il ne pourra devenir ce foyer brûlant d'amour qui est le cœur même de la sainteté, jamais il ne pourra être fils de Dieu, c'est-à-dire véritablement de la race de Dieu de sa famille, comme nous le disait tout à l’heure saint Jean dans sa première épître. Cela est au-delà de nos prises et de nos forces.
Aussi bien ne devons-nous pas considérer la sainteté du coté de l'homme qui aspire à cette sainteté et s'efforce d'y accéder. Le véritable visage de la sainteté c’est du côté de Dieu que nous devons le regarder. Et alors s'éclairent toutes ces phrases de l'Apocalypse que nous avons entendues : "L'Agneau sera leur Berger", l'Agneau, c'est-à-dire le Christ Jésus immolé, consumé par son amour divin et infini pour nous est notre guide. Il nous prend par la main, Il nous conduit. Voilà la sainteté : être conduit par le Christ. L'Agneau nous conduira "vers les eaux jaillissantes", vers les eaux bouillonnantes, ces eaux pleines de vie, qui sont la grâce même de Dieu, l'Esprit Saint communiqué au jour de notre baptême quand nous avons été conduits par l'Agneau jusqu'à cette source vivante. Voilà la sainteté, boire à la source à une source qui n'est pas dans notre propre cœur, mais dans le cœur de Dieu, recevoir en nous la vie de Dieu, être transformé par la puissance de la vie de Dieu. Et encore : "Dieu étendra sur eux sa tente". Quelle image admirable ! Songeons au long cheminement des hébreux dans le désert sous le soleil brûlant, au milieu de la solitude, dans l'absence de tout secours et de toute vie, seuls entre le vent desséchant et la chaleur écrasante. Déjà à ce moment-là Dieu a dressé parmi eux sa tente cette tente que le livre de l'Exode appelle "la tente de la rencontre" où l'on venait pour pressentir la présence de Dieu.
Et c'est le même mot qui désigne aussi la nuée, nuée lumineuse qui dans la nuit guidait les hébreux à travers le désert et qui le jour, faisait de l'ombre sur eux, cette nuée qui a recouvert la vierge Marie au moment où l'Esprit Saint est venu façonner en sa chair la chair du Fils de Dieu, cette nuée qui a recouvert le mont Thabor au moment de la Transfiguration, quand Moise et Élie sont apparus aux côtés de Jésus transfiguré dans la gloire. C'est le même mot : la tente de Dieu. Et l'évangile de saint Jean nous dit, pour parle de la venue du Christ sur la terre "qu’Il a dressé sa tente parmi nous". Voilà ce qu'est la sainteté être reçu par Dieu dans sa tente, à l'abri du soleil écrasant de toutes les intempéries du monde qui veulent nous brûler, nous briser à l'abri de la morsure de l'Ennemi qui veut écraser l'homme et le faire pécheur. "Dieu étendra sur eux sa tente jamais plus ils ne seront consumés parle soleil ni par aucun vent brûlant". C'est cela la sainteté. Et encore cette phrase qui est la plus belle peut-être de toute l'Apocalypse ? qui la reprendra tout à fait à la fin du livre pour nous parler de la Jérusalem céleste, accomplissement de tout bonheur et de toute béatitude : "Dieu essuiera toute larme de nos yeux ". C'est cela la sainteté : Dieu qui vient de sa main infiniment douce, infiniment tendre, essuyer toute larme de nos yeux.
Vous avez peut-être lu cette pièce de théâtre de Julien Green qui s'appelle "Sud" et qui se passe en Amérique au moment de la guerre de sécession. Dans cette pièce des hommes de passion et de violence s'aiment s'opposent et se déchirent jusqu'à finalement se donner la mort. Et il y a là comme un témoin, une femme qui secrètement portait dans son cœur l'amour de ces hommes violents, et le dernier mot de la pièce, après que tout ait sombré apparemment dans la destruction et le désespoir le dernier mot est prononcé par cette pauvre femme qui dit : "Dieu essuiera toute larme de leurs yeux". C'est la promesse que Dieu nous fait. C'est la sainteté.
Alors, vous le voyez, frères et sœurs la sainteté c'est n'est pas d'abord ce que nous sommes capables de construire par nous-mêmes. Ce n'est pas ce qui peut sortir de nos mains ou même de notre cœur. La sainteté c'est l'infinie miséricorde de Dieu qui se répand sur nous. Il n'y a pas d'autre sainteté que la sainteté de Dieu. Cette sainteté est comme un feu dévorant qui nous consume et nous consumera comme ce feu a consumé d'amour le cœur du Christ sur la croix. Et en même temps la sainteté de Dieu, c'est cette douceur infinie avec laquelle Il se penche sur ces êtres de pauvreté et de misère que nous sommes, ces êtres si faibles, si fragiles et dans lesquels pourtant Dieu veut répandre sa joie, car c'est devenu nécessaire à sa propre joie. Dieu, en nous créant par amour, ne peut plus se passer de notre bonheur. Et nous touchons là à un des mystères les plus secrets, celui de cette joie de Dieu qu'Il possède en plénitude depuis toute éternité, avant la création du monde mais qu'Il a voulu partager avec nous, se faisant tellement amoureux de nous qu'Il ne peut plus vivre cette joie seul, mais qu'Il a besoin de la partager avec nous, non par besoin parce qu'il Lui manquerait quelque chose, mais parce qu'Il nous a trop aimés pour pouvoir se passer de notre présence dans sa joie. La sainteté, c'est Dieu répandant son bonheur dans le cœur des hommes. Et nous comprenons à ce moment-là que, autant il y aurait peu d'élus si cela dépendait d'abord de nos efforts et de nos succès, autant les élus peuvent être une foule immense si cela dépend de la miséricorde de Dieu qui est sans limite et sans rivage. Certes, encore une fois, Dieu ne nous sauvera pas sans nous. Et si nous voulons fermer notre cœur Dieu nous respecte trop, nous aime trop pour nous forcer à l'amour et pour nous entraîner dans son bonheur malgré nous et contre nous. Cela n'aurait pas de sens et Dieu, dans sa toute-puissance, ne peut pas briser le refus libre de l'homme. Mais, si nous acceptions de nous laisser aimer, si nous acceptons que Dieu nous rende heureux, si nous nous laissons prendre par la main si nous laissons Dieu étendre sur nous sa tente, si nous laissons Dieu essuyer toutes les larmes de nos yeux, alors oui, nous serons des saints, alors oui nous sommes déjà les enfants de Dieu, nous sommes déjà en train de devenir des saints, c'est-à-dire nous sommes déjà en train de laisser Dieu répandre sa miséricorde et son bonheur en nous.
Frères et sœurs, que cette fête soit notre fête, que dès aujourd'hui nous nous sentions pris dans cette foule immense en marche vers le Royaume de Dieu, cette foule immense qui bientôt, très bientôt, sera debout devant le trône de l'Agneau. Laissons-nous prendre dans cet immense appel, cette immense attraction de Dieu qui veut notre bonheur parce que notre bonheur est sa joie.
AMEN