LA SAINTETÉ, C'EST LE BONHEUR
Ap 7, 2-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Sainteté naissante du coeur des enfants
En ce jour de la fête de tous les saints, l'Église nous invite à méditer sur ce qu’est la sainteté, cette sainteté dont ont vécu ces frères aînés qui nous précèdent vers le Royaume, cette sainteté à laquelle nous sommes tous appelés dès maintenant et pour toujours. Spontanément, nous attendrions de l'Église, que pour nous parler de sainteté, elle nous expose la route à suivre, les actes à poser, les efforts à accomplir, les vertus à acquérir, que nous soient donnés une loi, des commandements, et des préceptes. Or voilà qu’en ce jour où nous célébrons la sainteté de tous les saints, ce qui nous est proposé, ce n’est pas une morale ni un certain nombre d’actes à poser, mais ce dont nous parle l'Église qui nous transmet les Paroles du Christ, c’est du bonheur. Etre saint, c’est être heureux. Voilà le premier et fondamental enseignement de cette page d’évangile que nous venons d’entendre et par laquelle Jésus a inauguré la prédication du Royaume.
La sainteté, c’est la joie, le bonheur. Nous avons entendu tout à l’heure la première lecture tirée de l’Apocalypse, elle nous décrivait les saints comme une foule immense, vêtue de blanc, couleur de la lumière, une foule en fête, en liesse. Voilà la sainteté, une foule en fête. Et dans ce même livre de l’Apocalypse, d’autres images nous sont proposées de cette sainteté et de son accomplissement éternel : on nous dira que la sainteté elle est comme un repas de noces, comme un festin où tous partagent la joie de l’Époux et de l’Épouse. Et aussi que la sainteté est un repas intime entre le Christ et nous, où nous sommes seuls face à face, où Il vient pour souper, Lui près de nous, et nous près de Lui. Et l’Apocalypse dit encore de la sainteté qu’elle est comme une ville, comme Jérusalem où toutes les maisons sont rassemblées, vers laquelle montent tous les peuples et dont le Christ est le pôle attractif, une foule qui vient s’emboîter comme les pierres d’une construction, comme les maisons d’une cité. Quand nous voulons parler de la sainteté, nous pouvons reprendre cette image du Paradis qui nous vient des premières pages de la Bible, et dont nous servons souvent sans trop bien savoir ce que signifie l’étymologie de ce mot. Le Paradis, c’est un jardin, un jardin rempli du fleuve de Dieu qui l’arrose et y fait pousser les arbres, les plantes, les fleurs. Et tout à l’heure pour exprimer cette sainteté de tous les saints, les enfants qui participent à notre eucharistie viendront chacun avec une fleur pour ajouter aux bouquets qui sont déjà là, leur bouquet d’humbles petites fleurs blanches représentant toute la sainteté naissante de leur cœur. La sainteté, c’est donc une fête, une joie, un bonheur. Etre saint, ce n’est pas serrer les dents pour faire son devoir coûte que coûte, même quand il est désagréable. Pour être saint, il faut être heureux. Tant que nous ne sommes pas heureux, nous ne sommes pas encore vraiment en marche vers la sainteté.
Le paradoxe de cette page d’évangile, paradoxe voulu par le Christ et non pas fruit d’un malentendu, c’est que le Christ proclame bienheureux précisément ceux que nous considérons, nous avec notre sagesse trop humaine, comme malheureux. Vous l’avez entendu, le Christ proclame bienheureux ceux qui sont pauvres, ceux qui n’ont rien, ceux qui sont persécutés, ceux dont on dit toutes sortes de mal à cause de Lui. Il proclame bienheureux ceux qui ont faim, ceux qui ont soif, et même ceux qui pleurent. Alors, quel est le sens de ce paradoxe des béatitudes ? Serait-ce un jeu de mots ? Le Christ se moque-t-il de nous quand il nous annonce un tel bonheur ? Ou bien alors, le christianisme serait-il la recherche de la souffrance, de la difficulté, de la misère ? Serait-ce une complaisance plus ou moins malsaine dans le négatif, dans la privation ? Il n’en est rien. Si le Christ proclame bienheureux ceux qui pleurent, ceux qui sont pauvres, ceux qui sont persécutés, c’est qu’il y a dans ces béatitudes le secret d’un bonheur qui n’est pas tout à fait celui auquel nous pensons au premier abord. Le Christ ne veut pas dire qu’il faut souffrir pour être heureux, mais que même quand on est persécuté, même quand on pleure on peut être heureux du véritable bonheur qu’Il nous propose et nous donne. On peut être heureux non seulement quand on a ce qu’il nous faut, mais aussi quand on manque de ce qu’il faut. Et le secret d’un tel bonheur, c’est bien évidemment un trésor plus profond, plus fondamental, plus caché que les trésors auxquels nous pensons. Ce que le Christ veut nous dire, c’est que le bonheur qu’Il nous propose n’est pas semblable à ces bonheurs fallacieux et dérisoires, ces bonheurs qui nous font illusion et dans lesquels nous nous complaisons, et auxquels nous revenons toujours pour notre sécurité, que sont le plaisir, l’argent, le confort, la tranquillité, la bonne opinion des autres sur nous. C’est toujours ainsi que nous imaginons qu’on peut être heureux. Or, le Christ nous propose un bonheur autre, un bonheur plus radical, et c’est ce bonheur-là qui constitue la sainteté.
Le secret de ce bonheur qui demeure même quand nous n’avons plus ni richesse, ni plaisir, ni satisfaction, c’est que nous sommes aimés de Dieu. Il n’y en a pas d’autre. Etre heureux, c’est se laisser totalement remplir et investir par cet amour de Dieu qui est joie, éblouissement intérieur même quand tout le reste vient à faire défaut. Même dans la souffrance, nous pouvons vivre de ce bonheur immense, infini, de nous savoir aimés par Dieu. Et c’est cela que saint Jean nous disait dans la deuxième lecture tirée de son épître : "Frères biens-aimés, voyez l’immensité de l’amour que Dieu a pour nous, car Il nous appelle ses enfants, et nous le sommes en vérité". Oui, notre bonheur c'est d'être les enfants de Dieu non pas en un sens purement symbolique, comme si nous voulions exprimer par là que Dieu a à notre égard une attitude paternelle, qu'Il nous protège, qu'Il nous évite les difficultés, mais d'une manière beaucoup plus radicale et fondamentale, nous sommes enfants de Dieu, parce que nous sommes de sa race, de sa famille, nous recevons sa propre vie comme un enfant reçoit la vie de ses parents. Dieu est notre Père au sens absolu où Il est le Père du Fils unique, de Jésus-Christ.
Être chrétien, être saint, c'est être enfants de Dieu, les frères bien-aimés du Christ, avoir en nous cette vie qui remplit le Christ de toute éternité, qu'Il reçoit du Père et qu'il nous communique. Ce que nous serons quand nous parviendrons à la plénitude de la sainteté, c'est-à-dire que nous serons totalement remplis par cet amour de Dieu, quand véritablement il sera devenu notre substance, et en quelque sorte notre chair, cela nous ne la savons pas encore, nous en sommes encore loin, mais nous sommes encore en ce moment en chemin et envahis par toutes sortes de soucis, et de péchés qui nous alourdissent et nous empêchent de courir avec hâte vers ce bonheur. Mais déjà nous sommes enfants de Dieu, déjà cette réalité a commencé en nous. Déjà depuis notre baptême, la vie de Dieu nous envahit et nous transforme peu à peu, elle nous rend heureux.
Frères et sœurs, si nous ne sommes pas heureux, si nous ne savons pas mettre notre bonheur dans l'Amour de Dieu, c'est que nous ne sommes pas encore assez chrétiens, que nous n'avons pas encore suffisamment approché le Père, le Fils et l'Esprit, c'est que nous ne nous sommes pas laissé regarder avec assez d'amour par Dieu, nous n'avons pas su ouvrir notre cœur, accueillir en nous cette tendresse infinie du Père, la même tendresse avec laquelle Il aime son Fils unique, Jésus-Christ et dans laquelle Il nous englobe avec Lui. C'est cela la sainteté, et rien d'autre. Tout le reste : les actes à poser, les sacrifices à faire et les renoncements à accepter, tout cela nous sera donné par surcroît. Si nous nous savons aimés, si cet amour nous remplit d'allégresse, alors je dirai : le reste ira de soi, et nous ne nous en rendrons peut-être pas compte, car notre regard sera fasciné par la douce splendeur de cet Amour de Dieu. Ceux qui nous ont précédés, qu'il s'agisse de saints canonisés, de ceux que l'on invoque et que l'on prie, ou de ces saints inconnus et que vous avez peut-être connus dans votre famille, dans votre entourage, tous ces saints qui nous ont précédés, se sont laissés petit à petit habiter, modeler, n façonner par l'amour de Dieu. A notre tour, dès aujourd'hui, laissons Dieu nous aimer et mettre ainsi en nous sa sainteté.
AMEN