LA SAINTETÉ, UN DON QUI NOUS FAIT SEMBLABLES À DIEU
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année C (1er novembre 2001)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Frères et sœurs, en ce jour où nous fêtons tous les saints, je vous invite à méditer quelques instants sur la sainteté. Et pour cela, je voudrais m'aider de la deuxième lecture, celle de la première lettre de saint Jean que nous venons d'entendre. Sur la sainteté, nous avons un certain nombre de clichés et d'idées touts faites qui ne sont pas entièrement fausses, mais qui encombrent un tout petit peu notre connaissance. Tout d'abord, la sainteté, pour nous, ce n'est précisément pas pour nous ! La sainteté c'est pour quelques personnages exceptionnels, d'une stature surhumaine, héroïque, ce sont les chrétiens parfaits, et ce sont des gens qui ne sont plus de ce monde : on est saint dans l'au-delà. Et d'ailleurs dans un procès de canonisation, ne parle-t-on pas de "l'héroïcité des vertus" ? Une autre idée toute faite, c'est que la sainteté serait la perfection de la vie morale, serait le rassemblement en un individu de toutes les vertus portées à leur incandescence la plus grande, et ne dit-on pas (c'est la formule que je viens de citer), que l'on recherche dans un procès de canonisation "l'héroïcité des vertus" ?
Alors, si la sainteté c'est pour quelques êtres d'exception, si la sainteté c'est pour plus tard, si la sainteté c'est quelque chose qui consiste à atteindre à la perfection, à pratiquer de façon parfaite tous les commandements, toutes les vertus, toutes les obligations, sommes-nous concernés ? Et pourquoi lire ce texte que nous avons entendu de la première lettre de saint Jean ? Je me permets de préférer aux méthodes juridiques de canonisation la liturgie elle-même. N'est-elle pas une des sources de notre foi, selon l'adage : "lex orandi, lex credendi", la loi de la prière, la loi de la liturgie est la loi même de la foi.
Puisque la liturgie nous propose d'écouter cette première lettre de saint Jean, écoutons donc ce que nous dit saint Jean. Tout d'abord, nous remarquerons que saint Jean s'adresse non pas à quelques-uns, mais à la foule des chrétiens : "Voyez la manifestation que le Père nous a donné". Qui est ce "nous" ? Ce sont les destinataires de cette lettre de saint Jean, il les a dépeints dès le début de cette lettre : "Biens-aimés, si nous disons que nous sommes sans péché, nous sommes des menteurs". Il n'y a donc pas d'un côté les pécheurs que nous sommes, l'immense foule de ceux qui ne peuvent que ramper dans la médiocrité, et puis, ailleurs, les saints. Si ce texte est lu le jour de la Toussaint, s'il nous parle de la sainteté, il nous parle de notre sainteté à nous, qui serions des menteurs si nous disions que nous sommes sans péché.
C'est donc à nous tous que s'adresse saint Jean pour nous parler de la sainteté. Qui plus est, cette sainteté d'après saint Jean, c'est dès maintenant : "Biens-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu". Certes, il y a aussi un après : "ce que nous serons n'est pas encore manifesté", nous sommes déjà enfants de Dieu, et cependant, quelque chose qui doit se manifester n'est pas encore advenu. Ceci nous introduit à une considération capitale, c'est que la sainteté ce n'est pas pour plus tard, c'est dès maintenant, mais que cette sainteté est en devenir. Dès maintenant, et cependant, pas encore. Il y a comme un chemin de sainteté, on n'arrive par une prérogative ou un privilège extraordinaire à la sainteté dès le départ, on est en route vers l'accomplissement de la sainteté, et cet accomplissement s'épanouira, se manifestera, éclatera en plénitude plus tard, mais il est déjà dès maintenant en germe en nous. Voici donc que la sainteté ne nous apparaît plus comme une donnée de fait, mais comme quelque chose qui va progressant, s'épanouissant, à travers la vie de la terre, la vie de l'au-delà, et pourquoi pas le purgatoire, si c'est nécessaire comme vraisemblablement pour la plupart d'entre nous. La sainteté est un appel universel, mais un appel non pas à quelque chose de statique, mais à une sorte de dynamisme toujours en marche et en développement.
Troisième indication, la plus importante : qu'est-ce que c'est que cette sainteté ? S'agit-il de "l'héroïcité des vertus" ? Saint Jean n'en parle pas. Il ne parle pas ici des commandements à accomplir, d'ailleurs dans son épître quand il dit : "Celui qui aime fait les commandements de Dieu", il ajoute : faire les commandements de Dieu, c'est aimer, ce qui nous renvoie à notre point de départ, l'amour comme seul commandement. Mais ici, il est plus précis. La sainteté dès maintenant, c'est être "enfants de Dieu". Enfants de Dieu, donc de sa race, de sa famille, engendrés par Lui, engendrés par son acte créateur, et engendrés à nouveau par son acte recréateur qu'est notre Salut, notre baptême, notre vie baptismale, sans cesse se déployant et se développant, la sainteté c'est être enfants de Dieu. Et l'épanouissement de cette sainteté, alors là, c'est la donnée décisive, c'est "d'être semblable à Dieu", de Lui devenir semblable. Il ne s'agit pas d'énumérer les actes héroïques, il ne s'agit pas d'accumuler les vertus, il s'agit de devenir semblable à Dieu.
L'ambition de Dieu pour nous est infiniment plus grande que tout ce que nous pourrions imaginer. Il ne s'agit pas seulement de bien faire ceci ou cela, d'accomplir ceci ou cela, il s'agit de devenir semblable à Dieu. Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté, car lors de cette manifestation, nous Lui serons semblables. Enfants de Dieu jusqu'à devenir des images parfaitement réalisées, de notre Père. Et comment Lui serons-nous semblables ? Nous Lui serons semblables parce que "nous le verrons tel qu'il est". Ici, nous pourrions nous égarer et imaginer que la sainteté est une affaire de connaissance, de science, et qu'il suffirait de voir clair dans le mystère de Dieu pour être saint, sans que notre volonté, notre puissance d'agir soit appelée à la rescousse : tel n'est pas l'enseignement de saint Jean : "Nous Lui serons semblables parce que nous Le verrons tel qu'Il est", il ne s'agit pas seulement d'une connaissance, il ne s'agit pas simplement d'une perfection de notre intelligence. Le voir, c'est être envahi par sa présence. C'est une question de rencontre, c'est une question de présence mutuelle. Nous verrons Dieu tel qu'Il est parce qu'Il se révélera à nous, parce qu'il entrera dans ce dialogue le plus intime, le plus profond entre Lui et nous, auquel Il nous a destinés, et cette rencontre, cette présence mutuelle sera tellement éblouissante et fulgurante quelle nous transformera de l'intérieur et que nous Lui deviendrons semblables, Le voyant non pas tel que nous l'imaginions, non pas tel que nous le désirions, mais tel qu'Il est. Dieu se révélera à nous en plénitude, et cette révélation sera notre transfiguration.
Dernière remarque. Cette œuvre de sainteté qui fait de nous des enfants de Dieu dès maintenant et qui prépare en nous cette révélation parfaite, quand nous le verrons tel qu'Il est d'une vision qui nous transformera en Lui, qui nous rendra semblable à Lui, (c'est cela la sainteté, c'est cela le bonheur), cette œuvre de transformation déjà commencée, ce n'est pas nous qui l'accomplissons. "Voyez quel amour le Père nous a donné". C'est un don, la sainteté est un don de l'amour de Dieu, la sainteté n'est pas un effort que nous accomplirions, la sainteté n'est pas un accomplissement de nous-mêmes ; la sainteté n'est pas une perfection que nous pourrions acquérir, c'est un don : "Voyez quel amour le Père nous a donné". Et dans son épître saint Jean nous dit aussi : "L'amour ne consiste pas en ce que nous aimions Dieu, mais en ce que Lui nous a aimés le premier". Tout part de cet amour de Dieu, et tout s'achève dans cet amour de Dieu, parce que Dieu nous donne d'être saint, c'est-à-dire d'être ses enfants, Il nous donne de le voir un jour, Il nous donne de Lui devenir semblable.
Voilà la sainteté, extraordinaire, infiniment plus grande que tout ce que nous pouvons imaginer dans nos images d'Epinal, quand nous pensons à tel ou tel saint, à travers des miracles supposés, à travers des guérisons opérées, à travers une science qui nous dépasserait, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Mais il s'agit de bien davantage, il s'agit de devenir semblables à Dieu, de nous laisser transformer dès maintenant pour que cela s'accomplisse en plénitude dans l'aboutissement de notre vie, devenir semblables à Dieu, devenir Dieu comme Dieu Lui-même a voulu être proche de nous.
Ceci éclaire l'évangile. L'évangile que nous venons d'entendre proclame les Béatitudes, ce qui rend heureux. La sainteté, c'est d'être heureux. La sainteté c'est le bonheur. Et paradoxalement, on nous dit dans l'évangile : heureux ceux qui n'ont rien, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui ont faim. Non pas que le Seigneur nous invite au masochisme, en nous demandant de nous réjouir de ce qui manque, de nous réjouir de ne rien posséder, de nous réjouir de pleurer. Mais heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui sont pauvres parce qu'il y a quelque chose de plus important que leur pauvreté, quelque chose de plus important que leur souffrance et que leurs pleurs, et que leur faim, et ce quelque chose de plus important, c'est le don que Dieu nous fait de Lui-même, de son amour, de cet amour transformant. Heureux les pauvres malgré leur pauvreté, parce qu'ils sont ouverts à cette unique richesse qui est l'amour de Dieu. Heureux ceux qui pleurent, non pas à cause de leurs pleurs, mais malgré ces pleurs parce qu'il y a une source de joie plus profonde, c'est l'amour de Dieu. Dieu veut notre transfiguration qui remplace tout ce que nous pouvons imaginer. Cette transformation de notre être remplace tous les efforts que nous voudrions faire, toutes les vertus que nous voudrions acquérir, elle remplace tous les bonheurs limités que nous voudrions pourvoir étreindre. C'est cela la seule chose qui compte, la seule chose qui puisse nous sanctifier, c'est-à-dire nous transfigurer et nous rendre par là même heureux, devenir semblables à Dieu, être envahis par cette présence transformante et transfigurante de l'amour de Dieu.
Frères et sœurs, nous sommes en marche vers cette sainteté. Ne nous dérobons pas à l'appel que Dieu nous adresse. Il est infini, immense, Il nous dépasse, peut-être nous fait-Il peur ? Mais n'ayez pas peur, "Dieu est plus grand que notre cœur", et Il sait tout !
AMEN