NOUS LUI SERONS SEMBLABLES
Ap 7, 2-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 1984)
Homélie du Frère Frère Daniel BOURGEOIS
"Nous lui serons semblables, car nous le verrons tel qu'Il est". Frères et sœurs, Je voudrais ce matin vous expliquer le paradis. Et je voudrais vous l'expliquer à partir d'une source excellente : un mot d'enfant. Il s'agit de Mathieu. Vous savez qu'aujourd'hui, en matière d'esthétique et de cosmétique féminine, la coiffure a une extrême importance. La mode varie des bouclettes et des frisettes jusqu'aux vagues, en passant par les ondulations. Et il est très important, généralement, pour les jeunes femmes de soigner leur coiffure, c'est même généralement un moment passionnant que celui où l'on change de visage chez la coiffeuse parce qu'alors s'opère une espèce de transfiguration. Le moment délicat, c'est évidemment quand on revient à la maison : il s'agit de la phase "critique". Et les effets ne sont pas toujours ceux que l'on attendait. En l'occurrence, c'est ce qui était arrivé à cette jeune maman ; quand elle rentre à la maison le mari n'était pas là et les enfants commencent à faire des commentaires. Et il y avait le petit dernier Mathieu, trois ou quatre ans, qui restait un peu sceptique et songeur, avec un beau sourire extrêmement délicat, mais un peu désabusé. Et quand on a fini par lui demander son avis, il a dit cette phrase merveilleuse, avec beaucoup de tendresse : "je ne sais pas si papa t'aimera encore." Eh bien ! c'est exactement cela le problème du paradis : ce petit Mathieu avait compris exactement ce qu'était la joie du paradis. Il avait compris que la coiffure de sa maman n'était pas, pardonnez-moi l'expression, une simple manière de s'arranger, voire peut-être de s'améliorer. Il avait compris que la beauté de sa maman était d'abord dans le regard amoureux que son mari pouvait poser sur elle. Il avait compris que la beauté de sa maman ne lui appartenait pas en propre, que d'une certaine manière elle pouvait faire tous les efforts pour paraître belle, le seul critère de sa véritable beauté, c'était le regard du mari sur sa femme.
C'est exactement cela le problème du paradis. La sainteté et la beauté de la vie du paradis ne viennent pas de la perfection que nous aurions ciselée, sculptée amoureusement comme si nous étions passés régulièrement chez un "coiffeur spirituel" pour enjoliver les frisettes de notre âme, en réalité, la beauté et la sainteté de notre être, au paradis, ce sont précisément le regard de Dieu sur nous. Nous Lui serons semblables parce que nous Le verrons tel qu'Il est. C'est ce que la Bible nous propose dès la première page de l'histoire du monde : Dieu a fait l'homme à son image et à sa ressemblance. Et réalisées en chaque homme cette image et cette ressemblance ne sont pas à comprendre comme une infinité de tirages et de clichés photographiques que l'on reproduirait à la machine, mais comme la splendeur rayonnante de la gloire de Dieu sur chacun des êtres qu'Il a créés. Nous sommes tous "image et ressemblance", nous avons tous notre ressemblance, nous avons tous notre splendeur qui vient directement du cœur de Dieu. Or, au paradis cette ressemblance et cette image de Dieu se concentreront sur trois points essentiellement. Nous refléterons en image et en ressemblance la vérité de Dieu, la bonté de Dieu et la beauté de Dieu.
Nous serons vrais au paradis, nous serons vrais de la vérité de Dieu, et par vérité de Dieu, j'entends bien non pas simplement l'ensemble des formules et des assertions qui sont contenues dans les catéchismes. Si les catéchismes contenaient toute la vérité de Dieu, je craindrais que le paradis ne soit très ennuyeux. Mais nous savons bien que le catéchisme est un point de départ. Ce qui compte et qui est source d'émerveillement, c'est précisément que la vérité de Dieu, c'est d'être un vivant, c'est d'être de façon absolument simple et infinie la richesse débordante de quelqu'un qui ne demande qu'à se donner. Et nous serons vrais de cette vérité-là. La plupart du temps, nous vivons notre vie dans une espèce de demi vérité ou demi mensonge, parce que nous ne savons pas très bien qui nous sommes. Et nous sommes toujours un peu gênés avec nous-mêmes, car nous ne trouvons pas facilement notre vrai visage, nous le cherchons constamment : mais cette vérité de nous-mêmes, où est-elle ? Elle n'est nulle part ailleurs que dans le cœur de Dieu. Bien sûr, nous essayons à chaque moment de savoir qui nous sommes, mais le secret que nous cherchons est caché, scellé dans le cœur de Dieu. Et toute l'inquiétude et toute la recherche qu'il y a dans notre existence, consistent précisément à rechercher cette vérité que nous sommes et qui est ailleurs, au-delà de nous-mêmes, et qui est déjà dans le cœur de Dieu. Souvent, lorsque nous parlons de l'éternité ou de la vie après la mort, nous avons des réflexes horriblement païens, et nous pensons comme ces vieux grecs de l'antiquité que lorsque nous mourons, notre âme s'échappe par notre bouche et que nous ne sommes plus que l'ombre de nous-mêmes, nous devenons simplement des espèces de "zombies", sans aucune consistance, sans aucune cohérence, d'âmes errantes, esseulées, qui ont perdu toute force. Or c'est tout le contraire de ce qui nous est donné à croire. C'est dans 1'acte de notre mort, que nous devenons vrais. Et l'éternité c'est de trouver la vérité éternelle de notre être dans le cœur de Dieu. C'est la fin de ce long cheminement dans lequel il y a toujours une certaine distance entre ce que nous sommes, tels que nous nous voyons, et ce que nous sommes tels que Dieu nous voit. Alors nous serons en vérité tels que nous sommes. Alors nous coïnciderons avec ce désir infini et merveilleux de Dieu sur nous.
Voilà la vérité de ce que nous serons, non pas des espèces de souffles désespérés qui errent de ça, de là, à travers les espaces infinis et les galaxies, mais au contraire des êtres bien consistants, des êtres bien vivants, des êtres bien réels, des êtres bien intelligents qui contempleront dans la vérité de Dieu la vérité de notre propre image et de notre ressemblance. Alors nous nous reconnaîtrons en reconnaissant la vérité de Dieu.
Et nous serons bons de la bonté de Dieu. Nous serons des images vivantes de la bonté de Dieu. Cette bonté, qui a animé le souffle créateur de l'Esprit, qui ne cesse de nous emporter comme un torrent depuis les débuts de l'histoire de l'humanité jusqu'à la fin des temps, cette bonté, c'est la profusion créatrice de Dieu, la surabondance de son amour et de sa tendresse par laquelle Il donne à chacun de refléter quelque chose de son être, de sa bonté et de la générosité qui constituent le cœur même de sa vie. Alors que maintenant, nous vivons sans cesse dans une sorte de méfiance et de crainte par rapport à nous-mêmes, par rapport aux autres, et même par rapport à Dieu, alors que maintenant, nous n'arrivons pas à être bons du fond du cœur, auprès de Dieu, en paradis cette bonté ce sera le Christ qui vit en nous. Ce sera plus nous qui vivrons, mais le Christ, ce sera l'infini amour de Dieu qui, sans plus aucune limite, déformation ni défiguration, vivra en notre cœur.
Et je voudrais souligner un point qui me semble tout à fait remarquable. Un théologien contemporain a dit que la trahison et le reniement de saint Pierre auraient au paradis une saveur d'actualité. On irait lui en parler, ce serait peut-être une des premières choses qu'on lui dirait en arrivant : bonne manière de lui forcer la main, pour qu'il nous permette d'y entrer ! Pourquoi parlera-t-on du péché de saint Pierre ? non pas pour faire du chantage ou pour le critiquer ! Car nous verrons saint Pierre comme pécheur dans la miséricorde même de Jésus qui lui pardonne. Nous pourrons nous voir nous aussi dans nos péchés. Ce n'est pas cela sans doute que nous mettrons en premier lieu dans nos conversations paradisiaques, mais cette possibilité de vivre comme pécheurs pleinement pardonnés constituera le signe même de cette réconciliation merveilleuse que Dieu aura réalisée : chacun d'entre nous, se verra dans l'infinie miséricorde de Dieu qui nous a pardonnés et sauvés. Ce sera donc une occasion sans fin de rendre grâce, car nous verrons dans notre propre chair et nous verrons dans les propres cicatrices de nos péchés, comme les apôtres ont vu dans les cicatrices du Christ ressuscité l'amour infini de Dieu qui nous est donné. Nous verrons l'œuvre du salut et la splendeur de la miséricorde et du pardon de Dieu. Nous nous verrons chacun de nos frères dans l'infinie bonté et dans l'infinie miséricorde du Dieu qui pardonne.
Lorsque nous serons semblables à la bonté de Dieu, c'est surtout notre cœur qui sera transfiguré et sanctifié. Mais il y reste une troisième ressemblance : nous serons beaux de la beauté de Dieu. Et cela risque d'être tellement oublié aujourd'hui, nous y pensons si peu que vous me permettrez d'insister davantage.
Dieu est beau, Dieu n'est que beauté, non pas de la beauté qui est une pure jouissance esthétique enfermée sur elle-même, mais d'une beauté qui est cet éclat, cette déchirure du cœur qui se donne, qui s'ouvre, resplendit. Or je crois que cette beauté de Dieu resplendira bien sûr dans tout notre être, mais elle resplendira surtout dans la beauté de notre corps. C'est pour cela que nous croyons en la résurrection de la chair, et c'est pour cela que nous parlons de "corps glorieux", c'est-à-dire de notre corps en tant qu'il reflétera la beauté de Dieu. Et cela se manifestera surtout par le jeu liturgique de notre corps devant Dieu.
Il est vrai que souvent, lorsque nous parlons liturgie, nous avons peur qu'elle dure très longtemps au paradis. On a déjà peur que cela dure trop longtemps sur la terre, mais alors au Paradis, si c'est pour l'éternité, ce sera effrayant ? Et un auteur contemporain décrivait précisément cette crainte concernant la liturgie céleste où l'on imagine "les élus en morne cohorte exténués de cantiques, exhibant le sourire contraint de trimardeurs gavés de compote et coincés par l'armée du salut dans un dimanche à n'en plus finir" (André Frossard). Eh bien, si effectivement, le jeu liturgique de l'éternité était de ce style nous aurions raison de ne pas vouloir y aller. Mais en réalité, rassurez-vous, il s'agit de bien autre chose.
Pour le comprendre, pour pressentir la manière dont Dieu va faire resplendir sa Beauté dans notre corps, essayez d'imaginer quelque chose à proprement parler inimaginable. Imaginez Jean-Sébastien Bach avant l'invention de l'orgue, imaginez Charlie Chaplin avant l'invention du cinéma, imaginez Chopin avant l'invention du piano. C'est sûr qu'ils auraient eu un très grand génie. Bach aurait fait du clavecin, mais ce n'est tout de même pas tout à fait de l'orgue ! Chopin aurait joué peut-être sur une épinette ou sur un luth, mais avouez que cela n'aurait pas la splendeur bouleversante de certains nocturnes ! Et puis Charlie Chaplin aurait peut-être fait du mime, mais je ne sais pas s'il y aurait eu cette richesse inimitable du langage cinématographique. En réalité, ici-bas sur la terre, nous sommes dans notre corps comme un Jean-Sébastien Bach qui n'aurait pas d'orgue, comme Chaplin sans cinéma et Chopin sans piano. Concernant notre corps, nous avons l'impression d'avoir un clavecin au lieu d'un orgue, une épinette au lieu d'un piano-forte, et simplement quelques bribes et quelques rudiments de mime au lieu d'une caméra. Nous sommes maladroits, nous sommes gauches, nous ne savons pas très bien comment nous y prendre. Et je vous avoue, au risque de paraître un peu naïf que ne je peux jamais regarder les jeux olympiques à la télévision sans avoir envie de pleurer, parce que je trouve sublime de voir ces athlètes qui se sont donnés un mal fou pour réussir simplement un geste qui est d'une élégance, d'une beauté prodigieuses. Pensez au plongeon, au ski, au patinage artistique. Je trouve bouleversant de voir comment quelqu'un, à ce moment-là, est capable de manifester dans son corps, de façon éblouissante par une enchaînement de gestes et de réflexe, un mouvement d'une très grande perfection qui a été préparé par des centaines ou des milliers d'heures d'entraînement et d'exercices.
Il y a là un faible pressentiment de ce que sera notre corps au paradis lorsqu'il resplendira de la beauté de Dieu. Lorsque nous serons ressuscités, Dieu nous donnera un corps qui ne sera plus un clavecin, mais un orgue. Et nous jouerons de notre corps, nous jouerons "du corps glorieux". Notre corps sera l'instrument merveilleux et privilégié. Il sera si je puis dire, à la fois la toile et les pinceaux, la couleur et l'harmonie des couleurs, il sera les sons et les tuyaux d'orgue, il sera le rythme, il sera la beauté et l'harmonie. Il sera tout cela dans cette efflorescence de génie créateur que nous serons chacun enfin restaurés à l'image de Dieu. Nous serons tous des "Jean-Sébastien Bach", des "Chopin", nous serons tous des "Charlie Chaplin". Et ce sera une sorte de grand opéra absolument merveilleux dans lequel chacun jouera de son corps glorieux pour la plus grande joie de tous. A ce moment-là, nous aurons trouvé notre être véritable et notre véritable beauté. Et l'éternité sera ce jeu merveilleux, ce jeu liturgique à la fois grave et infiniment humoristique, à la fois sérieux et en même temps doux et merveilleux comme un jeu d'enfant. Alors, tout sera fait de spontanéité et de créativité. Nous n'aurons pas besoin de jouer en suivant une partition, nous serons à nous-mêmes notre propre partition. Et nous inventerons sans cesse des tableaux, et nous inventerons sans cesse des ballets et des danses. Et tout cela, ce sera l'unique oeuvre de la beauté de Dieu à travers toute la plasticité, toute la beauté du génie de notre cœur, et toute la plasticité de notre corps enfin glorifié Comme le dit la Sagesse Lyonnaise "au Paradis, on sera si heureux, si heureux que l'éternité sera bien vite passée".
Nous allons maintenant baptiser Vincent et Benjamin. Nous ne nous en rendons pas compte, mais la grâce du baptême, c'est l'inauguration de cet immense opéra du salut du monde, de cet opéra de la Résurrection. C'est le moment où, à travers un symbole, et Dieu sait que nos symboles sont pauvres, s'inaugure la sainteté : alors, commence à resplendir dans le cœur de ces enfants la beauté, la vérité et la bonté de Dieu. Ainsi donc, aujourd'hui, à travers la beauté de notre liturgie, à travers le pardon que nous avons à nous donner les uns aux autres, à travers cette vérité de nous-mêmes après laquelle nous soupirons et vers laquelle nous marchons parce qu'elle est enfermée mystérieusement dans le cœur de Dieu, commençons à pressentir l'infinie beauté, l'immense bonté et l'éternelle vérité de Dieu.
AMEN