L'ARCHITECTURE DIVINE DU BONHEUR
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année C (1er novembre 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
"Ce que nous serons n'a pas encore été manifesté". Laissons-nous interroger quelques instants par ces questions : qu'est-ce que nous célébrons aujourd'hui, au juste ? Que signifie célébrer la fête de tous les saints en cette fin du vingtième siècle ? Est-ce encore la nostalgie d'un idéal d'héroïsme ? S'agit-il de rivaliser avec ces figures d'ancêtres plus ou moins glorieux qui ont connu des épreuves extraordinaires pour implanter la foi au cœur de notre monde et de notre culture ? Est-ce plus modestement, comme il semble se manifester plus spécialement de nos jours une certaine reviviscence du culte des morts comme si, dans ce monde moderne où nous sommes désorientés, où la technique nous a quelque peu débordés, nous éprouvons le besoin, de temps à autre, de retrouver nos racines en nous recueillant sur la tombe de ceux qui ont formé les générations précédentes et dont on sent bien qu'ils sont nos racines : ils nous ont donné la vie, ils nous ont mis au monde et c'est par eux que nous sommes ce que nous sommes. Alors, que signifie célébrer la Toussaint ? Se réfugier dans un idéal ? Mais nous sentons qu'il est inaccessible. Retrouver des racines ? mais elles sont irrémédiablement perdues puisque la mort nous a coupés d'elles. Et encore plus profondément, que signifie l'idéal de la sainteté ? Nous-mêmes, aujourd'hui n'éprouvons plus le besoin d'avoir un idéal de sainteté pour réussir dans la vie. C'est bien connu, on se construit soi-même, on fait de la psychologie, on fait de la technologie, tout cela exprime "scientifiquement" le projet de l'homme qui se bâtit, les sociétés se bâtissent elles-mêmes et les nations, les peuples affirment leur autonomie et leur supériorité économique ou politique par la maîtrise de leur propre destin.
Alors où est la sainteté dans tout cela ? De temps à autre, apparaît comme une météorite dans un ciel tout noir, quelque visage étonnant : celui d'un Jean Paul Il, celui d'une Mère Térésa. Mais pour une ou deux figures comme celles-là, nous-mêmes à côté, comme nous nous sentons médiocres, petits, loin de ce qu'ils sont ou simplement loin de ce que nous voudrions être. Fête de tous les saints ! Mais que signifie cette totalité ?
Au lieu de rester dans le doute et la perplexité, je voudrais suggérer à votre cœur et à votre prière, à travers deux exemples, ce que peut signifier la sainteté. C'est un paradoxe de célébrer la fête de tous les saints aujourd'hui, car lorsque nous célébrons tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, pauvres, humbles, mal bâtis, pêcheurs et défaillants, ont essayé de répondre à cet amour de Dieu, en ont été saisis, et peut-être malgré eux ont été happés dans cet abîme de l'amour de Dieu. Or, célébrer la fête de tous les saints c'est célébrer l'architecture divine de l'amour et du bonheur de Dieu.
Et voici ces deux exemples. Le premier, celui qui nous est le plus proche, est celui de la famille. Qu'est ce que c'est qu'une famille ? une famille, c'est une maison, une bâtisse, un bâtiment. Cela signifie d'abord que dans l'histoire d'une famille, on donne la vie, on bâtit des enfants, on les construit beaux, merveilleux et bien portants, comme Vincent qui va être baptisé tout à l'heure. Et puis quand on a bâti ses enfants, on les bâtit au jour le jour à une mesure qui est la mesure du projet de la vie humaine sur eux, on les fait grandir, on les fait croître, pas simplement avec de la soupe et du bifteck, mais avec de l'amour et de la liberté. Et on les bâtit au jour le jour, on les construit et toute la beauté et toute la grandeur de la vie familiale c'est la joie de bâtir le cœur de ses enfants. Et c'est merveilleux. On sait que cela nous dépasse et pourtant, on en est émerveillé, on est appelé comme parents à être d'humbles serviteurs pour construire ces êtres qui sont des êtres de liberté, des personnes qui, au fur et à mesure, vont chercher la plénitude d'un bonheur et d'un amour, et cela malgré toutes les difficultés et tous les "problèmes" qui peuvent se poser dans l'histoire de chaque famille. Voilà le premier exemple d'une architecture : l'architecture qui consiste à bâtir un homme dans l'amour.
Le deuxième exemple. Il vous est peut-être arrivé un jour ou l'autre de vous trouver, par exemple, devant le portail de l'église Saint Gilles à quelques kilomètres d'ici, ou de contempler ces merveilleux portails de cathédrales romanes ou gothiques. La plupart du temps, on ne comprend pas comment ont pu surgir ce débordement et cette efflorescence de vie, de figures, d'anges, de saints, de diables, et de dragons. Or la raison en est toute simple, il suffit de comprendre l'architecture d'un portail. Il y a d'abord au centre Celui qui est dans la gloire, dans cette grande amande qu'on appelle la mandorle et qui symbolise le rayonnement de sa vie et de sa gloire : le Christ, qui est le Seigneur de la vie, le Seigneur de toute la création. Et à partir de cette construction centrale tout le portail est bâti, comme si tout rayonnait vers le sol, même les démons, à partir de cet unique point de gloire. Et, plus mystérieux encore, tout est bâti dans la chair même de la pierre : lorsqu'on entre, on n'entre pas dans un monument, on entre dans un bâtiment de chair, avec les apôtres qui ressemblent tellement à des colonnes qu'ils sont devenus architecturalement les colonnes de l'Église, ils font chair, ils font corps avec les voussures du portail, avec la maison de sorte que la cathédrale n'est plus un bâtiment, mais qu'elle est devenue la chair vivante des apôtres, des prophètes, des martyrs, des anges et de tous les Saints. Alors, la cathédrale est un rempart de chair sanctifiée et transfigurée. Qui est l'architecte ? c'est Dieu, c'est le Christ, c'est le don même de sa vie qui a circulé de cœur à cœur et de génération à génération, à travers les apôtres, à travers les martyrs, à travers les saints les plus humbles et les plus inconnus, mais tout cela a bâti un seul corps.
Quand donc nous célébrons la Toussaint aujourd'hui, nous célébrons la fête du dessein architectural de Dieu, nous célébrons le Dieu architecte qui n'a pas simplement des idées dans la tête, mais qui a un tour de main extraordinaire, le savoir-faire du tailleur de pierre et de l'artisan, c'est Lui qui taille et qui polit. De la dureté de ces pierres, Il fait naître le sourire du "Beau Dieu d'Amiens". De la rudesse de ce marbre ou de cette pierre de notre pays, Il fait surgir la beauté d'un regard, la tendresse d'un sourire ou la délicatesse d'un geste.
C'est là notre sainteté. Nous sommes un peuple, c'est trop vrai, souvent dur comme la pierre quand nous nous regardons, nous ne pouvons pas mesurer la sainteté comme un idéal que nous nous donnerions à nous-mêmes. Mais la sainteté, c'est l'architecture par laquelle Dieu va nous construire et nous donner notre visage d'éternité. Célébrer aujourd'hui la Toussaint, c'est chanter le plus merveilleux moment de la fête de l'Église, de notre fête à tous. A chaque instant dans le monde, Dieu ne cesse de nous construire un visage de sainteté, mais non pas pour faire de nous des statues figées, mais nous irriguer de la vie prodigieuse de son amour, lequel passe dans les moindres replis de notre être, comme l'art du sculpteur a su passer dans la transparence et la légèreté des moindres replis du vêtement des apôtres qui nous accueillent au portail des cathédrales.
Qui que nous soyons, que nous soyons de pauvres pécheurs, que nous soyons des gens lassés par la vie, que nous soyons des gens désabusés, voire même un peu cyniques, que nous soyons des gens blessés qui portons nos souffrances dans notre cœur ou dans notre chair, tous nous sommes appelés, aujourd'hui même dans la foi, à être construits dans l'amour et le bonheur de Dieu.
Et je voudrais terminer par la citation d'un auteur contemporain qui n'est sûrement pas un théologien, il s'appelle Thierry Maulnier, parce qu'en réalité, il n'arrive pas à croire même s'il bute à tout moment contre ce mystère étrange de la vie de l'homme comme animal religieux, à certains moments il a des éclairs merveilleux de compréhension de notre foi, cependant il n'arrive pas à y adhérer. Mais si j'ai choisi ce texte dans un livre qui s'appelle d'un titre significatif : "le Dieu masqué" et dans une série qui s'appelle "les vaches sacrées", c'est tout dire c'est précisément pour montrer à quel point notre foi, cette pauvre foi que nous vivons si maladroitement en notre temps, garde encore quelque chose de son rayonnement et de sa splendeur première. Et c'est comme une sorte de gage d'éternité et de bonheur qui nous est donné ainsi. Voici ce texte :
"Le christianisme". Il y a plusieurs grandes religions, mais il n'y en a qu'une qui permette au plus humble des êtres humains penché sur sa pioche, sa brouette ou son registre comptable, au plus médiocre, au plus insignifiant de se croire personnellement sous le regard d'amour de Celui qui gouverne les mondes, plus encore de n'être pas jugé indigne du sacrifice d'un Dieu".
AMEN