JE CROIS EN L'ÉGLISE SAINTE

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année C (1er novembre 1998)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Frères et sœurs, permettez-moi de commencer aujourd'hui notre méditation sur le mystère de la Toussaint par une question qui n'a apparemment pas grand-chose ou même rien à voir et qui pourtant touche au cœur de la fête que nous célébrons.

Comment venons-nous au monde ? Je ne parle pas de ces sornettes et de ces enfantillages, ces variations sur "les choux, les cigognes et les roses", ou encore j'allais oublier les roses, ou encore celle de la petite graine de papa dont l'enfant se demande chez quel marchand de graines il l'a achetée. Mais quand je demande : "comment venons-nous au monde ?", c'est vraiment au sens profond, essentiel de cette question précisément qui est si bien évoqué par l'expression française : "venir au monde".

       Notre naissance n'est pas simplement un fait biologique, même si la biologie compte pour beaucoup, surtout de nos jours. Elle est déterminée par une chose qui nous paraît essentielle c'est notre relation de filiation à un père et à une mère et, comme dirait l'autre : "pourvu que ça dure !"... C'est donc parce que nous sommes fils ou fille de ... et de ... que nous nous définissons comme cet individu, cette personne qui est maintenant bien vivante parce que sortie du sein maternel pour venir au monde. De nos jours, il semble que notre manière de comprendre les choses soit satisfaite par cette réponse. Si on demande un extrait d'acte de naissance à notre mairie d'origine si l'on consulte les registres d'actes de baptême d'une paroisse, on a l'impression qu'à partir du moment où l'on a déterminé les relations de filiation, on sait qui l'on a comme interlocuteur.

       Mais il n'est pas impossible que nous soyons en train d'oublier un deuxième aspect, une deuxième dimension de la venue au monde qui nous échappe parce que, grâce à l'effet combiné de la carte bleue, du TGV ou de l'Airbus, nous sommes devenus des " terriens extraterrestres " c'est-à-dire qui n'ont plus de racines, qui n'ont plus de lieu, qui peuvent vivre n'importe où et dans pratiquement n'importe quelles conditions... Mais si l'on observe les sociétés anciennes, et précisément la société dans laquelle a surgi la Révélation biblique, pour venir au monde il faut non seulement une paternité-maternité physique de nos parents, mais il faut littéralement, j'allais dire d'une façon presque aussi physique que l'autre la maternité locale d'une cité, d'une tribu ou d'un lignage, d'une société.

       Vous avez entendu tout à l'heure le texte de l'Apocalypse, on parle des 144.000 sauvés, on ne dit pas leur nom, on dit leur nombre en les présentant successivement selon chaque tribu : on sait par ce texte qu'il y en a 12.000 de Juda, 12.000 de Zabulon, 12.000 d'Issachar, etc. Autrement dit, pour décrire le peuple des sauvés, on les désigne comme les sauvés de tel endroit. Rappelez-vous aussi le fait que beaucoup d'entre nous portent comme nom de famille un nom de lieu. Ce n'est pas tout à fait par hasard si on se nommait : "un tel de tel village", et la référence au lieu était tellement intime à la personne qu'elle transparaissait dans la proclamation de son identité.

       Et si nous revenons aux cités anciennes, les hommes de l'Antiquité se définissent toujours aussi bien par leur filiation humaine généalogique que par leur "filiation locale" selon laquelle ils appartiennent à tel lieu. Pour Socrate par exemple, on parlait de "Socrate l'Athénien". Et à ses yeux, il valait mieux finalement boire la ciguë dans la prison d'Athènes que d'être banni de la cité. Socrate, au moment où il a à choisir entre la fuite et la mort, voit des amis lui offrir de s'enfuir, mais Socrate pose la question : "Finalement de qui suis-je le fils ? Je suis le fils des lois de la constitution, de la vie d'Athènes". Et donc pour lui, le "suicide" de la fuite et du bannissement lui paraissait plus grave que la mort forcée par la ciguë, décrétée par l'autorité du tribunal d'Athènes. C'est comme ça qu'il jouait son dernier tour à ses juges qui avaient cru le condamner au nom des lois pour sauver la cité : lui-même leur montrait, par le fait de rester et de mourir à Athènes qu'il était plus fidèle à la cité que ceux-là même qui l'avaient condamné au nom de la loi.

       Prenez l'exemple du Moyen Age : les membres des cités italiennes étaient parfaitement conscients et jaloux de leur identité citadine ! On ne confondait pas un siennois avec un florentin ni non plus avec un vénitien, ne parlons pas des romains. Chacun savait exactement, et je ne parle pas simplement du gratin des noblesses de chaque cité qu'il avait été enfanté non seulement par des parents, mais à la vénitienne, à la florentine ou à la romaine. C'est sans doute notre jacobinisme français invétéré, inviscéré qui nous a fait oublier une chose pareille. Mais en réalité chaque homme se savait né de ses parents et d'une cité.

       Pour revenir à la Bible, vous vous souvenez peut-être de ce magnifique petit psaume qui chante la beauté de Jérusalem. Or, que dit le psalmiste ? : "A Sion, à Jérusalem chacun lui dit : tu es ma mère". On a encore gardé aujourd'hui le nom de "métropole" qui ne veut pas dire comme on le croit "capitale" : c'est un faux sens typiquement parisien. "Métropole" veut dire : "cité mère", et Aix est une métropole pour les aixois autant que Paris pour les parisiens. Et le petit village où je suis né, à Villers le Lac, est ma métropole, et c'est pourtant bien moins peuplé que Paris.

       Chaque homme comprenait donc son identité, sa personnalité comme une venue au monde, mais une venue au monde délimitée, circonstanciée, précise, locale, dans laquelle chacun trouvait sa personnalité et son identité. Et d'ailleurs si on y réfléchit, c'est sûr qu'avec l'Éducation Nationale, on a un système standardisé de formation à la française, mais ce n'est pas finalement le plus décisif dans notre formation. Le soleil de Provence est beaucoup plus éducatif et formateur d'une identité culturelle que les règles de l'accord du participe passé avec être et avoir. C'est donc qu'au plus intime de nous-mêmes, nous sommes façonnés par une terre, par un lieu, par une cité, par des institutions, par des références au passé, des coutumes, des traditions, des fêtes et que tout cela forme un tout et que chacun des membres de la cité se reconnaissait dans la mesure où il intégrait personnellement, à travers toute son éducation, son enfance et sa jeunesse, ces divers éléments qui le façonnaient et faisaient de lui le citoyen d'Athènes, de Rome, d'Arles, de Florence ou de Naples. Et c'est ainsi que nous sommes des terriens, au sens où nous naissons dans une terre déterminée. Et nous sommes faits pour avoir des racines.

        Or, c'est cela qui, à mon avis, explique la Toussaint. Aujourd'hui nous avons terriblement individualisé la question du bonheur et du salut, de sorte que la religion est devenue une affaire privée pour chacun d'entre nous, une sorte de sauve-qui-peut auquel chacun doit faire face individuellement. En fait, nous considérons spontanément le salut et le bonheur que Dieu veut nous donner comme une réalité qui nous serait donnée singulièrement, personnellement, sans que finalement les autres aient à y intervenir. Autrement dit, notre représentation spontanée de la sainteté est une représentation individualiste, une transposition religieuse du self made man américain, la sainteté en kit, qui vous est livrée au baptême et que vous construisez jour après jour, patiemment, vertueusement, pour arriver enfin là-haut doté de la petite auréole privée que chacun s'est patiemment bricolé au fil des jours de sa vie terrestre. Mais en réalité, la sainteté n'est pas du tout cela. Son meilleur qualificatif, est celui de la totalité : "Toussaint" ne veut pas simplement dire : "tout le monde est saint, tous sont saints". Hélas ! nous savons bien que ce n'est pas le cas. Mais le terme de "Toussaint" désigne le mystère de la sainteté comme un tout, de la vocation de chaque homme à la sainteté dans le cadre d'une totalité.

       On ne devient pas saint tout seul, on ne devient saint qu'ensemble, c'est le mystère de l'Église et de la communion des saints. Il est quand même extraordinaire que la première formulation de la sainteté, avant les règles de la canonisation et de la béatification qui n'ont été codifiées formellement que trente ou quarante ans avant la révolution, par le pape Benoît XIV, le pape de Voltaire. Aux origines, la béatification et la canonisation, c'était la vox populi, c'était la totalité de l'Église qui reconnaissait la sainteté d'un individu. Et il y a beaucoup de saints qu'on vénère au calendrier qui n'ont jamais eu le label pontifical et ne l'auraient peut-être jamais eu, à commencer par les plus grands martyrs de Rome. Donc, la sainteté est cette réalité qui surgit au cœur même de la totalité d'un peuple, de la totalité d'une convocation, de la totalité d'une Église.

        C'est pourquoi aujourd'hui, contrairement à ce qu'on imagine, l'aspect par lequel la sainteté est la plus menacée dans le monde de notre temps, ne tient pas au fait que les gens n'auraient plus les vertus des ancêtres, après tout ça fait très longtemps qu'on n'a plus les vertus des ancêtres, puisque déjà à l'époque des Grecs et des Romains, on se lamentait haut et fort parce que l'humanité n'était plus ce qu'elle était ! Expliquer la décadence de la sainteté par des motifs aussi éculés, c'est ne rien expliquer du tout. Ce qui menace réellement la sainteté aujourd'hui, c'est qu'on ne la perçoive plus d'emblée comme cette totalité d'une cité sainte, d'un peuple saint dans lequel nous venons au monde de Dieu. Car la sainteté chrétienne, c'est venir au monde de Dieu, au monde de la gloire et du bonheur de Dieu à travers la communion des saints, à travers cet immense réseau et cet immense filet de prière, de charité, de bonheur, d'humanité transfigurée, de joie partagée, c'est de parvenir au véritable bonheur de l'accomplissement de chacun d'entre nous, sous le regard de Dieu. Et donc, notre péché le plus courant aujourd'hui par rapport à la sainteté, c'est la volonté de l'envisager à l'état isolé, comme une entreprise purement personnelle et individuelle, un peu comme le fils prodigue qui disait à son père au moment du départ : "Père, donne-moi la part d'héritage qui me revient !"

       Si nous considérons la sainteté que Dieu veut nous donner comme une part d'héritage qui nous revient et que nous avons à cultiver comme notre jardin intérieur et intime, nous sommes déjà en dehors du projet de la sainteté, nous sommes déjà en dehors de la "Toussaint", nous sommes déjà en marge de la communion des saints et de l'Église. Aujourd'hui, nous ne pouvons fêter la Toussaint que dans le mystère même de ce rassemblement de notre communauté qui fête la sainteté de tous. Et c'est pourquoi demain, et finalement ce n'est pas une si mauvaise idée que les moines de Cluny ont mise en place, il y a mille ans maintenant, le "jour des morts", au lieu d'être simplement ce jour de tristesse et de deuil, ne peut être compris et célébré que comme le rayonnement de la Toussaint : il s'agit du désir de retrouver le visage de ceux qu'on aime et qui sont morts, à travers le rayonnement de la sainteté de tous. Au fond, il y a une Toussaint pour ceux qui vivent dans l'attente, sur la terre, en faisant antichambre, et il y a une Toussaint pour ceux qui sont déjà reçus dans le grand salon du bonheur et des béatitudes, et ce sera demain. Et c'est le même mouvement, c'est la même réalité et c'est la même perception spirituelle de l'Église comme cité de Dieu, comme Peuple de Dieu, comme communauté et comme monde : l'Église est ce lieu de notre venue au monde, au monde de Dieu, pour y découvrir Dieu.

       Que cette fête réveille en nous ce sens authentique de la totalité de la sainteté. De même que, dans le Credo, nous proclamons que Jésus est mort pour tous les hommes, en effet, on ne dit pas : Jésus est mort pour chacun d'entre nous, cette vision des choses est postérieure, jansénisante, elle remonte à Pascal, envisageant ainsi la totalité avant la singularité de chacun, de même nous croyons que la sainteté qu'il nous donne par sa mort et sa résurrection est un don global et total, la totalité de la sainteté, la "Toussaint", pour nous rassembler tous dans le mystère même unique de son Amour pour nous.

       AMEN