LA SAINTETÉ DES PAPILLONS

Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 1993)
Homélie du Frère Frère Michel MORIN


Je vais me permettre, espérant ne pas faire une entorse à la liturgie de commencer mon sermon maintenant ( au tout début de la messe). Vous allez comprendre pourquoi. Voici d'abord quelques lignes de Saint Bernard sur la fête de la Toussaint : "Pourquoi notre louange à l'égard des saints ? pourquoi notre chant à leur gloire ? pourquoi cette fête même que nous célébrons ? Que leur font ces honneurs terrestres alors que le Père du ciel, en réalisant la promesse du Christ, les honore Lui-même? De nos honneurs, les saints n'ont pas besoin et rien dans notre culte ne peut leur être utile. De fait si nous vénérons leur mémoire c'est pour nous que cela importe, non d'abord pour eux. Pour ma part, je l'avoue, je sens que leur souvenir anime en moi un violent désir : celui de nous réjouir dans leur communion tellement désirable".

       Frères et sœurs, s'il y a la liturgie sur la terre, c'est parce qu'il y a la liturgie au ciel, et pas l'inverse. Or le rassemblement dominical est le premier lieu de la manifestation de la sainteté des saints du paradis dans la mesure où nous signifions nous-mêmes que l'Église est sainte par notre rassemblement. Or dans la lecture du Livre de l'Apocalypse dans un instant que nous est-il dit de la vie des saints au ciel ? D'abord cette chose : ils sont rassemblés autour du trône de l'Agneau. Et nous, nous sommes rassemblés autour de l'autel de l'Agneau. Deuxièmement, ils chantent et proclament à pleine voix : Dieu nous donne le salut en communion avec les anges adorateurs. Ils crient : "louange, gloire, sagesse, honneur, puissance et force à notre Dieu dans les siècles des siècles".

       Célébrer aujourd'hui les saints, c'est affirmer que nous sommes en communion avec eux par notre rassemblement, mais un rassemblement où l'on chante, où l'on proclame hautement la gloire de Dieu. Bien souvent nos liturgies terrestres, surtout la messe du dimanche, ressemblent à des congrès de muets écoutant quelque refrain liturgique. Ce n'est pas l'Église des saints, ce n'est pas la liturgie céleste don nous avons à signifier la réalité aujourd'hui par notre rassemblement et par nos chants Alors il n'est pas question de ceux qui chantent faux ou de ceux qui chantent juste. Cela, ça n'existe pas dans le ciel. Il n'est pas question de chants difficiles ou pas, simplement de manifester aujourd'hui notre communion avec le saints c'est-à-dire notre participation à la sainteté de Dieu en proclamant tous ensemble et hautement sa gloire en nous levant et en chantant en tant que peuple sauvé et rassemblé ; immense fresque de joie et d'amour aux cent visages, nous formons déjà ensemble dans la lumière la seule icône du Christ et nous chantons cette gloire de Dieu que les saints contemplent et cette paix pour les hommes qu'Il désire ardemment pour nous.

Homélie prononcée après l'évangile

       Parmi les animaux que je vais nommer, vous en choisirez un qui symbolise pour vous, de façon poétique, allégorique, ce que sont les saints ou ce qu'est un saint : éléphant, hippopotame, chameau, papillon, lion, aigle, chouette, colombe, serpent. Ce n'est pas inconvenant, la Bible est remplie d'animaux qui n'ont parfois pas un rôle si mauvais que cela. Et nous chantons aujourd'hui quelqu'un, est le Fils de l'Homme, qui se fait vénérer sous le symbolisme de l'Agneau. Retenez ma question, j'y reviendrai tout l'heure.

       Voici ce qu'écrivait Georges Bernanos avec conviction et humour, puisque les deux chose peuvent très bien aller ensemble, à propos des saints : "Il y a des millions de saints dans le monde, connus de Dieu seul. Rien ne les distingue ordinairement de la masse des braves gens. Ils ne s'en distinguent d'ailleurs pas eux-mêmes non plus. Ils se croient pareils aux autres. Et l'Église elle-même se garde bien de les détromper sur ce point".

       Je crois que la première conviction que nous devons avoir en cette fête de la Toussaint est celle-ci : les saints vivent partout, il y en a partout, il y en a des millions. Nous aimons les imaginer uniquement au ciel. Mais cela nous sert d'excuse ou d'alibi pour ne pas nous reconnaître nous-même saints ou pour ne pas vouloir le devenir. La fête de la Toussaint, c'est la fête de la sainteté de Dieu dans le cœur et dans la chair de tout homme, de toute femme, de tout enfant qui a reçu le don du baptême. Tout baptisé est sanctifié, tout baptisé est imprégné, transfiguré dans son humanité la plus simple, la plus profonde par la sainteté de Dieu. C'est une conviction qu'il nous faut retrouver, et savoir affirmer, une certitude qu'il nous faut vouloir et savoir partager les uns avec les autres. Nous sommes des chrétiens trop isolés, trop indépendants ou trop autonomes quand il s'agit de la vie spirituelle. Nous sommes des chrétiens qui n'avons pas assez besoin les uns des autres pour être saints. Nous sommes des chrétiens qui manquons du sens de l'ecclésia, du rassemblement, rassemblement dont le motif essentiel n'est pas l'état de notre piété, la sensibilité religieuse qui va et vient d'ailleurs de dimanche en dimanche, mais rassemblement qui n'a pas d'autre raison que de manifester sur cette terre notre appartenance au peuple des saints, notre appartenance au ciel, car il n'y a pas trente-six Églises, ni même deux, une qui serait au ciel, l'autre sur la terre, l'une glorieuse et paisible et l'autre fangeuse et militante, l'une dans la gloire et l'autre dans le pétrin. Il n'y a qu'un seul peuple, une assemblée des saints, une liturgie, un seul chant puisqu'il n'y a qu'un seul Dieu, un seul amour de Dieu, une seule sainteté de Dieu pour tous les hommes.

       Je crois que Bernanos avait grandement raison de nous rappeler à l'ordre de la sainteté commune lorsqu'il nous disait qu'il y a aujourd'hui dans le monde des millions de saints parmi les braves gens, qui ne se distinguent pas d'eux et que l'Église elle-même ne cherche pas à distinguer pour les laisser dans leur sainteté humble et rayonnante. Il faut, frères et sœurs, se redire cela. Il ne faut pas avoir une espèce de scrupule par rapport à la sainteté. Il ne faut pas non plus cultiver une sorte de vision morbide en se disant : "je suis trop pécheur pour être saint", justement ces deux choses doivent aller exactement ensemble.

       J'aime bien méditer sur cette phrase du psaume 149 : "Le Seigneur aime son peuple, Il donne aux humbles l'éclat de sa victoire".

       Qu'est-ce qu'un saint ? Un homme qui reçoit de Dieu son amour, c'est d'ailleurs pourquoi il est humble, car c'est vrai dans le régime humain, il faut être terriblement humble pour accepter d'être aimé, pour accepter d'aimer quelqu'un, voilà pourquoi un saint ne peut être qu'humble, c'est sa grandeur, sa puissance, son rayonnement. Le saint est celui qui reçoit l'amour que Dieu donne à son peuple tout entier, il en reçoit sa part, un éclat de la victoire. Lorsqu'on regarde rapidement toute cette cohorte des saints qui nous ont précédés, on retrouve exactement ces trois caractéristiques, ils ont cru en un Dieu qui aime son peuple, ils ont reçu cet amour de Dieu qui, au cœur des hommes, les a rendus humbles c'est-à-dire grands, et ils brillent encore de l'éclat de sa victoire, car comme l'écrivait le pape Jean Paul II, "les saints ne vieillissent jamais, ils ne tombent jamais dans la prescription, ils restent continuellement témoins de la jeunesse de l'évangile", ils ont vécu et ils vivent d'un éclat de la victoire du Ressuscité sur toute forme de mal et de misère, dans leurs épreuves et leurs doutes, dans leur nuit obscure. Je crois que, de fait, ces millions de saints dont parle Bernanos vivent encore aujourd'hui parmi nous ou, plus exactement, nous en sommes. Dans la mesure où nous recevons l'amour de Dieu pour son peuple, où cet amour nous grandit, eh bien nous brillons d'un éclat de cette victoire même si on ne peut pas, et il vaut mieux, le mesurer.

       Je voudrais développer cela de la façon suivante pendant un instant:  la sainteté des saints, c'est une question de présence. Ce sont des hommes et des femmes qui, envers et contre tout et malgré tout, ont cru sans faille à la présence de Dieu. Il n'y avait pas pour eux de problème de l'absence de Dieu. Pourquoi ? parce qu'ils savaient, parce qu'ils ont vécu cette réalité de la sainteté qui est d'être présent à Dieu, de s'approcher de Dieu, de vivre dans sa proximité avec assiduité, disponibilité, parce qu'ils savaient que le péché c'est de se distraire de Dieu, de se distancer de Dieu, de s'éloigner de Lui. Et ils sont saints non pas parce qu'ils n'ont pas commis tel ou tel péché, mais ils sont saints parce qu'ils ont vécu tous les jours de leur vie, minute par minute, événement par événement dans la présence absolue de Dieu pour eux, dans cette assiduité à l'amour de Dieu pour eux et pour le monde, dans la recherche hâtive et passionnée de la présence de Dieu dans le monde et chez les autres, ces manifestions humbles, cachées de la présence de Dieu chez les uns, chez les autres. C'est pourquoi chaque saint, et vous pouvez les passer tous en revue les uns après les autres furent des hommes profondément de leur temps, et extraordinairement humains parce qu'ils étaient profondément alliés à la présence de Dieu, puisqu'il n'y a pas d'humanité sans la fréquentation assidue et permanente de la présence de Dieu.

       D'ailleurs les saints, tout humbles qu'ils soient, inefficaces qu'ils paraissent, ridicules ou naïfs peut-être aux yeux des savants, ce sont eux et eux seuls qui tiennent l'humanité et qui lui permettent de ne pas trop se déshumaniser parce qu'ils se tiennent dans cette présence de Dieu. Seule cette présence humanise en transfigurant l'humanité. Les saints assurent la vie du monde, assurent l'avenir du monde, assurent le renouvellement de la jeunesse de l'humanité. C'est pourquoi il ne peut pas se faire qu'il en manque à chaque temps de l'histoire et donc aujourd'hui à notre temps.

       Alors je reviens à notre bestiaire du début. Qu'avez-vous choisi ? les éléphants ? oh, laissons-les aux partis politiques, il paraît qu'il y en a encore dans ces zones-là. Le chameau ? laissons-lui la parabole de l'évangile, mais nous pourrions quand même préférer être un chameau qu'un riche. Il y a plus d'avenir pour le chameau que pour le riche à la porte du Royaume de Dieu. Le lion ? il garde intègre l'évangile de saint Marc, on le lui laisse. L'aigle veille sur saint Jean, laissons-le. La colombe nous enseigne sa simplicité et le serpent sa prudence. Alors je choisis le papillon. Pourquoi ? Guy de Maupassant qui me l'a suggéré, ce n'est pas un saint, mais enfin il y a peut-être un éclat de victoire même à travers, la littérature, la beauté que transmet quelqu'un qui n'était pas, comme on dit, de notre paroisse. Alors voilà ce qu'il écrivait dans un conte bien connu, "le Horla" : "L'éléphant, l'hippopotame, que de grâce, le chameau, quelle élégance. Mais, direz-vous, le papillon ? une fleur qui vole, j'en aime un qui serait grand comme cent univers, avec des ailes dont je ne puis même expérimenter la forme, la beauté, la couleur et le mouvement. Mais je le vois, il va d'étoile en étoile, les rafraîchissant, les embaumant au souffle harmonieux et léger de sa course. Et les peuples de là-haut le regardent passer, extasiés et ravis".

       Frères et sœurs, si dans cette société dont le philosophe Alain disait qu'elle était "un gros animal", nous pouvions être les papillons. Evidemment on va me dire : "c'est un peu léger, ils n'ont pas les pieds sur la terre, ils ne sont pas enracinés dans le vécu". Bon. Si nous étions ces papillons aux couleurs aussi belles et variées que la sainteté de Dieu nous donne d'en être parés et de les refléter, selon les formes extraordinaires du monde nouveau, à la beauté transfigurée dans la lumière du Ressuscité, et si l'Église d'aujourd'hui et si chaque chrétien était ce papillon qui va d'étoile en étoile, d'âme en âme, d'homme en homme, de pauvre en pauvre, d'athée en athée, pour les rafraîchir de la fraîcheur de l'Esprit vivifiant de Dieu, pour les embaumer de la bonne odeur de l'amour de Dieu et de son pardon. Et ceci, dans le souffle léger et harmonieux de notre course spirituelle vers le ciel dans la force de ce même Esprit, alors oui le peuple de là-haut nous regarderait. Mais déjà, j'en suis sûr, je le crois, il nous regarde ainsi, extasié et ravi.

        Oui, peut-être que c'est cela aussi la sainteté que Dieu attend que nous donnions à notre monde contemporain, cette légèreté, cette beauté, ce souffle qui, imperceptiblement, délicatement, vient frôler, toucher chaque étoile, chaque homme fait de matière et de lumière pour l'entraîner dans cette danse de l'amour de Dieu, dans cette liturgie du chant à sa gloire. Alors oui, Bernanos aurait raison, et il a raison. Il y a vraiment dans le monde d'aujourd'hui et dans notre humanité parfois aussi grossière que des grosses bêtes, il y a vraiment des millions de papillons.

       AMEN