EN ESPOIR : DIEU
Ap 7, 2-17 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12
Toussaint – Année A (1er novembre 1987)
Homélie du Frère Frère Michel MORIN
L'espérance. Voici quelques lignes d'un texte du Père Bruckberger pour nous faire comprendre un premier aspect de l'espérance : "Le premier seuil, la première porte que l'homme passe, c'est le seuil de la naissance, du sein maternel au grand jour. On a tout lieu de croire que ce passage ne se fait pas sans angoisse. Le visage froissé du petit d'homme est un visage apeuré. Son cri n'est pas de triomphe, mais d'épouvante. Il fallait pourtant passer. Ce que nous appelons la vie était à ce prix. Mais si l'enfant encore dans le sein maternel pouvait parler, que dirait-il de ce seuil inéluctable dont il ignore encore l'au-delà ? Nous savons encore cela que la peur de la vie provoque un recroquevillement de l'homme qui aspire d'un désir furieux à retourner au sein naturel. Les lois de la vie sont autres, la naissance est une première extase, le passage d'un état imparfait, provisoire à l'état de vie lumineuse et plénière. Pourquoi la mort ne serait-elle pas une nouvelle et définitive extase, le moment solennel où se coupe le cordon ombilical entre cette vie terrestre et l'autre vie, où nous changeons de lumière, de chaleur et de soleil".
Frères et sœurs, notre vie actuelle est une vie dans le sein matriciel de la terre, une vie intérieure enfermée dans un cosmos relativement étroit, même si nous y sommes confortablement à l'aise. Notre vie spirituelle, c'est déjà tout cet amour qui nous porte comme la mère et le père portent ensemble, par leur chair rassemblée, la chair d'une vie nouvelle. Et nous y sommes bien dans cette vie et nous y sommes heureux autant que faire se peut, mais nous ne sommes pas faits pour cette vie, nous ne sommes pas faits pour en rester là, ni pour finir nos jours dans le sein matriciel de cette vie humaine pourtant si grande. Nous ne sommes pas faits pour le temps, nous ne sommes pas faits pour les limites de l'espace. Nous sommes pour autre chose, pour Quelqu'un d'autre. L'espoir inconscient du petit enfant dans le sein de sa mère va grandir, en lui la force d'en sortir, et le pousser vers l'extérieur, vers cette autre lumière, cette autre chaleur dans laquelle il entrera par un cri qui n'est pas de triomphe encore, mais de peur. Il y entrera par une brisure, cette sphère dans laquelle il est engendré, il y entrera par un manque soudain de chaleur maternelle et de son confort habituel. Nous sommes faits pour cette brisure, je vous l'ai déjà dit. Nous sommes faits pour connaître cette tombée dans le vide apparent, comme l'enfant sortant du sein maternel et qui ne sait pas où il tombe, mais il tombe dans les bras de sa mère, dans la communion de ses frères et sœurs, il lui faudra du temps pour le découvrir. Voilà notre espoir.
Notre vie réelle, frères et sœurs, ce n'est pas celle de maintenant. Notre vie véritable et vraie, nous ne la connaissons pas encore. Je ne dis pas que notre bonheur, que notre confort est à minimiser, non certes, mais je dis : il s'agit d'une étape, que d'une étape. Les apôtres dans leur première prédication l'ont tout de suite dit : vous êtes des voyageurs, des passagers, vous êtes des migrants, vous êtes des immigrés. Et le Salve Regina de chaque soir nous le redit : nous sommes ici-bas exilés. Momentanément installés dans le provisoire, et celui-là ne durera pas longtemps. Oui, pas facile à accepter, nous qui aimons tant notre vie et notre terre, et avec raison, accepter de n'être que de passage, des pauvres, des humbles qui n'ont pas leur demeure ici-bas, qui n'ont pas leur raison d'être, de vivre et d'aimer ici et maintenant mais dans l'au-delà.
C'est cela d'abord l'espérance : cette prise de conscience, l'au-delà seul qui nous fait exister, notre finalité nous fait être aujourd'hui, Dieu notre espoir, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de vie sans Lui, si ce n'est le rêve, l'imaginaire, l'illusion, autant dire la déception et l'autodestruction. Et notre monde aujourd'hui est entraîné dans cet athéisme sans espérance qui le déshumanise, parce qu'il ne puise ses raisons de vivre que dans le petit monde terrestre.
Un texte de Saint Bernard que le bréviaire proposait à la méditation des prêtres ce matin, nous ouvre à deux autres aspects de l'espérance : "De nos honneurs les saints n'ont pas besoin, et rien, dans notre culte, ne peut leur être utile. De fait si nous vénérons leur mémoire, c'est pour nous que cela importe, non pour eux. Pour ma part, je l'avoue, je sens que leur souvenir allume en moi un violent désir. Nous réjouir dans leur communion, obtenir d'être concitoyens et compagnons des esprits bienheureux, d'être mêlés à l'assemblée des patriarches, à la troupe des prophètes, au groupe des apôtres, à la foule immense des martyrs, au chœur des vierges. Cette Église des premiers-nés nous attend, et nous n'en aurions pas cure. Les saints nous désirent avec eux, et nous n'en ferions aucun cas. Les justes nous espèrent, et nous nous déroberions".
Frères, l'espérance, peut-être que nous n'en avons pas beaucoup, sûrement pas assez, mais les saints en ont pour nous : ils nous attendent, ils nous attendent, tous ceux que nous célébrons tout au long de l'année, tous ceux que nous rencontrons dans la Parole de Dieu nous attendent, nous espèrent, nous désirent avec eux. Et ils ont leurs raisons. L'espérance : répondre à l'attente de ces frères aînés qui, s'ils sont aimés et célébrés, c'est parce qu'ils nous attendent. Et saint Bernard nous dit que cette espérance ne s'arrête pas simplement à la compagnie des saints, mais bien plus encore "il nous faut souhaiter non seulement la compagnie des saints, mais leur bonheur, voir comme eux le Christ nous apparaître tel qu'Il est, Lui qui est notre vie, et paraître avec Lui dans sa gloire, cette gloire, il nous faut la convoiter d'une absolue et ferme ambition".
Frères, la célébration de la Toussaint, c'est l'affirmation dans la foi catholique que la finalité de notre vie terrestre, que la fin de notre vie humaine, c'est de voir le visage de Jésus dans la fraternité des saints. Et c'est cela, ce n'est que cela qui donne raison à ce que nous sommes, à ce que nous vivons, ce que nous souffrons aujourd'hui, je dis bien que cela c'est notre avenir et non pas le passé qui explique ce que nous sommes en vérité, ce que nous devons devenir pour être vraiment homme. La vie éternelle est notre véritable et unique vie aujourd'hui à travers ce que la vie terrestre nous donne de connaître, d'accomplir ou de supporter.
Nous sommes des chrétiens anxieux de la vie du monde, soucieux de solidarité, de vérité, de construction de la cité terrestre. Mais attention, nous ne sommes pas des hommes et des femmes pour cela uniquement. La solidarité première du chrétien est celle de la solidarité et celle dans la communion des Saints, dans cette vie éternelle nous puisons les raisons de nos solidarités humaines, pas autre part. Autrement nous sommes des matérialistes. C'est de la vérité de notre destinée en vie éternelle, et pas autre part, que nous valorisons tout ce que nous sommes et tout ce que nous vivons. Autrement nous nous réduisons au subjectivisme. Voilà donc toute la signification de l'inscription gravée au fronton de la porte du baptistère de Ravenne : "en espoir : Dieu". Pour qui vivez-vous ? qu'est-ce qui vous fait vivre ? Avez-vous envie, le mot est un peu familier, mais je l'emploie, avez-vous ce violent désir, avez-vous cette ambition de connaître Dieu, de voir son visage, d'être saint, non pas de votre perfection, mais de sa sainteté ? Oui ou non, sommes-nous assez croyants pour croire en la vérité de cette espérance ? C'est la question que nous posent les saints pour qu'en y répondant comme ils ont répondu, nous puissions saisir et comprendre et vivre ce que saint Grégoire de Naziance disait : "Oui, Seigneur, c'est vers toi qu'ensemble tout être se hâte". Voulez-vous vraiment, sur les chemins de votre vie, ne pas vous attarder à vos tables humaines, mais vous hâter vers Dieu ? par Lui et pour Lui nous existons, tout le reste c'est provisoire, passager, ça ne durera pas.
Prions, prions les saints, puisque nous les célébrons aujourd'hui, demandons leur avec insistance qu'ils fassent frémir notre cœur, notre esprit, notre chair de cette espérance de vivre avec eux et de voir Dieu, seule espérance qui puisse vraiment nourrir, fortifier notre vie, en vivre nos innombrables brisures, et ce manque profond, fruit de notre pauvreté. Ainsi vous relirez ces jours-ci, en compagnie des saints, pour répondre à leur espérance, le psaume 83 dont voici quelques versets :
"De quel amour j'aime ta demeure, Seigneur de l'univers. Mon âme s'épuise à désirer les parvis du Seigneur mon cœur et ma chair sont un cri vers le Dieu vivant. L'oiseau s'est trouvé un abri, l'hirondelle un nid pour ses petits Bienheureux ceux qui demeurent dans tes parvis, au pied de ton autel, ils te loueront pour toujours. Le bonheur de vivre un jour en ta demeure vaut pour moi plus que mille autres sur la terre".
AMEN