J'AI VU UNE FOULE IMMENSE

Ap 7, 2-14

(1er novembre 1980???)

Homélie du Frère Michel-Pierre MORIN

D

imanche dernier, alors que la foule quittait cette église après la cérémonie d'ordination et déversait sa joie sur le parvis, vers le monde, un jeune homme est entré venant de ce monde d'un regard étonné il a demandé à l'un d'entre nous : "mais ces gens qui sont-ils ? Qu'est-ce qui s'est passé pour qu'ils soient pleins de joie ?" Et le frère de répondre : "mais c'est l'immense foule des chrétiens c'est le peuple de Dieu qui s'est rassemblé autour de notre évêque, parce que l'un de ses membres est devenu prêtre c'est-à-dire serviteur de la joie". A travers vos multiples visages, ce jeune homme inconnu a rencontré l'unique visage de l'Église et il fut frappé par son bonheur, au moment même où l'Église chantait d'une voix puissante : "le Salut qui vient de notre Dieu".

       Je ne vous raconte pas cette histoire vraie pour vous lancer des fleurs, mais écoutez un instant, écoutez cette question d'un passant qui rejoint mystérieusement l'interrogation de l'Apocalypse : "Ces gens vêtus de robes blanches, qui sont-ils et d'où viennent-ils ?"  et la réponse : "Ce sont ceux qui ont traversé la grande épreuve et qui ont lavé leurs robes dans le sang de l'Agneau". Foule immense des saints au ciel, foule immense des saints sur la terre, une seule foule. Les pèlerins de la sainteté sont venus de toute langue, peuple, race, temps et culture, ils ont traversé l'épreuve afin d'être rassemblés par le Seigneur comme le berger rassemble son troupeau quand le Pasteur est devenu Agneau. Les saints ont traversé la grande épreuve.

      Quelle est donc cette grande épreuve ? C'est le monde, le monde à travers tous les temps, le monde qui, comme le dit saint Jean : "n'a pas encore connu Dieu" ce monde sans Dieu, ce monde parfois hostile à Dieu, ce monde qui lui aussi proclame avec véhémence ses béatitudes : "Bienheureux les riches aujourd'hui, car l'on ne sait pas de quoi demain sera fait. Bienheureux ceux qui ne s'occupent pas des autres, parce que les autres, c'est toujours dérangeant. Bienheureux les durs, car ils domineront la terre, ils la dominent déjà. Bienheureux les affamés de gain, d'argent, de gloire. Bienheureux les assoiffés d'honneur, d'estime, de pouvoir Bienheureux si le monde vous aime et vous flatte, car vous avez aujourd'hui votre récompense. Les saints ont traversé l'épreuve de ce monde, l'épreuve de la souffrance de la solitude, de l'abandon, de la persécution et de la mort. Mais baptisés dans le sang de l'Agneau, ils ont écouté la voix du Pasteur qui au jour de leur baptême les a appelés par leur nom, ils ont suivi sa Parole, ils l'ont mise en pratique, et à cause de cela le monde les a pris en haine. Tous les saints, les plus inconnus comme les plus connus, les plus proches comme les plus lointains ont toujours passé cette heure dont parle le dernier verset de l'évangile d'aujourd'hui, où ils furent accusés, persécutés, calomniés, où l'on a dit du mal d'eux à cause du Seigneur Jésus.

       Vraiment, la sainteté n'est, pas une espèce d'acrobatie spirituelle ou morale, une sorte de trapèze volant de la perfection où nous verrions les saints faire habilement leur démonstration. La sainteté c'est beaucoup plus simple, beaucoup moins compliqué, beaucoup plus proche que cela, c'est vivre avec Dieu, c'est suivre Jésus-Christ là où Il est passé, là où Il ne cesse chaque jour de repasser, afin de parvenir là où Il nous attend. "Je vais vous préparer une place, afin quel à où Je suis, vous soyez vous aussi."

       Suivre Jésus-Christ, c'est comme Lui traverser l'épreuve, mais c'est aussi être habité, propulsé par cette paix, cette confiance, ce bonheur intérieur que révèle l'ultime béatitude de l'évangile : "Bienheureux ceux qui croient sans avoir vu ". La sainteté, c'est ce chemin où chacun et ensemble nous marchons humblement avec notre Dieu, pour vivre en Lui, par Lui, avec Lui et cela à travers l'épreuve quotidienne de la peine, du travail, du désespoir, de la souffrance ou de la mort, mais toujours en chantant la gloire et le salut de notre Dieu. Car nous sommes fils de Dieu, nous le sommes vraiment, mais cela n'est pas encore manifesté de façon claire et totale, parce que nous sommes encore dans le temps de l'épreuve et du péché. Cela est déjà manifesté dans les saints qui sont au ciel et qui forment comme la première avancée de cette foule immense qui entoure le trône de l'Agneau. Les saints qui sont au ciel sont les saints de la parfaite ressemblance avec le visage de Dieu. Et nous, les saints de la terre, nous sommes les saints de la bienheureuse espérance dans le retour du Seigneur Jésus. Foule immense que nul ne peut dénombrer, mais encore pérégrinant dans la lenteur, sous la chaleur du poids du jour, au milieu de l'épreuve. Mais une foule dont le cœur et le visage connaît déjà le tressaillement de joie qui a touché ce passant dont je parlais tout à l'heure, au moment où il s'est mélangé un instant avec le bonheur de l'Église, de l'Église du ciel et de la terre, de l'Église des saints, car nous sommes une seule Église, un seul Corps, une seule foule immense et c'est ensemble que nous vivons le passage, que nous célébrons la Pâque du Ressuscité, c'est ensemble que nous travaillons et que nous espérons, que nous mourrons et que nous ressusciterons, ensemble dans l'unique Pâque de Jésus. C'est peut-être cela la communion des saints.

        Grégoire, tu vas recevoir le baptême, Jésus va accomplir pour toi aujourd'hui ce que signifie ton nom, Grégoire veut dire : "l'Éveillé, le Ressuscité ". L'Église va te plonger dans l'eau qui a coulé du côté transpercé du Christ au temps de son épreuve, l'Église va te revêtir de la robe blanche des saints ; tu vas recevoir dans ton cœur la lumière qui brille sur la face de Dieu, cette lumière qui sera pour toi purification dans l'épreuve, mais toujours illumination.

       Grégoire, tu vas prendre ta place dans le long pèlerinage de cette foule immense de témoins ; un jour, tu t'assoiras à la table du Royaume où déjà ton couvert est mis par le Seigneur, Maître de la foi, qui s'est fait serviteur de notre joie, cette joie tout à l'heure va ruisseler sur ton front quand tu recevras l'onction d'huile d'allégresse.

       Et nous, frères et sœurs, avec Jean-Philippe et Jacqueline, nous allons recevoir, eux pour la première fois et nous une nouvelle fois, le corps livré et le sang versé de l'Agneau immolé au jour de sa Pâque. C'est une nourriture de sainteté, c'est un breuvage de bonheur, et n'est-ce pas notre désir le plus profond d'être saints et d'être heureux ? Mais déjà Dieu nous dit : "Bienheureux les invités au festin des noces de l'Agneau". Le lieu pour être heureux c'est ici, l'heure pour être heureux c'est maintenant. Ici et maintenant, c'est l'Église, l'Église formée par tous les saints, ceux qui vivent dans l'éternité, ceux qui vivent dans le temps, mais qu'est-ce que le temps, si ce n'est ce moment qui précède l'éternité. Ensemble, foule immense de témoins nous allons célébrer la Pâque éternelle de la sainteté de notre Dieu. Et déjà, sur notre visage rayonne cette joie que nul ne pourra nous ravir, car c'est la joie de Dieu. Ainsi nous sommes l'Église du bonheur de Dieu, l'Église du premier et éternel bonheur à donner au monde. Tout à l'heure, en quittant ce lieu, nous allons garder intacte sur notre front la marque de l'allégresse de la sainteté de Dieu, nous allons aller vivre dans ce monde en fils de lumière comme les étoiles qui resplendissent dans la nuit.

       AMEN